Le vocable « sacré » est pour le moins dévoyé dans les expressions : un sacré numéro, un sacré caractère, un sacré coup de chance, une sacrée histoire, un sacré gueuleton, sacré menteur, sacré imbécile. On remarquera que « sacré » est, grammaticalement, un qualificatif placé avant le substantif dans ces expressions populaires pour intensifier ou souligner le caractère extrême de la personne ou de la situation.
Loin de cet usage verbal, en droit romain, sacer est, est celui qui a été exclu du monde des hommes et par là il était légitime (bien qu’il ne puisse être sacrifié) de le tuer sans commettre d’homicide (par exemple tuer un esclave).
Quant au « sacré » grec, ilest tantôt désigné par agnos(αγνος) : pur, chaste, non souillé (pour Eschyle), qui a donné l’agnat et l’agneau, tantôt désigné par osios (οσιος), c’est ce qui est ordonné et autorisé par les dieux, ce qui correspond au saint, ce qui est établi. L’opposé anosios (ανοσιος), le profane, ouathéos (αθεος), irrévérent, celui qui n’est pas de bonnes mœurs, un athée stupide, un libertin irréligieux, comme le diraient les Constitutions d’Anderson.
D’un point de vue étymologique donc, retenons, est sacré ce qui s’oppose à profane – profane indiquant ce qui se trouve devant l’enceinte réservée (pro fanum, devant le temple).
On peut ainsi dire que le sacré est créé par la séparation. Par ailleurs, le sacré produit de l’agrégation.
« Le sacré est une notion d’anthropologie culturelle permettant à une société humaine de créer une séparation ou une opposition axiologique entre les différents éléments qui composent, définissent ou représentent son monde : objets, actes, espaces, parties du corps, valeurs, etc. ».
En comprenant que l’on ne saurait réduire le mot « sacré » à un seul sens, mais laisser la jouissance de tous leurs sens qui ne s’excluent pas en se complétant, il convient de n’en rejeter aucun.
En utilisant ce vocable de « sacré » en Franc-maçonnerie pour parler de la loi sacrée, des mots sacrés, du temps sacré on peut se poser la question « pour quelles fonction le sacré est-il convoqué en Franc-maçonnerie ? ».
Nous allons donc tenter de répondre à la question en reprenant les deux approches du mot « sacré » d’une part comme séparation d’avec le profane, d’autre part comme agrégation des Francs-maçons pour voir comment la Franc-maçonnerie les intègre dans son corpus d’usages et de rituels.
Sacré : séparation d’avec le profane
Le profane désigne toute personne n’appartenant pas à un groupe initiatique, une personne n’ayant pas été initiée, qui ne connaît pas les secrets du groupe.
La première fonction du rituel est d’écarter les profanes. Qui sont-ils et qui remplit la fonction de contrôle ?
Le profane interdit
En considérant l’Histoire de la Franc-maçonnerie, il apparaît que certains profanes avaient des caractéristiques qui les écartaient de façon rédhibitoire.
Les personnes discriminées
La discrimination, c’est la différence de traitement, contraire au principe d’égalité, consistant à infliger une situation défavorable à telle personne sur le fondement de considérations individuelles non pertinentes (sexe, opinions politiques, appartenance à une nation, une religion, mœurs, handicap physique, non initié…).
À Éleusis, bien que réservée à l’origine aux Athéniens, l’initiation s’ouvre, après les Guerres médiques, aux Grecs et aux femmes, puis, à l’époque romaine, aux « barbares » que sont notamment les Romains. Les esclaves (et encore…), les hétaïres ou concubines qui offraient des services sexuels, les meurtriers, les voleurs et tous ceux qui étaient frappés de souillures, de conspiration ou de trahison en étaient exclus. Pour être initié, il fallait donc être libre et de bonnes mœurs : lors de la proclamation initiale, on demandait aux futurs mystes la « pureté des mains et de l’âme », ainsi que la qualité d’hommes civilisés, une qualité attestée au départ par le statut d’homme libre, puis par le langage (qui prouvait qu’on savait parler grec). (Claire Reggio, La Franc-maçonnerie héritière des cultes à mystères ?)
