lun 05 janvier 2026 - 11:01

Réflexions sur notre héritage johannique

Nous ne pouvons ouvrir régulièrement nos travaux que si, sur l’autel, sont disposés l’équerre et le compas, ainsi que la Bible ouverte au Prologue de l’évangile de Jean. Cependant, pour autant que cet héritage johannique soit évident, cela n’exclut pas d’y réfléchir, d’en rappeler l’origine, d’en mesurer la portée et la signification, et d’en envisager les implications.

L’évidence de l’héritage d’abord.

Le rituel d’ouverture des travaux ne laisse pas place au doute : après s’être assuré que tous les assistants sont Apprentis Francs-maçons, le Vénérable Maître déclare : « Frère Expert, faites apparaître les Trois Grandes Lumières en ouvrant le Volume de la Loi Sacrée au Prologue de l’Evangile de Jean, disposez sur celui-ci le Compas et l’Equerre puis tracez le Tableau d’Apprenti. »

Un peu plus loin, le Vénérable Maître constate la régularité de la Loge désormais constituée et déclare : « Puisqu’il est l’heure, que nous avons l’âge et le Mot, tout est conforme au Rite. Frères Premier et Second Surveillants, veuillez informer les Frères qui sont sur les Colonnes, comme j’en informe ceux qui siègent à l’Orient, que je vais ouvrir les Travaux de cette Respectable Loge de Saint Jean. »

De fait, pour la troisième fois, le Vénérable Maître va faire référence à Saint Jean lorsqu’il ouvre effectivement les travaux par la phrase qui donne vie à la Loge : « A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, au nom de la Franc-maçonnerie Universelle et sous les auspices de la Grande Loge de France, en vertu des Pouvoirs qui m’ont été conférés, je déclare ouverte, au grade d’Apprenti, premier degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté, cette Respectable Loge de Saint-Jean, constituée à l’Orient de Paris sous le N°1551 et le titre distinctif « Prologue ».

L’héritage est donc manifeste, au moins par le fait que nous identifions nos loges comme des Loges de Saint Jean. Mais le fait de se réclamer de Saint Jean ne suffit pas à expliciter l’héritage. Pourquoi sommes-nous une Loge de Saint-Jean, et pourquoi considérons-nous les premiers mots de l’Evangile de Jean comme emblématiques de notre Foi maçonnique ?

En quoi notre Ordre peut-il s’affirmer « universel » dès lors qu’il considère la Bible comme étant impérativement le Volume de la Loi Sacrée, disposé obligatoirement sur l’Autel sous l’Equerre et le Compas pour constituer les Trois Grandes Lumières qui président à nos travaux ?

Saint Jean l’Évangeliste

A ceux, notamment parmi nos Frères ou parmi les postulants, que leur origine, leur éducation, leurs convictions métaphysiques personnelles, ont conduit à ne pas avoir la Bible, et en particulier le Nouveau Testament comme fondement de leur vie spirituelle, il convient d’expliquer qu’il faut voir dans cette Bible non pas nécessairement le Livre Saint des croyants, porteur d’une Parole révélée, – qu’elle peut être mais aussi ne pas être pour chacun de nous, selon notre Foi – mais le support quasi-mythique de notre culture, de nos valeurs, de notre éthique commune.

Ils pourront ainsi convenir qu’il faut voir dans cette Bible l’expression de la portée universelle des Ecritures, exaltant des valeurs qui sont celles de la Loi morale commune à toutes les croyances et à toutes les cultures, parce qu’elles reflètent et qu’elles procèdent de la Loi Universelle, celle qui exprime à la fois, à l’échelle macrocosmique, l’unité et la multiplicité de la création du Grand Architecte de l’Univers.

En fait, que nous soyons croyants ou non, pratiquants ou non, nous devons convenir du fait que notre monde occidental est « judéo-chrétien ».

Au degré d’Apprenti, nous savons identifier des marques de cet héritage judéo-chrétien : notre Mot Sacré rappelle le portique d’entrée du Temple de Salomon, et provient de l’Ancien Testament, tandis que la Bible sur notre Autel est ouverte sur un passage majeur du Nouveau Testament, le Prologue de l’Evangile selon Saint Jean.

