mer 07 janvier 2026 - 20:01

II – Le sacré, intégration du Franc-maçon

Pour lire l’article précédent c’est ici : I – Le sacré, séparation du Franc-maçon

L’approche sociologique d’Émile Durkheim postule que « chaque groupe homogène de choses sacrées, ou même chaque chose sacrée de quelque importance, constitue un centre d’organisation autour duquel gravite un groupe de croyances et de rites, un culte particulier. »
L’initiation est une série de cérémonies qui ont pour objet d’agréger le néophyte à la Tradition. Il va alors sortir du monde purement profane pour entrer dans le cercle des choses sacrées.

En Franc-maçonnerie, si le sacré est cerné de séparations par des limites visibles et invisibles qui lui sont propres, il est surtout un principe d’intégration, voire d’agrégation, où finalement le Franc-maçon est appelé à franchir ces limites et, de plus, progressivement, une série de cérémonies initiatiques va produire une identité à la fois collective et particulière en permettant la coagulation d’un « nous », d’un être ensemble, faisant de la FM une institution sociétale et spirituelle hiérarchisée par des degrés.

Quel que soit le rite, la cérémonie d’attribution d’un nouveau degré est à la fois une pratique, un développement et un corpus, c’est-à-dire un processus qui apparaît structuré en trois phases qui, normalement, devraient se dérouler dans des chambres différentes, même si cela n’est quasiment jamais réalisé faute de disponibilité de locaux.

Ainsi, excepté pour la singularité du premier degré, ces phases, où sont brouillés les axes chronologiques et topologiques, correspondent à ceux que l’on appelle préliminaires, liminaires et post-liminaires des rites de passage :
La Phase 1 se situe dans l’espace-temps de la loge du degré N du Franc-maçon où il y a vérification des potentialités de celui-ci, donnant viatique pour poursuivre. Entré impétrant, une fois accepté le Franc-maçon devient récipiendaire.
La Phase 2 se situe dans l’espace-temps du mythe fondateur du grade N+1. Il y est développé par sa narration au récipiendaire, et par le vécu de personnages du mythe, au cours de jeux de rôles alternatifs manifestant l’enseignement du grade. Cette époptie véhicule la légende du mythe par l’incarnation et les épreuves. Le Temple sert de repère mais aussi d’autres lieux comme la traversée du Jourdain, l’enceinte du temple lors de l’assassinat d’Hiram, la campagne où se fait la recherche du corps d’Hiram, le pont enjambant le Starbuzanai, … À ce moment-là, il existe un phénomène d’assimilation par une identification psychologique qui s’établit entre la personne qui fait le jeu de rôle et l’archétype mythique. On parle d’interaction goffmanienne. Erving Goffman a mis en évidence le rôle moteur de la relation à l’œuvre dans l’interaction. Ce ne sont ni les structures qui déterminent les acteurs, ni les acteurs qui engendrent les structures, mais une relation cognitive qui constitue le moteur d’un processus de subjectivation et de socialisation (Céline Bonicco, Goffman et l’ordre de l’interaction : un exemple de sociologie compréhensive).
La Phase 3 se situe dans l’espace-temps de la loge au degré N+1, où la transmission des arcanes du nouveau degré est dévolue au récipiendaire pour lui permettre, à partir de ces arcanes, un travail personnel par la méditation. Le Franc-maçon est devenu néophyte dans ce nouveau grade, il a acquis à ce moment seulement le grade. Cette phase compte toujours un serment solennel.

Comme le dit Marc-Henri Cassagne : « Parce qu’il provoque le déploiement du Sacré dans la séparation, le dispositif maçonnique fait monde. Faire monde ici signifie qu’il convoque en son sein, outre les Francs-maçons eux-mêmes, à la fois objets et sujets de ce dispositif, des réseaux hétérogènes d’objets, dont l’usage est proprement détourné vers un renvoi cohérent de significations qui ne prennent leur sens précisément qu’à la lumière du Sacré et du Transcendant. Cette convocation rassemble tous ces corps et ces êtres dans un espace défini, celui de la loge, dont l’arrangement et la régularité, pour reprendre la définition de Littré, résident dans les rituels édictés par les Rits. Leur objet est précisément d’ouvrir ce vaste champ de l’activité spirituelle qui permet au Maçon de progresser sur la voie sacrée » ( Marc-Henri Cassagne, p. 9).

