sam 17 janvier 2026 - 18:01

Londres : l’obligation de se déclarer Franc-maçon à la Met – état des lieux au 15 janvier 2026

Il y a, dans toute société, des moments où la transparence bascule en soupçon. Le débat londonien sur l’obligation faite aux policiers de la Metropolitan Police de déclarer une appartenance maçonnique appartient à cette zone de frottement : celle où la nécessité de restaurer la confiance publique rencontre le droit à la vie privée et la liberté d’association. Depuis l’automne 2025, l’affaire a quitté le terrain des échanges internes pour devenir un dossier politique, juridique et symbolique et, désormais, un contentieux porté devant la High Court.

1) Ce que la Met a décidé exactement et à qui cela s’applique

Le 11 décembre 2025, la Metropolitan Police a annoncé l’ajout des « organisations hiérarchiques dont l’adhésion est confidentielle et qui exigent que leurs membres se soutiennent et se protègent mutuellement » à sa politique des declarable associations. La franc-maçonnerie y est explicitement nommée, avec l’idée que d’autres organisations pourraient être ajoutées si des informations le justifient.

Concrètement, à compter du 11 décembre, les policiers et personnels de la Met doivent déclarer toute appartenance passée ou présente à une organisation entrant dans cette définition, et cette déclaration devient également obligatoire dans les procédures de vetting (filtrage/agrément).

La Met insiste sur un point : il ne s’agit pas d’interdire l’appartenance, mais d’identifier un risque possible de conflit de loyauté (réel ou perçu) et de gérer ce risque.

2) La justification avancée par la Met : confiance, impartialité, « New Met for London »

Dans sa communication officielle, la Met relie cette mesure à une stratégie plus large de redressement moral et disciplinaire (New Met for London plan). Le Commander Simon Messinger explique que « la confiance du public et des personnels doit primer sur le secret de toute organisation d’adhésion » et évoque des inquiétudes persistantes concernant l’impact – « réel ou perçu » – sur enquêtes, promotions, procédures disciplinaires.

Temple de la Grande Loge Unie d’Angleterre – Le Temple (GLUA)

La Met met aussi en avant les résultats d’une consultation interne (octobre 2025) : un peu plus de 2000 répondants, avec environ 66 % jugeant que l’appartenance à ce type d’organisation affecte la perception d’impartialité et la confiance, et 66 % favorables à l’inclusion de la franc-maçonnerie dans les declarable associations.
(Chiffres contestés ensuite par les organisations maçonniques, qui soulignent une participation faible relativement à l’effectif global.)

3) Le déclencheur « macro » : Daniel Morgan (1987) et l’ombre longue de la corruption institutionnelle

L’argument le plus structurant vient d’un arrière-plan. La crise de confiance autour de la Met depuis des années, et en particulier le rapport du Daniel Morgan Independent Panel (publié en 2021) sur l’enquête du meurtre de Daniel Morgan (1987) et la question des défaillances systémiques. La Met rappelle explicitement que ce panel recommandait que les personnels déclarent l’appartenance à des organisations, dont la franc-maçonnerie, pouvant présenter un conflit d’intérêt potentiel.

Autrement dit : la Met ne dit pas “la franc-maçonnerie est corruptrice”. Elle dit : dans une institution déjà fragilisée, certaines formes d’adhésions hiérarchiques et confidentielles alimentent une perception de cercle fermé, donc un risque réputationnel et parfois opérationnel qui doit être encadré.

4) La riposte maçonnique : « illégal, injuste, discriminatoire » + droits fondamentaux

Face à la décision du 11 décembre, la United Grand Lodge of England (UGLE) – agissant aussi pour l’Order of Women Freemasons (OWF) et la Honourable Fraternity of Ancient Freemasons (HFAF) – a engagé une stratégie frontale.

a) Sur le fond : stigmatisation et atteinte à la liberté d’association

Le 17 décembre 2025, l’UGLE (Grand Loge Unie d’Angleterre) annonce l’envoi d’une letter before claim en vue d’un judicial review, estimant la décision unlawful, unfair and discriminatory, et jugeant la consultation wholly inadequate.

Le cœur du raisonnement : une obligation de déclaration généralisée « jette une aura de méfiance » sur l’ensemble des maçons, alors même que l’UGLE revendique une politique d’ouverture accrue depuis des décennies.

b) Les bases juridiques invoquées, telles qu’UGLE les met sur la table

Dans son communiqué, l’UGLE évoque des atteintes potentielles :

  • à l’Equality Act 2010,
  • au UK GDPR (données personnelles),
  • et plus largement aux droits fondamentaux des membres.

Dans la presse, les requérants articulent aussi un argument « à fort pouvoir symbolique »: l’adhésion maçonnique régulière exigeant une croyance (au sens d’une référence au “Grand Architecte”/principe supérieur), l’obligation de dévoilement toucherait à une dimension assimilable à une conviction protégée, donc à un risque de discrimination liée à la religion ou aux croyances (source The Guardian).

