Avec Mélusine, Jean-Michel Mathonière donne à la belle entreprise éditoriale dirigée par Pierre Mollier l’un de ses volumes les plus profonds, peut-être parce que la figure qu’il poursuit n’appartient jamais tout à fait au seul folklore, ni à la seule histoire, ni même au seul imaginaire. Elle flotte entre lignage et abîme, entre fécondité et interdit, entre eau, pierre et sang.

450.fm a présenté cette collection comme un patient travail de déchiffrement des signes, de leurs naissances, de leurs déplacements et de leurs métamorphoses. C’est exactement ce que ce livre accomplit, avec d’autant plus de force que nous avions déjà vu, dans la même série, Philippe Foussier rendre aux trois couleurs françaises leur mémoire battante. Ici, le symbole n’est plus civique mais féerique, non moins historique pourtant, et ce passage du drapeau à la fée bâtisseuse dit assez l’ampleur d’une collection qui veut penser la France à travers ses figures d’âme.
Le volume de Jean-Michel Mathonière a paru chez Dervy en février 2026
Rien de cela n’aurait été possible sans la qualité singulière du regard qui le porte. Né en 1958 à Montluçon, formé au dessin en bâtiment et au génie civil, passé par l’édition, la librairie puis le graphisme, fondateur de La Nef de Salomon, Jean-Michel Mathonière appartient à cette famille d’auteurs pour lesquels la recherche n’est jamais séparée de la main, du trait, de la matière et du chantier.

Spécialiste reconnu du compagnonnage, des compagnons tailleurs de pierre, des marques de métiers et de l’histoire de la construction, il a également travaillé sur les emblèmes d’imprimeurs, sur le tarot, sur les transmissions géométriques des bâtisseurs, et il fut commissaire, en 2013, de l’exposition « La règle et le compas » au musée de la franc-maçonnerie. Nous ne sommes donc pas devant un érudit de cabinet mais devant un lecteur des formes, un homme qui sait que les symboles se gravent autant dans la pierre que dans les récits.
Sa bibliographie donne d’ailleurs la clef de son approche

De L’Arcane des arcanes du Tarot à Le Plan secret d’Hiram – Fondements opératifs et respectives spéculatives du tableau de loge (Dervy, 2012) de La règle et le compas à ses travaux sur les bâtisseurs de cathédrales, sur Vignole, sur les marques des tailleurs de pierre ou sur le serpent compatissant, Jean-Michel Mathonière interroge depuis longtemps la zone où l’opératif rejoint le spéculatif, où la géométrie devient mémoire, où l’image cesse d’être illustration pour redevenir enseignement.

Cela se sent à chaque page de Mélusine. Le livre n’accumule pas des curiosités, il déploie une figure. Il n’entasse pas des versions, il reconstruit un champ symbolique. Il ne se contente pas d’informer, il remet en mouvement une présence très ancienne qui continue à travailler notre imaginaire européen.
Ce que l’auteur restitue d’abord avec une grande netteté intérieure, c’est la densité de la légende elle-même.
Mélusine n’est pas seulement une femme-serpent surprise dans son bain, réduite par la vulgarisation à une scène de curiosité punie

Elle est fille d’un exil, enfant d’une faute et d’une puissance, épouse fondatrice, mère de lignée, maîtresse des seuils, dispensatrice de prospérité, et gardienne d’une loi que le désir masculin ne sait pas respecter jusqu’au bout. Le secret du samedi, dans le récit, n’a rien d’anecdotique. Il marque le lieu inviolable. Il trace une limite. Il rappelle qu’une alliance ne vit que si elle consent à l’invisible de l’autre. Le mari qui veut tout voir détruit ce qui le faisait vivre. Le pacte rompu n’anéantit pas seulement un amour, il défait un ordre du monde.
C’est ici que le livre prend, pour nous, une portée profondément initiatique.
Nous reconnaissons dans cette loi du secret quelque chose qui touche au cœur même de la symbolique maçonnique
Non parce qu’il faudrait plaquer la loge sur la légende, mais parce que le récit de Mélusine pose avec une souveraine netteté la question de la juste mesure devant le mystère. Il existe dans toute démarche de connaissance une limite qui n’est pas une frustration mais une discipline de l’être. Raymondin ne chute pas pour avoir aimé, il chute pour avoir voulu posséder par le regard ce qui ne pouvait être reçu que dans la fidélité. La chambre fermée, le bain rituel, le miroir, la chevelure, la métamorphose, tout cela compose une liturgie du caché. Et ce caché ne relève pas du goût du secret pour lui-même. Il désigne la part sacrée sans laquelle l’union se change en emprise, la contemplation en profanation, la recherche en dévoration.
Cette lecture devient plus forte encore lorsque Jean-Michel Mathonière suit Mélusine dans sa fonction de bâtisseuse