Dans la pratique de l’Art royal, les ateliers maçonniques du XVIIIe siècle estiment, tout autant que les penseurs de l’Ordre, que le Grand Architecte ne saurait être que le dieu des chrétiens et la religion universelle celle du Christ. La conséquence est immédiate, la porte du temple, que laissaient théoriquement largement ouverte les Constitutions, se referme devant les musulmans. Lorsque le chevalier Pierre de Sicard fonde L’Union des Cœurs à l’Orient de Liège, il prend soin de préciser en l’article VI des Règlements de la loge que le temple est interdit aux Juifs, Mahométans et Goths et autres qui ont la circoncision pour baptême – exemple d’association entre altérité religieuse et altérité physique.
L’atelier L’Anglaise de Bordeaux, soucieux de s’afficher comme le champion de l’orthodoxie maçonnique, dénonce à la même époque et avec la même vigueur la corruption de la communauté fraternelle par les comédiens, les jongleurs et les juifs. À Londres, la « première référence clairement établie d’un Franc-maçon spéculatif juif » remonte à 1732.
Le duc de Sussex, oncle de la reine Victoria, milita très ardemment en faveur de l’intégration des juifs dans la société anglaise. Il fut le premier membre de la famille royale à être admis dans une synagogue à Londres. Il avait appris l’hébreu et était membre d’honneur de plusieurs sociétés de bienfaisance israélites anglaises.
En 1782, en incluant et en mettant l’accent sur les éléments kabbalistiques dans leurs rituels, l’Ordre des Chevaliers et Frères de Saint-Jean l’Évangéliste d’Asie en Europe s’inscrit dans le cadre de l’émancipation des juifs dans la Franc-maçonnerie germanophone. L’inclusion des Juifs en tant qu’« anciens vrais frères d’Asie » devrait être rendue possible. « L’Ordre ne doit être rien d’autre qu’une union fraternelle d’hommes nobles, pieux, savants, expérimentés et avisés, sans distinction de religion, de naissance ou de rang, s’efforçant, selon les directives de l’Ordre, de découvrir les mystères à partir de la connaissance de toutes les choses naturelles pour le bien de l’exploration de l’humanité ».
En ce qui concerne la France, pendant tout le XVIIIe siècle, les ouvriers et les humbles artisans n’ont jamais mis les pieds dans les loges et, en 1786, les rituels des trois premiers grades stipulaient expressément que « l’on ne doit recevoir aucun homme professant un état vil et abject, rarement on admettra un artisan, fût-il maître surtout dans les endroits où les corporations et les communautés ne sont pas établies. Jamais on n’admettra les ouvriers dénommés Compagnons des arts et métiers ».
La vigilance des ateliers métropolitains à l’égard du juif qui pourrait s’introduire dans le temple maçonnique et le profaner trouve son pendant colonial, dans l’obsession des blancs à maintenir les hommes de couleur à bonne distance. (Extraits du texte de Pierre-Yves Beaurepaire, Études Fraternité universelle et pratiques discriminatoires dans la Franc-maçonnerie des Lumières, Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 44 N°2, Avril-juin 1997. pp. 195-212).
Si la Société des Amis des Noirs compte parmi ses membres nombre de francs-maçons, elle ne peut guère empêcher la dérive venue des colonies, cette obsession des Blancs à ne pas accepter Noirs et mulâtres. Quant aux juifs, ils ne peuvent espérer intégrer la Franc-maçonnerie s’ils ne renoncent en préalable à leur religion.