Nous retiendrons dans ce dispositif maçonnique les fonctions du langage

Le passage d’une culture véhiculaire à une approche vernaculaire maçonnique, a priori hermétique, oblige les frères et sœurs à surmonter une naturelle difficulté, celle des mots constitutifs d’une manière de vivre en Franc-maçonnerie, celle de la compréhension des paroles entendues dans les échanges entre Francs-maçons, celle de l’interprétation de ce qui est entendu au cours des rituels.

La spécificité lexicale n’est pas dans la terminologie mais dans l’usage qui en est fait, et cela constitue véritablement un langage. C’est une perspective collective par transposition. Le raccordement nourricier est essentiellement la langue française, mais des termes latins, hébreux, grecs, anglais etc, trouvent leur place parce qu’ils indiquent les traces historiques ou les sources intellectuelles et spirituelles de la Franc-maçonnerie.

À remarquer que le texte de l’ancien rituel d’initiation n’est pas connu, car non écrit, tout Franc-maçon devait le savoir par cœur. Tout ce qu’on sait de positif, c’est qu’on y transmettait au moins un « mot » et un « signe » secrets. Une des rares précisions que nous ayons à ce sujet nous est donnée par Robert Kirk qui écrit en 1691 : « Le mot de Maçon est un mystère dont je ne veux pas cacher le peu que je sais. C’est une espèce de tradition rabbinique, une sorte de commentaire sur Jakin et Boaz, les deux colonnes érigées dans le temple de Salomon, avec l’adjonction de certain signe secret transmis de main à main, au moyen duquel ils se reconnaissent et deviennent familiers entre eux. »

Les mots sacrés, ainsi, appartiennent aux arcanes des différents grades d’un rite. Les connaître c’est faire partie de ceux-là seuls qui ont connu la cérémonie d’avancement dans le degré où il est transmis comme secret à ne pas dévoiler aux autres Frères et Sœurs de degré inférieur.

Aux deux premiers degrés, ce mot sacré est épelé lorsqu’il est demandé.

Cependant, au REAA, le compagnon, contrairement à l’apprenti, commence par donner la première lettre ; il a acquis suffisamment de connaissance pour initier le vocable, mais il a encore besoin du maître qui lui indique le chemin en lui donnant la lettre suivante du nom de la colonne où il reçoit son salaire.

Au RER, RF le mot sacré est Boaz, au REAA Jakin, au ROS le mot sacré est la réunion des noms des deux colonnes du Temple de Salomon.

Pour Jean-Marie Ragon, le mot sacré Jakin est pentagrammique ; Boaz tétragrammique. Telle est sans doute la raison, écrit-il, pour laquelle le rite écossais adopta un ordre qui est inverse dans le rite français. Il s’est attaché à la lettre, tandis que le rite moderne, plus rationnel s’est attaché au sens des deux mots (Jakin signifiant initiation, préparation, commencement).
Finalement, au deuxième degré, quelles que soient les positions des deux colonnes Jakin et Boaz (où apprentis et compagnons reçoivent leur salaire) qui varient selon le rite, l’ensemble de leurs significations est transmis en totalité au compagnon.

Contrairement aux mots sacrés des deux premiers degrés, le mot sacré des Maîtres ne s’épelle pas. Faudrait-il y voir le signe d’un accomplissement?
Le mot sacré est un mot de substitution comme il fut convenu que ceux qui ne trouvaient pas le véritable secret lui-même, la première chose qu’ils découvriraient leur tiendrait lieu de secret. Il est prononcé après le relèvement de Noé, selon le Manuscrit Graham, d’Hiram à partir de 1730. Le Graham conclut son récit en disant que ces trois fils de Noé s’accordèrent pour donner « un nom qui est encore connu de la Franc-maçonnerie de nos jours ». Ce mot forgé par les trois fils de Noé d’après leurs trois paroles distinctes (Marow in this bone ; dry bone ; it stinks) est le mot de maître primitif.

