ven 27 février 2026 - 08:02

Jean Zay à Marseille : la pierre, la mémoire, la Lumière

Le 7 janvier dernier, devant le Fort Saint-Nicolas, Marseille a rendu hommage à Jean Zay. La Ville, à l’initiative de la Ligue de l’enseignement des Bouches-du-Rhône, a déposé une gerbe à l’endroit même où l’ancien ministre du Front populaire fut incarcéré avant d’être transféré à Riom, puis assassiné par la milice en juin 1944. Dans les colonnes de La Marseillaise, grande PQR de renom, le récit de cette cérémonie retrouve le sens du détail juste et du lieu parlant : une mémoire tenue, incarnée, qui refuse le grandiloquent et redonne à l’histoire sa densité humaine.

Marseille,-photo-copyright-Yonnel-Ghernaouti,-YG

Il arrive que la ville, ce vaste livre de pierre, rouvre une page que le temps voudrait refermer

Marseille a ce pouvoir : elle sait rendre au passé sa température, sa rugosité, sa vérité. Ce 7 janvier, le Fort Saint-Nicolas ne fut pas un décor, encore moins un arrière-plan touristique : il fut la phrase même du drame. Sous ces murs, Jean Zay a connu l’enfermement du 4 décembre 1940 au 7 janvier 1941, avant d’être transféré à la maison d’arrêt de Riom. Une gerbe déposée, une minute de silence, une assistance nombreuse : et soudain, la mémoire cesse d’être un “sujet” pour redevenir une présence.

L’article de La Marseillaise a cette vertu précieuse des journaux de proximité quand ils sont à la hauteur de leur mission

C’est-à-dire inscrire l’événement dans l’épaisseur du terrain, dans le vrai visage des villes, dans la continuité civique. La PQR, lorsqu’elle est attentive, devient une sentinelle. Elle veille sur ce que l’époque, souvent, veut dissoudre dans le flux. Ici, elle nomme, elle situe, elle rappelle, elle transmet. Et, surtout, elle rend lisible ce que tant de récits amputent : la cohérence d’une vie.

Car Jean Zay n’est pas seulement une figure républicaine, ni même seulement un martyr de Vichy

Jean-Zay

Il est un homme de l’instruction et de la culture, un artisan de liberté, et, c’est un fil décisif, un franc-maçon du Grand Orient de France, initié à vingt et un ans, le 24 janvier 1926, dans la loge Étienne Dolet à l’Orient d’Orléans.

Ce fait, simple, fut retourné en accusation sous Vichy. Le même engagement devient aujourd’hui, à Marseille, un motif d’honneur : non pas un détail biographique, mais un révélateur.

Un passé maçonnique : du soupçon à la reconnaissance

Sous Vichy, l’étiquette « franc-maçon » fut traitée comme une preuve d’infamie. Avec « juif » et « républicain », elle entrait dans la mécanique du soupçon, de la dénonciation et de l’amalgame. Les persécuteurs savent toujours travestir les mots : la chaîne d’union devient “conjuration”, le silence de la tenue devient secret, l’idéal de fraternité devient double jeu. La République vaincue fabrique alors ses listes, ses dossiers, ses procès d’intention.

Marseille, au contraire, renverse la perspective. En rappelant l’appartenance maçonnique de Jean Zay, l’hommage restitue un sens : l’initiation, vécue comme exigence, forge des serviteurs de la cité, pas des intrigants. Elle forme des consciences qui refusent l’obscurcissement. Elle éduque au courage intérieur, celui qui tient quand les institutions vacillent. Et ce courage-là, Jean Zay l’a porté jusqu’à l’extrémité de l’épreuve.

À cette profondeur maçonnique s’ajoute une filiation familiale que rappelle le texte : Jean Zay naît le 6 août 1904 à Orléans, dans une famille au carrefour des traditions (père juif, mère protestante) où la République n’est pas un mot d’apparat, mais un horizon de dignité. Son engagement précoce au Grand Orient de France s’inscrit dans cette culture du devoir civique et de la laïcité vécue, qui ne sépare pas la liberté de conscience de l’instruction du peuple.

Le Fort Saint-Nicolas : la leçon d’une muraille

Fort Saint-Nicolas – Wikipédia

Le Fort Saint-Nicolas, dans cette histoire, est plus qu’un lieu : il est une leçon. Masse de pierre, architecture de contrôle, forteresse tournée vers la ville, il porte une contradiction criante : celui qui voulut ouvrir l’école et faire respirer la culture fut enfermé dans la géométrie dure d’une enceinte militaire. C’est tout le paradoxe de Vichy : punir la lumière au nom d’un ordre qui n’est que nuit organisée.

La cérémonie du 7 janvier, organisée par la Ligue de l’enseignement des Bouches-du-Rhône, relie précisément cela : un lieu d’enfermement à une parole de transmission. Des élues et élus de la Ville de Marseille étaient présents, et des voix ont rappelé les multiples visages de Jean Zay : l’homme de culture, l’homme de liberté, l’homme de République. La Marseillaise fait entendre cette polyphonie sans l’écraser : une mémoire collective, sobre, ferme, fraternelle.