5) Un point crucial : « registre public » ou déclaration interne ?

Là se joue une grande partie du malentendu médiatique. La mesure actuelle est une obligation de déclaration à l’employeur (Met), adossée au vetting, pas l’annonce d’un registre public accessible à tous. Dans l’histoire britannique, l’idée d’un registre public a déjà existé comme débat politique – mais ici, on est d’abord dans le registre du contrôle interne, de la conformité et de la gestion des risques.

Cela n’empêche pas l’UGLE de voir une pente : si l’institution considère l’appartenance comme “signal” à surveiller, la confidentialité, même interne, devient un marqueur et ce marqueur, dans un climat de soupçon, peut produire de la stigmatisation.

6) Où en est le contentieux devant la High Court (au 15 janvier 2026)

a) Une procédure de judicial review est enclenchée

L’UGLE et ses partenaires ont lancé l’action.

b) L’épisode « injonction » : pas de suspension immédiate, débat en cours

Un juge de la High Court (Mr Justice Chamberlain) a rendu une ordonnance datée du 2 janvier 2026, publiée le 12 janvier 2026. Elle est très éclairante sur l’instant procédural :

  • L’ordonnance rappelle que la décision contestée impose bien une exigence applicable immédiatement.
  • Mais elle note qu’il n’y a pas de besoin pressant de mesures provisoires immédiates, notamment parce que plus de 300 personnels ont déjà déclaré une implication dans des associations maçonniques ou autres, et parce que la Met n’envisage pas, à très court terme, des sanctions disciplinaires dans les semaines suivantes.
  • Elle prévoit que la question de l’interim relief (suspension) soit tranchée “sur pièces” pendant la semaine commençant le 12 janvier 2026 (donc : décision attendue à brève échéance à partir de cette date).

c) L’incident d’anonymat : « FSK »

L’ordonnance accorde aussi une mesure d’anonymat provisoire à un quatrième requérant « FSK », avec un passage piquant : le juge demande des observations sur une possible contradiction entre l’attente de confidentialité et le fait qu’une mention d’appartenance apparaisse sur une page Facebook publique (source Courts ans Tribynals Judiciary).
Ce détail, apparemment anecdotique, touche à la philosophie du dossier : la frontière entre discrétion et secret, entre choix intime et exposition, n’est pas uniforme chez tous les membres.

d) Le chiffre « 300+ »

Au 13 janvier 2026, la presse indique 316 déclarations et rapporte que plus de 300 personnels ont obtempéré. En effet, Guardian, ITV, etc. reprennent ensuite le chiffre 316 déclarations, à date, dans le même mouvement.

e) Et c’est là que l’écho médiatique français prend tout son sens

Le 14 janvier, La Voix du Nord – rare média, en France, a avoir abordé ce sujet – relaie que « plus de 300 » employées et employés de la police britannique ont déjà déclaré une appartenance maçonnique non comme une rumeur, mais comme un fait procédural adossé à la justice. L’émetteur, au fond, n’est pas un commentateur : c’est le juge.Dans une ordonnance de la High Court (Administrative Court), signée par Mr Justice Chamberlain, datée du 2 janvier et rendue publique le 12 janvier, la Cour constate que la décision contestée « s’applique immédiatement », mais qu’il n’y a pas de nécessité pressante d’une suspension immédiate, notamment parce que « some 300 officers and staff have already declared » leur implication dans des associations maçonniques ou autres associations hiérarchiques.

La Voix du Nord, Lille

Le juge ajoute deux éléments qui, politiquement, pèsent lourd : d’une part, l’absence d’intention annoncée de sanctions disciplinaires dans les prochaines semaines pour les retardataires ; d’autre part, l’engagement de la Met à reconsidérer sa décision à la lumière des observations des requérants. Autrement dit, l’argument d’urgence – clé des mesures provisoires – se trouve mécaniquement affaibli par la réalité déjà produite par la mesure.

VDN – logo

Et c’est précisément cette bascule que l’article de La Voix du Nord met en scène pour un lectorat français. La controverse n’est plus seulement doctrinale, elle est devenue comptable. Dans la presse britannique, cette barre des 300 est précisée à 316 déclarations à la date évoquée, chiffre brandi comme indice d’une conformité déjà largement engagée, tandis que les obédiences y voient, à l’inverse, la preuve d’une pression institutionnelle qui force la main au choix de la transparence.

7) L’argument Hillsborough : quand un rapport officiel démonte l’imaginaire du complot

Un des éléments les plus intéressants, et souvent mal exploités, est la manière dont un rapport officiel récent traite frontalement la rumeur d’influence maçonnique.