Juifs, Noirs et musulmans sont devenus « l’Autre absolu » au moment même où Francs-maçons catholiques et Francs-maçons protestants ont aussi force difficultés à dialoguer dans la sérénité. On peut remarquer à cette époque que les juifs font aussi l’objet d’un rejet : à Marseille, la loge de La Parfaite Sincérité stipule dans l’article 12 de ses Statuts et Règlement que « tous profanes qui auraient le malheur d’être juifs, nègres, ou mahométans ne doivent point être proposés ». Trois ans plus tôt, le 20 mai 1764, la loge toulousaine de La Parfaite Amitié avait déjà décidé « de ne pas recevoir les juifs dans la loge » (Pierre-Yves Beaurepaire, L’exclusion des Juifs du temple de la fraternité maçonnique au siècle des Lumières).
En 1929, la Grande Loge Unie d’Angleterre édicta ses Principes de base qui sont toujours en application parmi lesquels apparaît très nettement la séparation homme/femme : « que les membres de la Grande Loge et des Loges individuelles soient exclusivement des hommes, et qu’aucune Grande Loge ne doit avoir quelque relation maçonnique que ce soit avec des Loges mixtes ou des obédiences qui acceptent des femmes parmi leurs membres ».

Cette interdiction est fondée sur les Constitutions d’Anderson (1723), interdisant aux femmes l’admission en Franc-maçonnerie (p.51/295), instituent de jure une situation de facto. Au début du XVIIIe siècle, l’instruction, le pouvoir, la représentativité étaient uniquement masculins et l’on doutait encore à cette époque qu’une femme puisse avoir une âme. En fait, elle était considérée comme légalement mineure, donc non libre de l’autorité de leur père ou mari. Alors comment imaginer une femme en Franc-maçonnerie !
Quelques rares femmes surprirent « les secrets » et furent invitées à prêter les serments, plutôt qu’elles ne furent initiées. Ce fut le cas en 1710 d’Élisabeth Aldworth née Saint Léger.
Au siècle des Lumières caractérisé par un engouement sans borne pour la physiognomonie, on estime que l’anormalité physique reflète l’anormalité morale. Cette croyance a pour elle la force de la tradition, car dès l’antiquité classique l’anormalité physique est interprétée en ce sens.
La plus vieille mention des interdits physiques se trouve dans l’article 5 du Manuscrit Régius (environ 1390) : L’apprenti doit être de naissance légitime. Le maître ne doit, en aucun cas prendre un apprenti qui soit difforme ; cela signifie qu’il doit avoir ses membres entiers. Pour le métier ce serait une honte d’engager un bancal, un boiteux, un invalide au sang impur, ce serait préjudiciable à l’art.
The old Constitutions Belonging to the Ancient and Honourable SOCIETY OF Free and Accepted MASONS dites Constitutions de Roberts de 1722 utilisent une expression très générale pour autoriser l’entrée d’un nouveau membre « able body », « corps capable » (P.14). On retrouve plus de détails dans des textes postérieurs comme en 1736 dans les Constitutions hollandaises.
Dans l’édition révisée des Constitutions de 1738, Anderson a modifié le texte de la troisième Obligation ainsi : « Les Hommes faits Maçons doivent lire Nés libres (ou non Serfs) d’âge mûr et de bonne Réputation, robustes et sains, sans déformation ni mutilation au moment de leur admission. Mais ni Femme, ni Eunuque. » Pratiquement, cette règle se traduit par la proscription des « trois B » à savoir des bègues, des borgnes et des boiteux.
