Le 27 mars 2026, Temple Arthur Groussier, le Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France n’a pas seulement proposé une journée d’études de haute tenue. Il a rouvert une question décisive. Que peuvent encore la science et la spiritualité lorsqu’un monde saturé de bruit, d’idéologies et de consommations rapides fragilise à la fois le vrai, le sens et la capacité même de juger.

Dès l’ouverture, Didier Desor a placé le colloque sous le signe d’une double alerte, celle d’une science attaquée dans plusieurs champs majeurs de la recherche et celle d’une spiritualité trop souvent réduite à un produit nomade, disponible à la carte, sans méthode, sans exigence et sans profondeur.
Il fallait donc repartir des fondements

Non pour opposer commodément deux mondes que l’on présente trop vite comme irréconciliables, mais pour rappeler que la science relève d’une démarche rigoureuse, patiente, réfutable, et que la spiritualité digne de ce nom n’est ni un accessoire émotionnel ni un vague confort intérieur.
Toute la journée a tenu dans cette tension féconde.
Comment définir aujourd’hui la science sans la rabattre sur ses seuls résultats spectaculaires. Comment définir la spiritualité sans l’abandonner aux facilités du marché du soi. Le mérite du colloque fut précisément de montrer qu’il n’y a pas là deux domaines étrangers, mais deux voies différentes de l’expérience humaine, appelées à se parler sans se confondre.
Le retour aux sources de la pensée occidentale a donné à cette rencontre sa première profondeur

À travers un texte de Baudouin Decharneux lu par Jean-Pierre Villain, le colloque a revisité l’univers pythagoricien, ce moment charnière où la quête du nombre, de l’harmonie, de la discipline de vie et de l’élévation de l’âme annonce déjà la lente différenciation, mais aussi la persistante interpénétration, entre savoir rationnel et aspiration spirituelle. Ce détour par Pythagore n’avait rien d’un luxe érudit. Il rappelait que la connaissance peut être une ascèse, que l’intelligence peut être une voie de transformation, et que la franc-maçonnerie, dans sa double recherche de vérité et d’intériorité, demeure l’une des héritières de cette antique exigence.
Avec l’intervention de l’universitaire Sylvie Pierre, la journée a changé d’époque sans perdre son axe

En s’attachant à Bathilde d’Orléans, dite citoyenne Vérité, grande maîtresse des loges d’adoption et figure encore trop peu connue du XVIIIe siècle, elle a mis en lumière une pensée d’une étonnante modernité. À travers ses écrits, Bathilde Vérité apparaît comme une femme de haute culture, soucieuse de science, d’introspection, de doute méthodique et d’élévation morale. Sa spiritualité n’est ni soumission dogmatique ni fuite hors du monde.

Elle est recherche d’une religion intérieure, discipline du jugement, combat contre les illusions et souci d’inscrire la vérité dans l’ordre même du politique, de la justice, de l’instruction et de l’égalité. En cela, son évocation fut l’un des sommets du colloque, tant elle rappelait que la vie intérieure, lorsqu’elle est authentique, ne détourne pas de la cité mais oblige davantage envers elle.
L’après-midi a ensuite donné à cette réflexion une inflexion plus expérimentale avec l’intervention de Franck Jamet

Présenté comme docteur en psychologie et venu montrer comment les sciences humaines peuvent, elles aussi, travailler au plus près de ce que nous appelons spiritualité, il a fait descendre l’auditoire dans les coulisses mêmes de la recherche. À partir de protocoles de décision, d’analyses sur les automatismes cognitifs et d’études portant sur l’influence de certaines conceptions métaphysiques ou religieuses sur des choix pratiques, Franck Jamet a montré qu’il était possible d’examiner empiriquement des phénomènes que l’on laisse trop souvent dans le flou. Son intervention a compté, car elle a rappelé que les sciences humaines ne sont nullement des sciences mineures. Elles permettent, elles aussi, de mettre au jour les biais, les déterminations invisibles, les seuils de conscience, bref toute cette part obscure où se nouent nos manières d’être, de croire et de décider.
Ce fil devait naturellement conduire à la franc-maçonnerie elle-même

Avec Dominique Jardin, le colloque a retrouvé son atelier propre. Non pour flatter quelque autosatisfaction rituelle, mais pour rappeler qu’il existe aussi une manière rigoureuse d’aborder l’histoire des rites, des textes et des formes symboliques. Son propos a montré que la spiritualité maçonnique ne gagne rien à être enfermée dans l’approximation ou la répétition paresseuse. Elle se fortifie au contraire lorsqu’elle accepte la méthode, le recul critique, la distinction entre histoire profane et métahistoire, entre attitude cherchante et exigence du chercheur. Dans un tel cadre, l’étude scientifique des rituels n’amoindrit pas leur portée. Elle en éclaire la densité. Elle leur rend même, par le travail patient sur les sources, une part de leur vérité.
Mais c’est sans doute dans sa clôture que cette journée a trouvé son plein retentissement