Pour évoquer la Parole créatrice, le souffle divin, l’apparition de la Lumière, cela aurait pu être le début de la Genèse, le « Au commencement… » par lequel s’ouvre l’Ancien testament. Pour expliciter le choix retenu par le Rite Ecossais Ancien et Accepté, il nous faut évoquer ici l’histoire de deux Ordres chevaleresques liés à Saint Jean.

Vers l’an 1050, des marchands italiens avaient obtenu du calife d’Egypte l’autorisation de bâtir à Jérusalem un hôpital, qu’ils placèrent sous l’invocation de Saint Jean, afin d’héberger les pauvres pèlerins qui venaient visiter la Terre Sainte. La maison de Saint-Jean devint peu après un ordre monastique non cloîtré, auquel le pape Pascal II accorda divers privilèges.

Outre les trois vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, les Hospitaliers de Saint Jean devaient joindre l’exercice des armes à la pratique des devoirs de l’hospitalité, afin de défendre le royaume de Jérusalem contre les entreprises des infidèles. Ils étaient donc à la fois hommes de guerre et hommes de Dieu. Ils protégeaient les lieux saints de la Chrétienté, sur la même terre que celle des lieux saints de l’Islam et bien sûr des Juifs demeurés attachés à l’espérance de voir un jour rebâti le Temple de Salomon.

Sur cette terre sacrée, des contacts se nouèrent entre cherchants, tous attachés au service du même Dieu, celui d’Abraham. Et les initiés d’Orient transmirent quelques-uns de leurs enseignements mystérieux aux religieux d’Occident, qui purent en incorporer une partie à leur propre savoir. Certains de ces enseignements étaient réputés venir des Johannites, un courant très discret de disciples de Saint Jean associés à un noyau d’Israélites descendants des Cohanim, les prêtres du Temple deux fois détruit, dont ils entretenaient les mystères.

Au terme de luttes et de querelles épiques, ils s’établirent à Acre, et adoptèrent le nom de Chevaliers de Saint-Jean d’Acre. Expulsés encore une fois de leur nouvelle résidence par les Sarrasins, les Hospitaliers déménagèrent à Limassol, dans l’ile de Chypre. Plus tard, en 1310, et dans des conditions aussi difficiles que rocambolesques, ils quittèrent Chypre pour Rhodes, avant de s’établir définitivement à Malte en 1530.

Ainsi, les Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem étaient devenus les Chevaliers de Malte, qui poursuit aujourd’hui encore ses actions hospitalières et caritatives[1]. Voilà pour le premier Ordre de Saint Jean. Mais revenons aux premières années du 12ème siècle. Vers l’an de grâce 1115, neuf chevaliers français s’embarquèrent pour la Terre Sainte, où ils s’installèrent à Jérusalem, alors tenue par les Croisés. Ils assurent tenir leur légitimité du patriarche Théoclètes, 67ème successeur de Saint-Jean, auquel ils vouent une particulière dévotion.

Le 27 décembre 1118, le jour de la Saint-Jean l’Evangéliste, ces neuf chevaliers font part de la fondation de l’Ordre des Pauvres Chevaliers Du Christ.

Baudouin II, roi chrétien de Jérusalem, est séduit par leur projet de protéger les Chrétiens en pèlerinage à Jérusalem, et constate leur dénuement. Il leur octroie une partie de son palais, construit à l’emplacement du Temple de Salomon, détruit 17 siècles plus tôt. Du fait de cet emplacement symbolique, ils prennent alors très rapidement l’appellation de Chevaliers du Temple ou Templiers. Dans leur invocation à Saint-Jean, les Templiers ne différenciaient pas l’Apôtre et le Précurseur. Ils organisaient des réjouissances populaires avec de grands feux allumés le 24 juin par le Grand Maître ou les Commandeurs.

