Je ne doute pas un instant que vous avez lu la presse, allumé la radio ou scrollé vos fils d’actualité comme de bons apprentis du XXIe siècle. Depuis quelques siècles déjà, nous nous traînions une vieille affaire un peu embarrassante : trois mauvais Compagnons qui en voulaient à un architecte têtu refusant de négocier le salaire avec ses compagnons.

Et puis patatras. Voilà que l’histoire se répète, mais en version 2020/2026, avec upgrade judiciaire et loge Athanor de Puteaux en guest-star. Cette fois, ce ne sont plus trois mauvais Compagnons un peu énervés. Non. Ce sont trois (ou plus) mauvais Maîtres, tout frais sortis du 3e degré, chargés en prime du recouvrement des créances. Parce que chez nous, on ne fait pas les choses à moitié : quand on passe Maître, on passe aux choses sérieuses. Adieu le compas et l’équerre, bonjour le contrat à 70 000 € HT pour « mission homo » (homicide, pour les profanes qui nous lisent en cachette).
Frères et Sœurs, je vous avoue que je suis très très inquiet.
Si désormais il n’est plus possible de récupérer son argent en utilisant le symbolisme, la maçonnerie va se vider de tout son sens. À quoi bon la Chaîne d’Union si c’est pour finir menotté dans une autre chaîne ? À quoi bon lever la colonne Jakin et Boaz si c’est pour mieux fracturer des genoux ? À quoi bon le maillet du Vénérable si c’est pour régler des dettes comme dans un épisode de Narcos version Hauts-de-Seine ?
Imaginez la scène rituelle revisitée :
Au lieu de la triple accolade fraternelle, on aurait pu avoir la triple menace avec batte de base-ball. Au lieu du mot sacré « Mac Benah », on aurait eu « la chair quitte les os… si tu ne payes pas ». Et au lieu de la résurrection symbolique d’Hiram, on aurait eu… eh bien, une vraie résurrection évitée de justesse, merci la police judiciaire.
Je sais, je sais. On va me dire : « Vénérable, c’est une affaire isolée, une brebis galeuse, une loge dissoute, tout ça. »
Oui, bien sûr. Comme la peste bubonique était une « affaire isolée » en 1348. Mais avouons-le entre nous, autour du Tronc de la Veuve : quand des Frères transforment la loge en officine de barbouzes pour recouvrer des dettes (et accessoirement flinguer un pilote automobile qui devait de l’argent), on est quand même un peu au-delà de la simple « dérive individuelle ». C’est la version maçonnique du « on va s’arranger entre nous »… sauf qu’entre nous, il y avait des DGSE, des DGSI, des chefs d’entreprise et un Vénérable collectionneur d’armes. Le rêve de tout bon maçon qui se respecte.
Alors ce matin, je vous le dis avec l’humour noir qui sied à un lundi ensoleillé :
Si la franc-maçonnerie voulait vraiment moderniser son rituel, elle aurait dû breveter le « recouvrement symbolique ». Un petit coup de maillet sur le genou du débiteur, une invocation au Grand Architecte pour qu’il « éclaire » le compte en banque, et hop, tout le monde repart avec le sourire et la conscience tranquille. Au lieu de ça, on a droit à un procès-fleuve aux assises avec 22 accusés, 112 infractions et des peines qui vont jusqu’à perpétuité. Franchement, c’est du gâchis. On avait un si beau symbolisme…
En attendant que la Justice profane rende son verdict (et que nos Frères du barreau nous expliquent comment plaider « c’était du théâtre initiatique »), je vous propose une minute de silence… non, pas pour Hiram cette fois. Pour le symbolisme. Parce que lui, au moins, il est mort proprement.
Allez, courage Frères.
On continue les travaux.
On relève la colonne.
Et surtout, on paie ses dettes… en liquide, de préférence.
Ça évite les malentendus.
Que la Chaîne d’Union tienne bon.
Même si, visiblement, certains ont cru qu’elle pouvait aussi servir à ligoter quelqu’un.
Votre Vénérable,
très très inquiet, mais toujours de bonne humeur.
(Et qui vous rappelle que le mot de passe du jour, c’est « prudence ».)