Voilà sans doute l’un des plus beaux mérites de l’ouvrage. Bien des lecteurs connaissent la fée, moins nombreux sont ceux qui mesurent à quel point elle est aussi liée à l’acte de fonder, de borner, de circonscrire, de bâtir villes, forteresses, tours, ponts, églises, remparts, chapelles et domaines. Le livre montre admirablement comment la légende, loin d’être un simple caprice merveilleux, s’inscrit dans une très ancienne méditation sur l’édification. Dès lors, Mélusine cesse d’être une curiosité médiévale pour devenir une figure quasi cosmogonique. Elle fait surgir l’ordre du chaos, la demeure de la forêt, la pierre de l’eau, le territoire du sauvage. Le rapprochement avec Didon fondant Carthage par le découpage de la peau du bœuf est, de ce point de vue, d’une grande fécondité. Il rappelle que fonder, dans les vieux récits, n’est jamais un geste purement technique. C’est un acte de savoir, de ruse, de mesure et de pouvoir.
Pour une sensibilité maçonnique, cette dimension est essentielle.
La bâtisseuse n’est pas ici seulement une bienfaitrice populaire

Elle apparaît comme une intelligence ordonnatrice, une maîtresse des commencements, une puissance qui sait d’où l’on part, où l’on borne, comment l’on établit. Ce n’est pas un hasard si Jean-Michel Mathonière, dont toute l’œuvre dialogue avec les traditions de métier, entend si bien la vibration opérative de la légende. Sous sa plume, Mélusine rejoint l’immense famille des figures qui président à l’arrachement d’un monde à l’indistinction. Elle n’est pas Hiram, bien sûr, mais elle touche au même noyau sacré de l’édification. Elle connaît le prix du chantier, la nécessité de la règle, la violence du temps, la transmission par l’œuvre, et même la solitude du bâtisseur quand le regard profane méconnaît ce qu’il doit à la main invisible.
Il faut dire aussi combien les illustrations portent ce livre
L’auteur ne les place jamais comme un ornement de confort. Elles argumentent, elles déplacent, elles dévoilent. Leur ensemble compose presque une seconde narration. Le parcours s’ouvre magnifiquement avec les Très Riches Heures du duc de Berry où Mélusine survole la tour du château de Lusignan, comme si la généalogie féerique planait encore au-dessus des pierres qu’elle a suscitées.

Viennent ensuite la rencontre à la fontaine, les miniatures du XVe siècle où Raymondin épie, la fée qui se peigne devant son miroir, la gravure ancienne du rite de fondation rapporté à Didon, les sirènes de La Rochelle, la sculpture de Bayeux, les images de Fougères, les chapiteaux, les enseignes, les blasons, les marques typographiques, jusqu’aux survivances modernes et contemporaines qui prouvent que Mélusine voyage encore. La marque typographique de l’imprimeur François Fradin (c. 1470 – 1537), la statue de Ludwig Michael Schwanthaler, les variantes luxembourgeoises, germaniques ou dauphinoises, les relectures fin de siècle comme l’image de Jules Garnier, tout cela montre une chose magnifique. Une figure ne survit pas parce qu’elle se répète. Elle survit parce qu’elle accepte de changer de corps sans perdre son noyau.
C’est précisément cette circulation des formes qui donne au livre sa respiration européenne.
Jean-Michel Mathonière suit les variantes françaises, allemandes, luxembourgeoises, scandinaves, dauphinoises ou rhénanes sans jamais diluer la singularité de chaque adaptation Il ne cherche pas un archétype abstrait détaché des lieux. Il montre, avec une justesse très rare, que chaque terre reçoit Mélusine selon ses peurs, ses espérances, ses structures de pouvoir et ses héritages imaginaires. Ici elle fonde. Là elle protège. Ailleurs elle prophétise, séduit, menace, nourrit, construit, s’enfuit, revient, ou se confond avec la sirène. Cette plasticité ne vide pas la figure de son sens. Elle le multiplie. Nous comprenons alors que le mythe n’est pas une forme morte du passé, mais une matrice qui continue à produire du sens à travers des corps successifs.