Comme les Hospitaliers de Saint Jean, mais sans doute avec davantage d’intensité, ils ont des échanges spirituels avec les initiés locaux, notamment les Johannites, qui leur révèlent certains de leurs mystères. Ceux-ci venaient tant de l’héritage juif des continuateurs du culte du Temple de Salomon que de l’héritage gréco-romain des perpétuateurs byzantins de la pensée pythagoricienne et des collèges romains, eux-mêmes dépositaires de la tradition mystérieuse de l’Egypte antique ou encore de la pensée islamique très élaborée des Assashim.

Peu à peu, les Templiers vont acquérir une puissance réelle, qu’ils employèrent à la défense de la religion chrétienne, soit en Terre Sainte, soit dans tous les royaumes où ils allèrent fonder des commanderies. Régulièrement en querelle avec les Hospitaliers de Saint-Jean, pendant près de deux siècles, les Templiers vont accroître leur aura avant de revenir définitivement en Occident en 1291 après le chute de Saint-Jean d’Acre… Leur raison d’être initiale avait disparu.

Les rois et les princes que les templiers avaient largement aidés sont bientôt inquiets de l’accroissement de l’Ordre et de sa splendeur qui menaçait de concurrencer l’organisation féodale. Ils cherchent aussi à combler les trous laissés dans leurs finances royales par les guerres incessantes de l’époque. Dès lors, ces rois et ces princes ne songent qu’à trouver les moyens de confisquer à leur profit la fortune des Templiers.

Le 13 octobre 1307, Philippe IV le Bel donne l’ordre de procéder à l’arrestation des membres de l’ordre du Temple, accusés d’impiété et d’hérésie 

Après un procès inique, un grand nombre de chevaliers sont condamnés à être brûlés vifs.

Templiers jacques de Molay avec sa cape de templiers

En 1314, Jacques de Molay, le 22ème et dernier Grand Maître de l’Ordre, est livré aux flammes du bûcher.

Il faut savoir que la majeure partie des biens Templiers, particulièrement pour la France, sont transférés aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

La plupart des Templiers qui ont pu échapper aux poursuites ou qui ont été mis en liberté en profitent pour entrer dans l’ordre de Saint-Jean, en conservant leurs dignités.

Ce qui est devenu aujourd’hui l’Ordre de Malte a donc recueilli une bonne part de l’héritage humain et matériel de l’ancien Ordre du Temple.

Mais quel lien, me demanderez-vous, avec notre Ordre maçonnique ?

Toutes les chapelles, les Commanderies et autres résidences des Templiers sont placées sous l’invocation de Saint Jean.

De nombreux ouvriers maçons, groupés pour la plupart dans « l’Ordre du Saint Devoir de Dieu des honnêtes compagnons », y avaient travaillé.

Il faut rappeler que les Maçons opératifs, ou Maçons de métier appartenaient à des confréries de métiers libres, également dits métiers francs, par opposition aux professions rattachées à des corporations. Chaque Métier se réclamait d’un saint patron, car à l’instar de tout ce qui réglait la vie sociale, les confréries étaient d’inspiration religieuse.

Ce privilège de franchise dont se réclamaient les Francs-maçons opératifs était essentiellement accordé sur le domaine des abbayes, et en particulier sur les domaines appartenant aux Templiers. Ces derniers attiraient dans leurs commanderies de nombreux artisans, auxquelles ils garantissaient leur protection afin qu’ils puissent librement circuler d’une commanderie à l’autre.

Or les Templiers, nous l’avons vu, portaient à Saint-Jean l’Evangéliste une particulière vénération. Au demeurant, une certaine confusion existait avec Saint-Jean Baptiste, puisque c’est le jour de la fête de ce dernier, le 24 juin, qu’ils organisaient de grandes célébrations.

La disparition de l’Ordre du Temple et la dispersion de ses biens ne mirent pas fin aux privilèges que représentaient les franchises Ainsi, tous les métiers francs continuèrent au cours des siècles à célébrer le culte de Saint-Jean. Les bâtisseurs opératifs étaient regroupés au sein des confraternités de Saint-Jean.