Par la suite, on peut distinguer plusieurs familles de mots de maître :

La famille du prototype « Mahabyn » avec ses dérivés (Matchpin (1711), Maughbin, Magboe (1725), témoin de l’antique système trigradal tel que le note Harry Carr dans The Free Mason at Work (p.9). 
Il est intéressant de noter que dès 1700, on trouve dans le Sloane 3329 des révélations de l’existence du grade de maître et du mot sacré : Ils ont un autre mot qu’ils appellent le mot de maître, et c’est Mahabyn, qu’ils divisent toujours en deux mots. Ils se tiennent debout l’un contre l’autre, poitrine contre poitrine, les chevilles droites se touchant par l’intérieur, en se serrant mutuellement la main droite par la poignée de main de maître, l’extrémité des doigts de la main gauche pressant fortement les vertèbres cervicales de l’autre ; ils restent dans cette position le temps de se murmurer à l’oreille l’un Maha et l’autre, en réponse Byn.

La famille du prototype « Machbenah » et de son corollaire abrégé « M.B. » avec ses dérivés (Mak­benak, Makbenark, Macbenac, Mackbenak, Macbenack, Makbenah מַכְבֵּנָה ou מַכְבֵּנָא), adopté par les « Moderns » à partir du moment où ils optèrent pour un système trigradal.
Prichard, dans le catéchisme correspondant au grade de Maître de Masonry Dissected (1730) rapporte (p.21) : « Il chuchote à l’oreille et, soutenu par les Cinq Points du Compagnonnage, ci-dessus indiqué, dit Machbenah, ce qui signifie Le Bâtisseur est frappé (The Builder is smitten) ».
Michael Segall (Les hébraïsmes dans les rituels du marquis de Gages, p.135/167) nous en livre sa traduction : « Le marquis de Gages traduit, comme nombre d’autres rituels, par la chair quitte les os. La naïveté de certains de nos précurseurs récents (fin XVIII’, début XIx » siècle) est parfois surprenante lorsqu’ils acceptent, pour une expression de trois syllabes, une traduction longue de cinq mots et plus. En réalité le mot ne veut rien dire, en quelque langue que ce soit. Il ne s’agit au fait que d’une version très déformée, mais pourtant utilisée encore dans les travaux de certains rites et obédiences contemporaines, de ma-haboneh. Dans la Bible il n’y a que deux mots quelque peu semblables à Mac Benac. Le premier, Makhbanaï [( מך בּני ) mem, kaph, beth, noun, iod], signifie épais, grumeau. C’est le nom d’un guerrier de la tribu de Gad qui avait rejoint David à Tsiklag (l Chr. 12-13). L’autre, Makhbenah [( מך בּנה) , mem, kaph, beth, noun, hé], veut dire bouton et aussi épingle à cheveux. Il s’agit du nom d’un descendant de Calev cité dans Chr. 11-49.
Ces deux personnages sont sans importance aucune pour un rituel maçonnique. Nous préférons, et de loin, l’explication que nous venons de donner plus haut, c’est-à- dire que ce mot n’est rien d’autre qu’une déformation de ma haboneh. Nous en tenons pour preuve l’existence de la version intermédiaire Makboneh dans un certain nombre de rituels anciens.
 »

Exprimés en hébreu, les différents mots sacrés du maître recouvrent, suivant les rituels, des significations proches : « pourri jusqu’à la moelle » ou « fils de la putréfaction ».
Si « mac » peut se traduire par fils de, « benac » c’est aussi une veuve, c’est-à-dire une femme réduite et amputée d’une partie d’elle-même.

La famille du prototype « Mahhabone » et ses dérivés (Moabon, Mahaboneh, Mohabon), à partir de la création de la Grande Loge des « Ancients ». C’est pour la 1ère fois, dans la divulgation Les trois coups distincts de 1760 , présentée comme la première publication du rituel des Ancients, que ce mot apparaît ainsi que la légende d’Hiram telle qu’elle est encore retenue aujourd’hui. Mahabone y est écrit ma ben ( מא בן ), qu’est-ce le fils ? (p.36/42 ).
Mais, ben ( בן) c’est aussi le synonyme de « l’homme » (אישׁ) ce qui donne : « qu’est-ce que l’homme ? » rejoignant l’énigme ontologique du Sphinx.
Michael Segall précise : Ma-haboneh : (מה הבּנה; mem, hé hé beth, noun, hé), qui est l’architecte? (ou qui est le constructeur ?). [De « ma », quoi ou qui, de l’article « ha » et de « boneh », architecte, constructeur (l Rois v-18)]. Il s’agit de la forme la plus ancienne et aussi la seule correcte du terme.
D’origine compagnonnique certaine, l’expression (ou plutôt la phrase), dont l’hébreu est correct, apparaît dès 1760 dans Les Trois Coups Distincts. C’est elle qui est recommandée par le Tuileur de Lausanne.
Au REAA pratiqué au Droit Humain, mohaben, le mot sacré, signifie fils de la putréfaction.