Christian Confortini, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil, ne s’est pas contenté de refermer le colloque avec les formules convenues de l’exercice. Il a donné une véritable portée institutionnelle et civique à ce qui venait de se vivre. En remerciant Didier Desor pour l’organisation de ce remarquable colloque, puis en rappelant que les francs-maçons de la Juridiction écossaise du Grand Orient de France avaient voulu, par cette rencontre, non seulement informer, mais surtout insister sur l’actualité brûlante de la science et de la spiritualité, il a replacé les débats du jour dans une responsabilité plus large. Dans un monde surinformé avançant à tâtons dans une obscurité qui s’épaissit, certaines questions, a-t-il souligné, doivent faire l’objet de mises au point énergiques. Et il a trouvé la formule juste pour dire l’essentiel lorsque, reprenant et amplifiant l’esprit de la journée, il a affirmé que la science sans conscience et sans spiritualité ne serait que ruine de l’âme. Par-là, la clôture cessait d’être protocole pour redevenir orientation.


Cette séquence de clôture prenait d’ailleurs un relief particulier par la présence de Catherine Quentin, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil Féminin de France, signe que cette réflexion sur la science et la spiritualité dépassait le seul cadre d’une juridiction ou d’une obédience pour toucher à une interrogation maçonnique plus vaste.
La présence de trois anciens Grands Maîtres du Grand Orient de France, Jean-Robert Ragache, Guillaume Trichard et Nicolas Penin, donnait également à cette fin de journée une densité particulière, comme si plusieurs générations récentes de la gouvernance de l’obédience venaient, par leur seule présence, attester de l’importance du sujet traité.

La présence du Grand Maître du Grand Orient de France, Pierre Bertinotti, a donné à cette conclusion une force supplémentaire

Malgré la réunion du Conseil de l’Ordre, il avait tenu à être présent pour clore définitivement le colloque. Ce geste en disait déjà long. Dans son allocution, Pierre Bertinotti a d’abord rappelé l’honneur et la joie d’être parmi tant de visages amis, dans une assemblée rassemblée par la fraternité au cœur d’un monde où les repères vacillent.

Puis il a donné au thème même du jour sa véritable ampleur. Il n’est pas anodin, a-t-il dit en substance, que le Rite Écossais Ancien et Accepté se soit saisi de cette question. Car la science et la spiritualité ne relèvent pas de deux univers ennemis. Elles correspondent à deux dimensions de l’être humain, raison et conscience, savoir du visible et interrogation sur le sens. L’une explore le comment, l’autre approfondit le pourquoi. Ensemble, elles permettent une approche plus complète, plus équilibrée, plus humaniste de notre condition. Et cette alliance, a rappelé le Grand Maître, ne doit pas rester enfermée dans les temples. Elle doit s’inscrire dans la cité, au service d’une démocratie éclairée par la connaissance, l’esprit critique et la hauteur de vue.
Ce colloque aura donc été bien davantage qu’une suite de conférences savantes

Il aura été une réponse maçonnique à une crise du discernement. Face aux attaques contre la recherche, face aux contrefaçons d’une spiritualité réduite au commerce des émotions, face aussi aux simplifications qui fragmentent l’être humain, le Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France a rappelé qu’il existe encore une voie de rigueur et d’élévation.
Une voie où la science ne renonce ni à sa méthode ni à son exigence. Une voie où la spiritualité ne renonce ni à sa profondeur ni à sa responsabilité. Une voie, enfin, où la franc-maçonnerie, lorsqu’elle demeure fidèle à sa vocation, ne choisit ni le brouillard mystique ni la sécheresse positiviste, mais le travail patient d’une lumière qui éclaire, relie et oblige.

Au « 16 Cadet », ce jour-là, il ne s’est pas seulement tenu un beau colloque
Il s’est affirmé une manière de résister. Résister à l’abaissement du vrai, à la confusion des mots, à la marchandisation du sens, à la fatigue du jugement. Avec Didier Desor, avec Sylvie Pierre, avec Franck Jamet, avec Dominique Jardin, avec la conclusion forte de Christian Confortini et la parole de Pierre Bertinotti, cette journée a rappelé que la science et la spiritualité ne valent que si elles demeurent vivantes, exigeantes et capables d’action.
C’est à cette condition seulement qu’elles peuvent encore aider les francs-maçons, et au-delà tous nos contemporains, à ne pas marcher dans l’obscurité.