En 1756, la Grande Loge des anciens, rivale récente de la première Grande Loge d’Angleterre, promulgue, sous la plume de son secrétaire général Laurence Dermott, ses propres constitutions sous le titre d’Ahiman Rezon, définissant un Franc-maçon au troisième devoir (des loges) de la sorte : « Les hommes admis parmi les Francs-maçons doivent être nés libres (ou hors servage), d’âge mûr, de bonne renommée ; sains de corps, sans difformité des membres au moment de leur admission ; on n’admet ni femme ni eunuque ». Cela n’est pas sans rappeler le verset 2 du chapitre 23 du Deutéronome : « Celui qui a les génitoires écrasés ou mutilés ne sera pas admis dans l’assemblée du Seigneur. »
Dans le fond, comme l’écrivait Guénon dans son Dictionnaire (par JM Vivenza) : Ces règles [des landmarks] qui définissaient, et définissent toujours dans l’authentique Maçonnerie, les conditions d’une juste pratique initiatique, « coïncident presque entièrement », pour ce qui concernent les empêchements à l’initiation, « avec ce que sont, dans l’Église catholique, les empêchements à l’ordination ».
La chose sacrée, par excellence, celle que l’on ne peut pas impunément approcher, est donc marquée par un interdit.
La porte est une des limites de cette interdiction. Fermée, elle établit un huis-clos à l’abri du regard de ceux qui n’ont pas reçu l’initiation.
Dans l’antiquité, on obligeait le Récipiendaire à ramper à travers un conduit resserré, à l’imitation de l’enfant qui vient au monde. (Le cabinet de réflexion figure la matrice où se développe le germe. L’enfant y laisse les membranes qui la contenaient, puis il vient au monde à la suite d’un suprême effort. Il est retenu par le cordon ombilical, que rappelle la corde, qui dans les loges anglaises est pendue au cou du Récipiendaire). Dans les initiations modernes, on veut surtout faire comprendre que toute science vraie est fille de l’humilité. S’incliner pour passer une porte basse, c’est ne pas se comporter en intrus et en profanateur (Oswald Wirth, Le livre de l’apprenti, La Porte du Temple).
Toute initiation est une succession de passages qui, pour symboliques qu’ils soient, se réalisent par un passage matériel que le rite va mettre en scène; la porte en est l’exemple.
La vérification de l’interdiction
Il y a séparation non seulement avec les profanes car la porte ne s’ouvre au Franc-maçon déjà initié qu’après un tuilage qui consiste, par un jeu de questions-réponses, à échanger des signes, mots de passe, et attouchements relevant des secrets transmis à chaque grade et selon son rite.
Les mots de passe permettent d’entrer dans une des chambres du temple, en ayant le grade correspondant (sauf lors d’augmentation de degré, le mot de passe lui sera confié au cours de sa réception à ce nouveau degré). Ils varient selon les rites. D’un rite à l’autre, d’un rituel à l’autre, les mêmes mots de passe sont utilisés à des degrés différents.
L’apparition progressive du sacré par séparations successives
Les rituels d‘’ouverture achèvent le passage de la séparation. Ils se déroulent de manière immuable, à travers un texte figé lu comme un jeu de questions et réponses entre le Vénérable, le premier et le second surveillants, lesquels usent chacun de leur maillet, dont les coups ponctuent gestes et acclamations. Apparition et disparition graduelle de la lumière constituent la toile de fond de l’ouverture et de la fermeture des travaux. À l’ouverture des travaux, la rupture progressive avec le monde profane est consommée. Les maçons se situent dans un autre espace (les dimensions de la loge, dit le rituel, sont celles du cosmos) et dans un autre temps, dont les limites varient en fonction des degrés.
À partir des notions de vibrations et de leurs relations par la résonance, la conscience cognitive peut réunifier les voies de la Connaissance avec la science, le microcosme avec le macrocosme, ouvrant un autre chemin d‘interprétation de nos tenues maçonniques ; la science y justifie et actualise les secrets de la Tradition que la pratique de nos rituels pourrait nous transmettre.
L’ouverture est un franchissement de seuil, un passage entre deux états et entre des niveaux d’énergie différents. C’est un acte de condition de création d’un espace sacré individuelle et collectif.
Par l’ouverture des travaux, le rituel permet de reconstruire la Loge. Comme un corps plongé dans un profond sommeil, son réveil sera lent et progressif. Ainsi les officiers, devant rendre la loge juste et parfaite, vont apporter leur concours et participer à son éveil.
