Aux agapes, un Frère provoque : « Tout n’est pas important dans le Rituel…
– Donne un exemple….
– Euh !!! Prenez place, mes Frères. On aurait aussi bien pu dire : asseyez-vous. »
Ce qui suit devrait donner à réfléchir à notre Frère par trop impertinent.
« Prenez place, mes Frères » est une toute petite phrase qui n’est prononcée que par le Vénérable Maitre. Elle s’adresse à tous, sans exception. Et le Vénérable Maitre, me direz-vous ? Pourquoi ne dirait-il pas plutôt « prenons place, mes Frères », afin d’être lui aussi concerné ? En fait, c’est le Rituel qui s’exprime en empruntant sa voix, et le message s’adresse à tous les francs-maçons, Vénérable Maître compris.
Prendre place dans la Tenue qui s’ouvre, comme sur le chemin initiatique :

C’est la tête pleine des tumultes de la société, des paillettes scintillantes de multiples tentations, des souffrances infligées par des humains à d’autres humains, que je me dirige vers le Temple. Déjà, la bonne chaleur des Frères retrouvés atténue la fureur de la vie. Très vite, le silence se fait. Je me mets à l’ordre. Et dans ce silence, un coup de maillet retentit, me tirant de ma torpeur, agissant comme un réveil, mon réveil dans un autre monde fait de travail introspectif et de recentrage. J’ai juste le temps de penser « Ordo ab Chao », et une parole forte, courte, courte comme notre Rituel les aime, s’élève : Prenez place, mes Frères.
Je suis à l’ordre. Extérieurement, c’est une attitude quasi-militaire que les Surveillants vont contrôler. Intérieurement, et c’est en fait ce qui est important, ma mise à l’ordre relève d’une démarche intime, exigeante et que je suis le seul à pouvoir contrôler. Si je suis en « des-ordre », mes Frères pourront m’aider mais je suis seul, face à moi-même (le miroir) pour agir. Pour prendre ma juste place, il me faut me connaitre, connaitre qui je suis et pour prendre ma bonne place, il me faut me corriger, me bonifier, me rectifier. Une place juste et bonne, comme dans la philosophie des grecs anciens. Immense chantier !

C’est pour cet immense chantier que je suis devenu Franc-maçon. Et, d’entrée de jeu, j’ai eu à ma disposition des outils rationnels. Par exemple, le fil à plomb : avec un vil métal, je peux tout de suite connaitre la verticale. Avec ce qui est en moi, peu importe qu’il n’y ait pas (ou pas encore) de parties nobles et précieuses, je peux construire ma verticalité. La franc-maçonnerie, avec la mise à disposition d’outils rationnels m’enseigne que je dois ouvrir le chantier sans attendre, que je peux commencer à construire mon Temple intérieur, sans attendre. Attendre quoi, d’ailleurs !
Très vite, je construis, je bâtis, je maçonne, et des murs commencent à s’élever, structurant mon Temple. Mais je fais face à des contradictions : par exemple, je dois laisser pénétrer la Lumière. Il faudrait déplacer des murs. Dans un monde rationnel, déplacer des murs n’est pas simple du tout. Mais dans un monde symbolique, c’est immédiat. Je décide, et le mur est … déplacé.
Il me faut donc lâcher prise avec le rationnel, la raison raisonnante et emprunter la voie du symbolisme, de l’analogique, cette pensée qui chemine parallèlement à la logique mais avec une dose de transcendance et d’immanence, avec une élévation qui échappe aux lois purement terrestres.

C’est ainsi que je vais commencer à me connaitre, commencer à me rectifier, pour occuper une place juste et bonne. Mais les outils rationnels vont bientôt limiter ma progression, voire me trahir et bloquer ma construction. C’est pourquoi, sans m’interdire ce chemin, je dois également emprunter d’autres chemins. Au soir de mon initiation, accomplissant différents voyages et avec l’aide de mes nouveaux Frères, j’ai pu constater que je pouvais cheminer dans le noir, et que les obstacles et les tumultes pouvaient s’estomper progressivement. Ce n’était pas la raison raisonnante qui me guidait, mais mes ressentis, mes impressions et la chaleur communicative des Frères. Je voyageais le cœur léger, et plus je voyageais et plus mon cœur s’allégeait. C’est donc avec tout ce que je ressens comme avec l’émoi de mon cœur que je dois me connaitre, que je dois me construire et me rectifier. Et ainsi, j’irai beaucoup plus loin et beaucoup plus profondément que la simple raison.