Sloane 3339<= 1700Mahabyn
Trinity College, Dublin<= 1711Matchpin
Mason’s Examination1723Maughbin
The whole Institution of free-masons opened1725Magboe
Graham1726Marrow in the bone
Masonry Dissected (Pritchard)1730Machbenah
La Réception Mystérieuse1738Machbenah
Le Sceau Rompu1745Macbenac
L’Ordre des Francs-maçons trahi1745Macbenac, Machenac, Mak-Benak
Anti-maçon1748Makbenark
Maçon démasqué1751Macbenac
Master key to free-masonry1760Makbenak
Three Distinct Knocks1760Mahhabone, מהבנ, rotten to the bone
Jachin et Boaz1762Mahhabone, Mac Benack
Grasse-Tilly1813Moabon et mak-benak
Le Tuileur de Vuillaume1830Moabon, מואבן (a patre) et Mak-Benah, בהנך    מק Aedificantis putrido, Filius putrificationis)
Convent de Lausanne1876Ma Haboneh

On sait, par la pratique du rituel maçonnique, que le Maître fut ressuscité par le relèvement et plus particulièrement par le mot sacré du maître. Dans les rituels de mort et de résurrection, pratiqués par la plupart des peuples, le mot sacré est prononcé et seulement alors le Maître est proclamé ressuscité ; c’est ainsi que le Franc-maçon devient, par le fait de l’entendement du mot sacré de maître, le successeur d’Hiram. En reprenant sa mission le nouveau Maître intègre le corps des architectes de temple… en vérité celui de lui-même. L’interprétation la plus récente est alors : le fils du maître mort ou encore Il vit dans le fils.

C’est bien le souffle qui apporte la vie, qui libère le prisonnier. Dans tous les cas, le cinquième point du relèvement s’effectue bouche contre bouche. On comprend bien, d’ailleurs, que la passation du souffle de la parole créatrice, représentée symboliquement par le mot sacré, ne saurait s’effectuer autrement puisque c’est par la bouche que s’exprime la pensée humaine. Les vocables sont celles indiquées par le rituel ou par les mots de l’Exode : « Tu lui parleras et tu mettras les paroles dans sa bouche. Moi, je serai avec ta bouche et avec sa bouche, et je vous indiquerai ce que vous devrez faire. »
Les trois grades forment un cycle et le séjour d’Hiram au cœur de la terre correspond au séjour du profane au cœur du cabinet de réflexion, il naîtra de sa propre dissolution, de l’oubli de son ego. Cette image prend la forme d’une expression, Mac Bénach, étrangement ressemblant à un autre, Makpélàh, la grotte du Mont Moriah à Hébron, le tombeau d’Abraham.

Même si cela ne sera pas développer ici, on ne saurait oublier la Chaîne d’Union comme symbole particulièrement fort pour manifester le sacré intégrant chacun des membres de la Franc-maçonnerie.
Dans la plupart des rites, à la fin de chaque tenue, les frères (et sœurs) forment une chaîne en se tenant par les mains dégantées ; cette chaîne s’élargit à toute l’humanité. La Chaîne d’Union symbolise tout particulièrement la fraternité qui unit le Franc-maçon d’une part avec tous les Francs-maçons vivants, d’autre part avec tous ceux qui l’ont précédé et tous ceux qui lui succéderont. Le cercle ainsi formé par les membres peut symboliser la fraternité universelle des maçons dans laquelle chaque initié est un maillon de la chaîne ; cette multiplication d’anneaux pouvant symboliser « la préservation de l’unité à travers la multiplicité ». C’est l’inscription du Franc-maçon dans le « Grand Temps », celui des vivants, des morts et des pas encore nés.

En mêlant leurs souffles dans un espace clos et réservé à eux-seuls, les francs-maçons respirent les particules de leur être-ensemble qui transforment le « moi » en un « Nous » maçonnique.

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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