Une œuvre de ministre : instruire, élever, libérer

Revenir à Jean Zay, ce n’est pas seulement honorer une victime. C’est rouvrir un chantier. Comme ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts (1936 – 1939), Jean Zay porte une idée centrale : l’enseignement doit préparer à la vie, former des esprits capables, non des docilités. Il refuse l’école comme simple machine à trier. Il cherche une orientation sans fatalisme, une promotion sans violence sociale, une éducation physique comme équilibre, une culture comme exigence et comme partage.

Jean-Zay-en-1937

Ce geste politique, au fond, épouse une logique initiatique : élever, non flatter ; former, non domestiquer ; rendre l’esprit apte à discerner. L’école, chez Jean Zay, n’est pas une administration de programmes : elle est une fabrique de liberté. Et la culture, chez lui, n’est pas un ornement réservé : elle est une bataille, une respiration publique, une digue contre l’abrutissement.

C’est là que le regard maçonnique perçoit une cohérence : l’homme de loge n’est pas séparé de l’homme d’État. La même verticalité intérieure traverse les deux. La même foi en la perfectibilité humaine. La même défiance envers les obscurantismes qui aiment la foule ignorante, parce qu’elle est plus facile à mener.

L’État collaborationniste de Vichy, la condamnation, puis le crime

Emblème officiel du maréchal Pétain en tant que chef de l’État.
Emblème officiel du maréchal Pétain en tant que chef de l’État.

L’histoire est dure, et Marseille la rappelle sans détour. Jean Zay est arrêté, condamné, transféré, humilié. Il paie tout : son appartenance au Front populaire, son origine, son engagement maçonnique, sa fidélité à une certaine idée de la France. Son incarcération et son transfert vers Riom conduisent à l’assassinat par la milice en juin 1944. La République, plus tard, réhabilitera. Mais la réhabilitation ne doit jamais nous dispenser du devoir de comprendre : comment une société bascule au point de traiter l’instruction et la culture comme des ennemies.

Armoiries de la ville de Marseille. Traduction de la devise latine « La ville de Marseille resplendit par ses hauts faits. »

Dans ce récit, une dimension bouleversante affleure : l’écriture. La détention, à Marseille, ne fut pas seulement un temps d’écrasement. Elle fut aussi une épreuve intérieure. L’esprit tient par ce qu’il crée, par ce qu’il nomme, par ce qu’il transforme en signe. Là encore, nous reconnaissons une leçon. L’homme libre n’est pas celui qui échappe aux murs, c’est celui qui ne laisse pas les murs coloniser son âme.

La Marseillaise, ou l’honneur du local quand il sert l’universel

La-Marseillaise-octobre-2025,-siège-social

Qu’un quotidien régional raconte cela compte. Beaucoup. Parce que la mémoire n’est pas faite seulement par les institutions nationales ; elle est faite par les villes, les associations, les journaux, les voix patientes. La Marseillaise, PQR de renom, rappelle ici que le journalisme de proximité peut porter une parole d’intérêt général : un récit ancré, précis, qui n’oublie ni les dates, ni les lieux, ni la dimension civique, ni le fil maçonnique trop souvent gommé.

Panthéon,-Sépulture-Jean-Zay,-photo-copyright-Yonnel-Ghernaouti,-YG

Cette qualité-là n’est pas secondaire. Elle est une forme de service. Elle travaille à la manière d’un bibliobus de la mémoire : elle apporte au plus près la connaissance, la nuance, la transmission. Et elle prouve qu’un journal local, lorsqu’il est fidèle à sa vocation, peut faire davantage qu’informer : il peut instruire, au sens noble.

Une figure pour les temps présents

Jean Zay en 1936

L’hommage marseillais le dit en creux : Jean Zay est une figure trop peu connue, et pourtant essentielle. Parce qu’il incarne une République qui ne se réduit pas à des proclamations, mais s’enracine dans des institutions vivantes : l’école, la culture, la laïcité, la démocratie. Lorsque l’école s’affaisse, la République se rétrécit. Lorsque la culture se tait, la violence parle plus fort.

Et lorsque les temps se durcissent, nous avons besoin d’hommes capables d’unir la rigueur de l’idée et la tendresse du peuple. Jean Zay fut de ceux-là. Son appartenance au Grand Orient de France, loin d’être un supplément, éclaire la charpente intime : la fraternité comme discipline, la liberté comme travail, la lumière comme devoir.

À Marseille, ce 7 janvier, une ville a replacé une lampe sur l’établi, et La Marseillaise en a gardé la flamme dans ses colonnes.

Nous repartons avec une certitude simple et grave : Jean Zay n’appartient pas seulement au passé, il appartient à la tâche. Tant qu’une gerbe pourra être déposée devant une muraille, tant qu’un nom pourra être prononcé sans haine, tant qu’une école pourra être défendue comme un sanctuaire de liberté, la milice n’aura pas le dernier mot.

Marseille, coucher de soleil, photo copyright Yonnel Ghernaouti, YG

1 COMMENTAIRE

  1. Merci pour ce remarquable témoignage sur ce grand personnage de l’état républicain laïque…
    Un grand homme qui a payé de sa vie La Défense du triptyque : Liberté Egalité Fraternité !!!!

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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