Le livre est tout aussi remarquable lorsqu’il affronte les interprétations de Mélusine
L’auteur ne les aligne pas, il les éprouve. La lecture médiévale en fait un récit de légitimation lignagère, notamment pour les Lusignan, et nous y voyons très bien la manière dont le merveilleux vient ennoblir une maison, donner à une descendance la profondeur d’une source surnaturelle. Les relectures ecclésiastiques, plus tardives, déplacent la figure vers la faute, la chair, le démon, la punition, la femme dangereuse. Puis viennent les approches modernes, philosophiques, littéraires, symboliques, psychanalytiques, féminines ou féministes, et Jean-Michel Mathonière a l’intelligence de ne pas trancher prématurément. Mélusine demeure mère féconde et porteuse de transgression, puissance d’eau et puissance de pierre, marginale et souveraine, blessée et agissante. C’est cette irréductibilité qui nous retient. Elle empêche tout catéchisme interprétatif. Elle maintient la figure dans son rayonnement ambigu, c’est-à-dire dans sa vérité mythique.
Nous sommes particulièrement sensibles à la manière dont le livre laisse affleurer le lien entre Mélusine et l’élément aquatique

L’eau n’est jamais ici une simple provenance naturelle. Elle est mémoire, matrice, dissolution et révélation. Fontaine de Soif, bains interdits, fleuves, grottes, reflets, miroirs et profondeurs tissent autour de la fée une symbolique du dessous, du féminin primordial, de l’engendrement obscur. Mais cette eau, chez Jean-Michel Mathonière, n’est pas seulement celle des rêveries. Elle est aussi celle qui autorise l’édifice, qui borde les territoires, qui fait monter la ville, qui relie la chair et la pierre. Nous retrouvons là un enseignement presque hermétique. Toute construction durable naît d’une alliance entre l’humide et le solide, entre la vie mouvante et la forme stable. Mélusine est précisément le nom de cette alliance impossible et pourtant nécessaire.
Le charme très singulier de ce livre vient enfin de ce qu’il ne rabaisse jamais la légende à un folklore aimable
L’auteur sait que ces récits furent des instruments de mémoire collective, des matrices de sens, des réservoirs de droit, d’origine, d’identité et d’angoisse. Il sait aussi, et cela nous touche beaucoup, qu’une figure comme Mélusine n’intéresse pas seulement l’histoire religieuse, l’histoire littéraire ou l’histoire des images. Elle touche à la question de savoir comment une civilisation se représente l’altérité intime qui la fonde. Que fait une société de ce qui la nourrit sans lui ressembler tout à fait. Que fait-elle de la femme qui bâtit plus qu’elle ne règne. Que fait-elle de la source qui donne forme mais échappe à la capture. Que fait-elle de la loi qui protège tant qu’elle est honorée et qui se retourne dès qu’elle est violée.
Nous tenons donc avec ce petit livre dense un ouvrage bien plus important que son format ne le laisserait croire

L’auteur y réussit une alchimie rare. Il rassemble l’histoire, l’iconographie, la littérature, les survivances populaires, la pensée symbolique, l’écho compagnonnique et la profondeur initiatique dans un même mouvement de clarté. Nous ressortons de cette lecture avec le sentiment qu’une vieille fée française a retrouvé son vrai visage, non pas celui d’une curiosité pittoresque, mais celui d’une gardienne des passages. Dans une époque qui réduit volontiers les symboles à des signes de consommation ou à des motifs sans mémoire,

Mélusine revient ici comme une ancienne souveraine de la limite, de l’œuvre et du secret. Et c’est peut-être pour cela que le livre de Jean-Michel Mathonière demeure longtemps dans l’esprit. Il nous rappelle qu’aucune construction digne de ce nom, qu’elle soit d’amour, de pierre, de filiation ou de conscience, ne peut se maintenir sans fidélité à la part invisible qui lui a donné naissance.
Mélusine
Jean-Michel Mathonière – Éditions Dervy, coll. Les symboles de note histoire, 2026, 88 pages, 12,90 € / Éditions Dervy Almora, Groupe Guy Trédaniel, le SITE