Les deux surveillants vont voyager par toute la terre, de l’occident à l’orient et du nord au midi, afin de vérifier que tous les assistants, en accomplissant le même geste de mise à l’ordre, permettent la reconnaissance d’une appartenance commune et d’un état qui les prédispose à recevoir la lumière.
La lente montée de la lumière, que réclame le Franc-maçon en venant vers la Franc-maçonnerie, est réalisée, suivant les degrés, par des bougies allumées sur les colonnettes et/ou sur les plateaux des officiers.
Les Francs-maçons sont sur un chantier. Le Vénérable, maître d’’œuvre, vérifie que les éléments de la consécration sont réunis, interroge les lumières pour savoir si chaque ouvrier est à sa place dans l’’organisation des tâches. Par leur rythme, les coups de maillet, donnés par les trois lumières (le Vénérable et les deux surveillants) inscrivent la loge dans l’élévation du temple symbolique érigé en esprit. Ces coups actualisent les battements des cœurs sur une même cadence et produisent de l’égrégore, qui devient mur du temple. C’est seulement alors qu’il est proclamé: « Nous ne sommes plus dans le monde profane », indiquant qu’un passage dans un autre monde a été réalisé, que les travaux se poursuivront dans un champ séparéet que tout ce qui empêche le perfectionnement de l’être, dans le monde profane, doit être quitté.
Cette consécration du local en temple maçonnique fait passer de l‘’espace profane à l’espace sacré, du temps diachronique au temps synchronique, les besoins organiques sont écartés. Ainsi le rituel d’ouverture, cette construction du temple, transforme les participants par un changement de signes qui annoncent des significations nouvelles. Et ce qui est transformé, c’’est le chaos en ordre, ordo ab chao.
Le tapis de loge est dévoilé, les acclamations saluent la loge considérée alors comme sacralisée. C’est par cette sacralisation d’un temple spécifiquement maçonnique qu’entre l’ouverture et la fermeture des travaux s’écoulera un temps et un espace considérés comme sacrés, les mots seront dits sacrés, la loi du volume posé sur l’autel des serments sera dénommée sacrée.
La suite demain : II – Le Sacré, intégration du Franc-maçon

Il n’y a aucune preuve archéologique, historique digne de ce nom ; permettant d’associer loges de métier ( cité dans l’article : pas d’artisans, d’ouvriers etc ) et la maçonnerie spéculative.
La franc maçonnerie s’est contentée d’utiliser les outils des ouvriers bâtisseurs afin d’en faire des symboles. Au demeurant très utiles pour avancer pas à pas sur les dalles du temple.
Dès son origine, en 1766, les artisans animaient la Loge Saint Jean des Arts de la Régularité à l’Orient de Perpignan.
Extrait de la Revue maçonnique, journal consacré aux intérêts de la franc-maçonnerie, Lyon, 1851, t. XIV, p.60-61. :
« Bal des Frères de Saint Jean
En Roussillon, les bals les plus marquants de la période des crinolines furent ceux donnés à l’occasion du carnaval de Perpignan. En 1851, la Revue maçonnique relate ces bals, notamment ceux donnés par les deux principales Loges maçonniques de la ville, la Loge Saint Jean des Arts et la Loge de l’Union. Les fastes de ces bals mettaient en relief l’engouement des roussillonnais pour les traditions populaires.
Ces festivités démontraient l’exemplarité de ces deux Loges qui firent chacune à leur tour un bal de charité en s’invitant mutuellement.
« Depuis l’ouverture du carnaval, il n’y avait eu à Perpignan que quelques soirées dansantes, où se réunissaient des personnes choisies, mais en assez petit nombre. Le samedi 22 février, les membres de la Loge de l’Union ont donné un bal où a assisté tout ce qu’il y a de plus distingué, en dames et en hommes en cette ville. Les beaux salons de ce local étaient resplendissants de lumière ; tout y était d’une fraîcheur et d’un goût admirable.