Toujours au soir de mon initiation, j’ai été nommé Apprenti et rattaché au Second Surveillant et à l’un des piliers de soutènement du Temple qui se nomme Beauté. Que pouvais-je bien faire avec la Beauté ? En quoi était-elle sur le chemin de ma construction ?
Rechercher la Beauté, c’est solliciter mon aptitude à l’émerveillement, au dépassement. Faire Beauté dans mes sentiments résulte de ma capacité à les revisiter, de mon aptitude à les remettre en cause pour qu’ils renaissent plus nobles encore, de ma volonté de tuer mes mauvaises passions.
Enfin, mon sens du sacré, voire du divin, a bien peu à voir avec les faits et la raison, mais relève essentiellement du Beau, c’est-à-dire de « quelque chose qui frappe par son énigmatique splendeur, qui éblouit et subjugue » (1). Ma spiritualité est inhérente à la place que j’occupe, elle est un élan qui transcende ma condition, un élan plus grand que moi, la recherche d’un absolu qui s’échappe à moi : « pourquoi y-a-t ’il quelque chose plutôt que rien » (2). Quant à mon âme, elle ne se définit pas : elle se ressent. A un moment particulier ou pas, en un lieu symbolique ou pas, fermons les yeux et pensons à un être disparu que nous avons beaucoup aimé, que nous aimons. Bientôt, nous ressentons sa présence, sa douce chaleur. Nos âmes sont en harmonie …..
Prendre ma juste place est l’œuvre de ma vie maçonnique. En fait, cette juste place se dérobe souvent à moi. Mais m’en rapprocher nécessite pour moi de me mobiliser à la fois sur le plan personnel (Temple intérieur), sur le plan collectif (Loge) et sur le plan universel (Temple cosmique). Mon esprit, mon cœur et mon âme sont mobilisés définitivement pour cette juste place.
A chaque formule : Prenez place, je prends une place légèrement différente du fait de ce que je viens d’apprendre, de comprendre, de partager, et à chaque formule : Prends place, cette fois-ci au singulier, je prends une place nouvelle car j’ai pu progresser aux yeux de mes Frères comme à mes propres yeux. Ces changements infinitésimaux se marquent souvent par un regard, un sourire…
Prendre place dans la Loge

Il y a bien sur les Offices qui ont des places prédéfinies. L’ensemble du dispositif est important pour la circulation de la parole et bien plus encore pour la circulation des énergies (ce sujet, à lui seul, mérite une planche). Mais la place de chaque Office n’a de sens que dans la mesure où chaque Officier connait réellement le poste. Plus, la personnalité de chaque Officier doit apporter uneforce, une amplitude à l’Office qu’il occupe. Là encore, l’Expert peut exercer un contrôle externe. Mais, en profondeur, l’Officier reste seul face à lui-même (encore le miroir).
L’unité de la Loge relève à la fois d’un ordre, c’est le Rituel, et d’un liant, c’est la Fraternité. Et c’est avec le Rituel et la Fraternité que je dois trouver ma place, prendre place dans ma Loge. A ma place, je vais ouvrir mon esprit, m’ouvrir au souffle de l’esprit, qui ne s’exprime pas tant par la parole de chacun, que par le silence qui précède et qui suit toute parole.

A ma place, dans ma Loge, je vais parfois remarquer la faiblesse, l’errement, le dés-ordre de tel ou tel Frère. Je ne peux le juger, encore moins le condamner, car je dois regarder cette faiblesse à l’aune de ma propre part d’ombre, sans concession. Il me faut surtout apprendre à aimer, et plus difficile encore, apprendre à me faire aimer.
Le mythe du voyageur, du pèlerin, du passeur se retrouve à tous les degrés de la maçonnerie. Il est consubstantiel du Franc-maçon. Mais alors, est-il en opposition avec le fait de prendre sa place ? Non, car prendre sa place ne signifie surtout pas creuser son trou, s’enraciner. Je ne veux pas prendre racine (ce qui est statique) mais je veux promener mes racines avec moi (ce qui est dynamique).
Prendre place dans le monde profane
L’un de nos Devoirs est de porter au-dehors l’œuvre commencée dans le Temple ….. Ma place profane va progressivement, et de plus en plus, dépendre de mon chemin initiatique : non pas en affichant mon appartenance (le secret reste ma meilleure protection contre l’égotisme et les sollicitations grisantes), mais parce que je vais savoir dans la discrétion prendre ma juste place.
N’ais-je pas, en revisitant ma carrière professionnelle, ma vie personnelle et familiale, noté un infléchissement dans la façon de me placer, de me comporter ? et mes proches n’ont-ils pas, au fil du temps, remarqué un rapport différent à l’autre, aux autres ? Et pourquoi ces évolutions ? Parce que je suis devenu Franc-maçon, et ma transformation progressive a changé la place que j’occupe.
Je ne dois pas m’arrêter devant l’insondabilité de mes turpitudes,devant l’immensité de ce qui est à rectifier. J’ai attaqué mon MOI pour en réduire les aspects les plus égotiques et le faire, un peu, glisser vers un Soi universel et spirituel. J’entends ne pas être dupe de ma situation, de mon « être », et c’est dans cet état d’esprit que je prends place, pas trop loin de ma juste place.
Prendre place, prendre ma place, est l’œuvre de toute ma vie, maçonnique et donc profane. Et comme ma place évolue sans cesse, c’est un ajustement permanent. Et
« seule la place qui dissout les conflits profanes, délivre des pulsions vulgaires, seule la place où nous avons conscience de l’harmonie universelle, de la beauté des lois de l’ordre cosmique est une place juste ».
(3)
- – François Cheng « Cinq méditations sur la Beauté ».
Dans le même ordre d’idée, Oscar Wilde écrit : La Beauté est le symbole des symboles. Elle révèle tout car elle n’exprime rien.
- – La formule est de Leibniz.
Dans un premier temps, la formule était : « Pourquoi y-a-t ’il plutôt quelque chose que rien ? », ce qui relativisait le côté factuel du « quelque chose ».
Par la suite, les traducteurs de Leibniz ont déplacé le terme « plutôt ».
- – Alain Pozarnik.
Dans « Mystères et actions du Rituel d’ouverture en loge maçonnique », il consacre quatre belles pages (p.19 à 23) à la formule : Prenez place, mes Frères.
Autres articles sur ce thème

en belgique on dit : les colonnes sur leur base