« Adogma » frappe fort avec son dossier « Science et raison »

Avec son numéro 14-15, Adogma livre une traversée dense et combative des fractures contemporaines. La revue des libres-penseuses et libres-penseurs articule laïcité, esprit critique, complotisme et défense de la science dans une même exigence de discernement, avec un focus marquant sur l’entretien de David Rand consacré à la laïcité face à l’identitarisme.

ADLP

Cette livraison d’Adogma mérite une lecture ample parce qu’elle ne se contente pas d’aligner des textes de circonstance et qu’elle propose, sous des formes très diverses, une même école de vigilance. Nous y lisons une revue qui pense contre les envoûtements du temps, contre les récits qui se substituent aux faits, contre la fatigue du jugement, contre les sacralisations nouvelles qui avancent sous des habits tantôt religieux, tantôt technoscientifiques, tantôt médiatiques. Ce qui se joue ici n’est pas seulement une défense de la laïcité ni seulement une célébration de la raison. C’est plus profond. C’est une discipline du discernement. À ce titre, la résonance maçonnique est réelle, non par imitation des langages, mais par fraternité de méthode. Il s’agit bien de dégager la pierre des discours pour retrouver la ligne de force du vrai, sans naïveté et sans abdication.

L’éditorial signé T. M., en vérité Thierry Mesny, directeur de publication, donne au numéro sa tonalité de combat intérieur autant que civique

Il part d’un constat sévère sur notre époque, marquée par une lecture binaire des réalités et par une montée des justifications guerrières, des récits de puissance et des inversions de sens. Le texte insiste sur la corrosion des démocraties quand les mots cessent d’être des instruments de justesse pour devenir des armes de captation. Nous y retrouvons une intuition très ancienne et très actuelle à la fois, celle selon laquelle la vérité n’est pas un luxe académique mais une condition de la liberté commune. Quand les récits triomphent des faits, la démocratie vacille. Quand la propagande se fait passer pour de l’information, la conscience se trouble. Quand la force se drape dans la morale, l’esprit critique devient une forme de résistance. Cette entrée en matière est précieuse parce qu’elle refuse la plainte abstraite et nomme des scènes concrètes, la guerre, les manipulations du langage, les renversements symboliques, les pressions politiques sur la recherche, la fragilisation des libertés académiques, les délires complotistes et antivaccins, jusqu’à la tentation d’une domination technologique qui épouse les formes d’un néo-féodalisme. L’éditorial ne disperse pas ces phénomènes. Il les relie. Il montre que la liberté de penser et la liberté de conscience ont aujourd’hui plusieurs fronts, et qu’aucun ne peut être négligé.

Cette ouverture irrigue tout le volume

La rubrique « Pensées libres » déploie ensuite une série de contributions qui travaillent les mots, les héritages et les situations concrètes où se joue la laïcité réelle. Mireille Delfau revient sur le mot « laïcité » et sur les glissements qui l’affectent, avec ce geste salubre qui consiste à remettre de l’exactitude dans une langue publique saturée de contresens.

Charles Coutet – Sénat GODF, photo Yonnel Ghernaouti

Charles Coutel, en convoquant Kant et la paix perpétuelle, rappelle que l’universel n’est jamais un décor philosophique, mais un horizon exigeant, gagné contre les passions d’emprise. Sandrine Mansour traite des « messes consulaires » et déplace la question vers des zones de frottement où le rituel, la représentation diplomatique et la neutralité républicaine se rencontrent de façon très concrète. Jérémy Herbet ramène la laïcité sur un terrain social et politique, au plus près des quartiers et des réalités administratives, ce qui évite à la revue le ton d’une doctrine suspendue hors du monde. Jean-Denis Peypelut, par le détour de l’étymologie du mot « religion », travaille le sous-sol des concepts et rappelle qu’une bataille intellectuelle se perd souvent d’abord dans l’oubli des mots. Estève Freixa i Baqué prolonge ce mouvement par une réflexion sur la croyance et l’athéisme qui refuse les caricatures identitaires.

Dans cet ensemble, l’entretien avec David Rand, « La laïcité face à l’identitarisme », occupe une place décisive, non seulement parce qu’il intervient au point de rencontre de plusieurs lignes du numéro, mais parce qu’il apporte une armature théorique qui éclaire tout le reste. Bernard Kerdraon recueille une parole ferme, structurée, sans complaisance, qui déplace immédiatement le débat. David Rand ne traite pas la croyance comme un bloc extérieur à la raison qu’il suffirait de condamner. Il la replace dans une anthropologie de la perception, de la prudence et de l’interprétation. En mobilisant des références à la psychologie des croyances et aux biais cognitifs, il rappelle que l’humain tend spontanément à attribuer des intentions, à projeter du sens, à préférer des explications qui protègent avant de vérifier. Ce déplacement est capital. Il retire au débat sur la laïcité sa caricature la plus pauvre, celle d’une guerre de personnes ou d’essences, pour le replacer dans une économie commune de la fragilité cognitive.

Nous pouvons lire cela avec un regard initiatique sans forcer le texte

Ce que David Rand décrit sous un vocabulaire rationaliste rejoint une vérité de longue mémoire, l’esprit humain ne se libère pas par décret, il se travaille. Il se rectifie. Il apprend à reconnaître les séductions de l’adhésion, les prestiges du groupe, les faux apaisements de l’évidence. La raison, ici, n’est pas une posture glacée. Elle devient exercice de révision. Elle devient une ascèse de vigilance. Cette dimension rend l’entretien plus profond que certaines polémiques de surface. Il ne s’agit pas seulement de défendre des principes abstraits, il s’agit de comprendre comment se fabriquent les croyances qui rendent ces principes nécessaires.