Dans son chapitre No evidence found of masonic influence, l’Independent Office for Police Conduct (IOPC) explique avoir examiné l’allégation selon laquelle certains officiers auraient cherché à protéger un supérieur parce qu’il était franc-maçon ; l’IOPC décrit sa méthode (questions systématiques, vérifications, sollicitation de l’UGLE, liste de noms, correspondances de fichiers) et conclut ne pas avoir trouvé d’éléments soutenant l’idée d’une conspiration maçonnique ou d’une protection motivée par l’appartenance.

Ce point ne clôt pas la question de la perception, mais il éclaire la mécanique : le soupçon maçonnique peut devenir une explication prête à l’emploi dans les crises de confiance, même lorsque les investigations documentées n’en confirment pas la structure fantasmatique.

8) Le précédent historique Blair/Straw : oui, le Royaume-Uni a déjà tenté… puis reculé

Le feuilleton ne sort pas de nulle part. À la fin des années 1990, un régime de déclaration avait été imposé à certains segments (magistrature, police, pénitentiaire), avant d’être abandonné.

Tony-Blair-en-2024

Une réponse officielle citée dans un échange public de la London Assembly rappelle que des registres ont été mis en place à partir de 1998 (à l’initiative du Home Secretary Jack Straw), puis qu’ils ont été supprimés en 2001, à la suite d’une décision de la Cour européenne des droits de l’homme et d’un réexamen par le Home Office.

Jack_Straw en 2015

Ce précédent est essentiel : il fournit à l’UGLE une mémoire juridique et politique, et il rappelle à la Met qu’elle marche sur une corde raide : ce qui se veut aujourd’hui mesure de confiance peut redevenir demain mesure illégale si la proportionnalité n’est pas démontrée.

9) Police Federation : une opposition corporate mais pas maçonnique

Autre acteur clé : la Metropolitan Police Federation, le syndicat. Elle a publié des déclarations critiques, dénonçant une mesure jugée attentatoire aux droits des agents et s’inquiétant d’un engrenage. la question peut se poser : où va s’arrêter la liste ?

Ce soutien est stratégiquement important pour l’UGLE : il évite de réduire le conflit à « maçons contre police ». Il installe plutôt une triangulation : management (Met) vs représentations professionnelles (Federation) + associations initiatiques (UGLE/OWF/HFAF).

10) Ce qui se joue vraiment (au-delà du droit) : une affaire d’équerre et de regard

Freemasons’ Hall

Au fond, l’angle initiatique aide à nommer l’invisible :

  • La Met veut rétablir un regard d’équerre – celui qui vérifie les conflits de loyauté et redresse les verticales.
  • Les obédiences maçonniques défendent le droit au voile mesuré – non pas le secret coupable, mais la part de réserve qui appartient à la liberté intime, à la conscience, à l’association.

Et ce qui fait crise, c’est que la même chose – la fraternité, l’entraide, l’appartenance – peut être lue comme vertu (solidarité) ou comme risque (réseau). La politique des declarable associations tente d’objectiver le risque ; la riposte maçonnique pointe la stigmatisation et l’amplification d’un soupçon.

11) À surveiller maintenant : les prochaines marches du dossier…

  1. Décision imminente sur l’interim relief (suspension provisoire), annoncée comme devant être tranchée “sur pièces” la semaine du 12 janvier 2026.
  2. Si la suspension est refusée, la politique continue de s’appliquer pendant que le judicial review suit son cours (fond : légalité, proportionnalité, consultation, data protection, égalité).
  3. Si la suspension est accordée, la Met devra geler l’application en attendant le jugement au fond, ce qui serait un signal fort sur la fragilité juridique de la mesure.

Au 15 janvier 2026, le dossier est entré dans sa phase la plus révélatrice : celle où le droit va contraindre chacun à prouver ce qu’il affirme. La Met devra démontrer que la mesure est nécessaire et proportionnée au but poursuivi (confiance, impartialité). L’UGLE, l’OWF et la HFAF devront démontrer que l’obligation produit une atteinte excessive aux droits, et qu’elle vise, de fait, une communauté déjà surchargée d’imaginaires.

Le paradoxe est là : la franc-maçonnerie anglaise, historiquement engagée depuis des décennies dans une politique d’ouverture, se retrouve sommée d’être transparente à la demande, non plus librement, mais sous menace disciplinaire potentielle. Et la police, institution de l’État, se retrouve à manier une matière hautement inflammable : le symbolique, ce carburant des peurs collectives.

Affaire à suivre…

Temple de la GLUA – UGLE

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Alice Dubois
Alice Dubois
Alice Dubois pratique depuis plus de 20 ans l’art royal en mixité. Elle est très engagée dans des œuvres philanthropiques et éducatives, promouvant les valeurs de fraternité, de charité et de recherche de la vérité. Elle participe activement aux activités de sa loge et contribue au dialogue et à l’échange d’idées sur des sujets philosophiques, éthiques et spirituels. En tant que membre d’une fraternité qui transcende les frontières culturelles et nationales, elle œuvre pour le progrès de l’humanité tout en poursuivant son propre développement personnel et spirituel.

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