Les dames n’y étaient pas très nombreuses mais il y en avait assez cependant pour remplir tous les quadrilles. Nous ne dirons rien du luxe de leurs belles toilettes ; elles étaient toutes d’une élégance irréprochable. Une d’entr’elles surtout a attiré l’attention de tout le monde par la richesse de sa parure de diamants qui étincelaient au reflet des nombreuses lumières, et nous nous empressons d’ajouter qu’elle n’avait pas besoin de ces ornements pour captiver les regards.
Une vingtaine de musiciens pris dans les corps des régiments de la garnison formaient l’orchestre, conduits par leurs chefs de musique. Plusieurs salles étaient occupées par les joueurs, c’est aujourd’hui une nécessité que nous ne blâmerions pas, si les tables n’étaient prises que par les hommes d’un âge mur, mais c’est précisément les jeunes gens qui les envahissent, tandis que leur présence devrait orner les salles du bal. Cependant il parait que les enjeux ont été modérés, quoique les joueurs se soient retirés avec le jour. Cette société réunissait les opinions les plus diverses, en politique.
On y remarquait en grand nombre les hommes qu’on appelle de l’Ordre, soit des légitimistes, des orléanistes, des élyséens, voire même des socialistes.
Puisse ce mélange faire disparaître dans un temps donné ces haines qui divisent la France, au préjudice de toutes les classes laborieuses. »
Le lundi 24 février, le bal des artisans était d’une tenue plus familiale, les musiciens n’étaient plus ceux de la garnison mais plutôt ceux de la ville, c’est-à-dire des civils.
Toutefois, le quadrille et la valse y régnaient alors. « La Loge saint Jean des Arts a aussi donné un superbe bal qui avait attiré un grand nombre de personnes. Les locaux de cette société ne sont pas aussi avantageux que ceux dont nous venons de parler, mais la salle où se tenait le bal est très spacieuse et brillamment décorée. Les personnes qui y assistaient étaient presque toutes de la classe ouvrière, s’il n’y avait pas cette triste étiquette qui étouffe souvent le plaisir, il y régnait la plus franche cordialité et une gaîté que nous ne trouvons presque jamais dans les salons dorés. Cette classe qu’on ne connaît pas assez est souvent calomniée même par certains personnages qui daignent, par une spéculation quelconque, descendre quelque fois jusqu’à elle.
Aussi n’a-t-elle pas voulu laisser passer ce jour de plaisir sans exercer un acte de bienfaisance. Une jeune et jolie demoiselle, dont nous voudrions connaître le nom pour le livrer au public, accompagnée du vénérable de cette Loge, a fait une quête pour les pauvres avec une amabilité toute particulière. Le produit a été de 104 francs, qui sera versé aujourd’hui à la caisse du bureau de bienfaisance. Voilà un exemple à suivre, dont l’initiative appartient à nos ouvriers, et qui sera sans doute suivi par ce que nous appelons encore les hautes classes.
Il y avait comme partout des tables de jeu, mais des mesures avaient été prises pour qu’il n’y eût rien de ruineux, et il a été sagement fermé avec le bal. La musique, tenue par nos artistes de la ville, était brillante, et elle a joué des quadrilles, et des valses d’un entrain magnifique. Après le bal, la pluie qui retenait le monde dans les salons, et qui semblait ne point mettre un terme à cette brillante fête, a procuré au service des rafraîchissements qui, du reste, étaient excellents et servis avec une propreté remarquable, un grand nombre de visiteurs des deux sexes.»
La Loge Saint-Jean des Arts de la Régularité, Orient de Perpignan, figure dans le Tableau des loges constituées en France en date du 20 avril 1766 : cf. Jean-Emile Daruty, Recherches sur le REAA, éditions Demeter 1988.