L’un des points les plus pénétrants de l’entretien concerne le privilège social accordé à certaines croyances surnaturelles et la manière dont ce privilège produit une sorte d’immunité critique.

David Rand – cofondateur et président de l’association Libres penseurs athées (LPA), basée à Montréal, au Québecmontre que l’identitarisme religieux ne relève pas seulement de la conviction intime mais d’une mécanique sociale, faite de signes d’appartenance, de coûts de conformité, de pressions communautaires et de sanctuarisations symboliques. Pour une lecture maçonnique attentive au statut du symbole, la distinction est très éclairante. Il y a loin entre un signe habité qui ouvre un travail intérieur et un signe requis qui prouve l’obéissance au groupe. Dans un cas, le symbole relie et transfigure. Dans l’autre, l’emblème trie, encadre et verrouille. Cette différence traverse en silence tout l’entretien et lui donne une portée que le seul débat institutionnel ne suffit pas à épuiser.

La réponse politique proposée par David Rand, celle d’une laïcité républicaine renforcée, doit être entendue dans cette profondeur. Elle ne se réduit pas à une humeur antireligieuse. Elle procède d’une hiérarchie des principes où la liberté de conscience prime, avec tout ce que cela implique, le droit de croire, de ne pas croire, de changer de croyance, de quitter une religion, de vivre sans allégeance imposée. Ce rappel donne à l’entretien une densité éthique très forte. Même lorsque certaines formulations pourront diviser, l’ensemble oblige à revenir à la question majeure, comment protéger l’autonomie des consciences dans un espace commun traversé par des volontés de capture.

David Rand apparaît d’ailleurs dans le numéro comme plus qu’un interlocuteur ponctuel

Sa présence se prolonge dans la rubrique des lectures autour de son ouvrage Un simulacre de laïcité, L’échec du sécularisme dans le monde anglophone. Cette double inscription donne à sa pensée un rôle de charnière dans la revue. Elle relie la réflexion théorique, l’entretien et la circulation des livres. Si nous devions esquisser une brève présentation de David Rand à partir de cette présence, nous dirions qu’il se tient à l’intersection du militantisme laïque et de l’argumentation philosophique, avec un style de combat qui cherche moins la proclamation que la mise à l’épreuve des notions de croyance, de liberté et de neutralité.

La force de ce numéro tient aussi à son refus de dissocier la défense de la laïcité de la bataille plus vaste pour la raison.

La rubrique « Mémoires de la Libre-Pensée » réintroduit les généalogies, les visages, les héritages, avec Roland Bosdeveix et Nadia Ranaëd. Nous y sentons une dimension de transmission essentielle. La liberté de conscience ne vit pas seulement de principes bien formulés, elle vit d’exemples, de figures, de chaînes de mémoire qui empêchent le présent de se croire autosuffisant. Le dossier consacré à Science et raison prolonge cette nécessité par une autre voie, celle de la méthode.

Charles Coutel revient vers Karl Popper et le rationalisme critique, Nicole-Nikol Abécassis travaille la rupture, Guillaume Lecointre interroge la frontière du savoir et de la croyance, Brigitte Axelrad affronte les conformismes cognitifs, Pascal Wagner-Egger et Sebastian Dieguez éclairent le complotisme, Nicolas Sicard réfléchit à l’incertitude, Franck Ramus aborde la fiabilité de la communication. Pris ensemble, ces textes composent une véritable pédagogie du discernement contemporain. La science n’y est ni idolâtrée ni dissoute dans le relativisme. Elle y apparaît comme une pratique exigeante de contrôle des énoncés, une morale de la preuve, un apprentissage de la rectification collective.

Adogma, 4e de couv.

C’est d’ailleurs ce point que l’éditorial avait préparé avec justesse en dénonçant à la fois les attaques contre la recherche, les logiques de budget, les pressions idéologiques, les paniques médiatiques et les nouvelles figures de l’alliance entre technique, pouvoir et contrôle. La revue tient alors une ligne rare. Elle défend la science sans céder au scientisme. Elle défend la laïcité sans la transformer en dogme d’exclusion. Elle défend la liberté sans fermer les yeux sur les mécanismes sociaux qui la minent. Elle défend la conscience sans flatter l’illusion d’une conscience spontanément souveraine. Cette tenue intellectuelle donne au numéro une véritable unité, presque une voix commune, malgré la pluralité des auteures et des auteurs.

Nous sortons de cette lecture avec le sentiment d’avoir traversé non pas un simple ensemble d’articles mais un atelier de résistance lucide.

Adogma propose ici une œuvre collective au sens fort, une mise en travail de la pensée contre les obscurcissements de l’époque, contre les superstitions anciennes revenant sous des masques neufs, contre les idolâtries technologiques, contre les enfermements identitaires, contre les facilités du langage prêt à l’emploi. Pour des lecteurs maçons, ce numéro rappelle une évidence que nous gagnons toujours à redire autrement, la liberté se mérite par l’examen, la conscience se fortifie par le discernement, et la raison n’est vivante que lorsqu’elle accepte de se reprendre elle-même.

Dans un moment où les mots se brouillent et où les emprises avancent masquées, Adogma rappelle une vérité de fond que les francs-maçons connaissent bien. La liberté de conscience ne se proclame pas seulement, elle se travaille. Et la raison, pour demeurer vivante, doit rester une force de vigilance.

Adogma – Science et raison

Revue de réflexions des libres-penseuses

Collectif – ADLPF, N°14-15, 2025, 190 pages, 20 € / Le site

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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