Franchissons d’un bond trois siècles durant lesquels les Maçons opératifs continuèrent de jouir de leurs privilèges et de protéger les secrets de leur Art, avant d’entrouvrir leurs cercles, leur ateliers – car ils y traçaient leurs plans et façonnaient leur outils-, leurs loges – car ils y logeaient le temps que durait le chantier sur lequel ils étaient appelés -, à des clercs, des nobles, des bourgeois riches et érudits. Ces membres non opératifs, intéressés à la découverte des Mystères de l’Art Royal, étaient ainsi les premiers Francs-maçons admis parmi les opératifs, d’où leur dénomination de Francs-maçons acceptés.

C’est le jour de la Saint-Jean-Baptiste de 1717, en tous cas si l’on en croit ce qu’écrivit Anderson dans la seconde édition des Constitutions en 1738, que quatre loges londoniennes où opératifs et spéculatifs se côtoyaient s’unirent pour constituer la première Grande Loge.

La chrétienté avait su adopter en effet la fête du dieu romain Janus, en accolant à chacune des célébrations solsticiales la commémoration d’un Saint Jean, Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin lorsqu’au solstice d’Eté le soleil est à son apogée, et Saint-Jean l’Evangéliste, le 27 décembre juste après le solstice d’hiver, alors que le soleil est le plus bas dans le ciel et donc juste avant que ne réapparaisse la lumière.

Telle est en quelques mots l’explication la plus courante pour justifier l’invocation que nous continuons de pratiquer. En tout état de cause, il nous faut, pour aller plus loin, rappeler qui sont ces deux Saint-Jean dont nous nous réclamons quelque peu confusément. Evoquons d’abord, dans l’ordre chronologique, Saint-Jean-Baptiste. Dieu lui commande, alors qu’il a près de 30 ans, d’aller au désert afin de s’y préparer. Il y mène une vie rude, ascétique, enseignant la rigueur, la pénitence, et prêchant le repentir et la confession des fautes.

Jean propose aux pêcheurs de les baptiser, en vue de leur rémission. La purification par l’eau symbolise pour lui la purification morale qu’il faut rechercher par une véritable conversion de son cœur et de son âme. Il annonce à ceux qu’il baptise ainsi qu’un autre viendra bientôt, plus puissant que lui, qui sera le Messie et qui les baptisera non seulement dans l’eau, comme lui-même le fait pour leur salut, mais dans ce qu’il appelle l’Esprit Saint.

Et un matin, son parent Yeoshoua se présente avec une foule de candidats pour recevoir le baptême collectif, des mains de Jean. Il proclame alors à la foule que le Messie, le Rédempteur, est là, et qu’il faut le suivre. De nombreux disciples de Jean le Baptiste, qu’on appelle les Esséniens, suivront ainsi Jésus.

Jean-Baptiste continue de prêcher avec rigueur, tout en s’effaçant peu à peu devant Jésus, qui se met à baptiser à son tour, et à faire de plus en plus de disciples.

Le gouverneur-roi Hérode Antipas, agacé par ces guides spirituels qu’il tient pour des agitateurs et qui craint qu’ils ne profitent de leur ascendant sur le peuple pour fomenter une sédition, fait arrêter Jean – Baptiste et le fait enfermer dans une forteresse sur les bords de la Mer Morte, avant finalement de le faire décapiter.

Parmi ses disciples, il y avait un autre Jean, fils de Zébédée. Ce Jean-là était un pêcheur du lac de Tibériade, vivant avec sa famille dans une petite localité du nom de Capharnaüm. Lorsqu’ils entendent Jean-Baptiste proclamer que Jésus est le Messie Rédempteur, l’Agneau de Dieu, Jean et son frère Jacques décident d’abandonner leurs filets et de devenir pêcheurs d’âmes, en se mettant au service du nouveau Maître. Et de tous ses disciples, c’est Jean que Jésus, si l’on en croit les Evangiles, aimait le plus.

Jean devait survivre de longues années à son Maître. Mais on ne dispose d’aucune précision fiable sur la suite de sa vie. Il est cependant vraisemblable qu’il se serait fixé à Ephèse, ancienne cité de la côte d’Asie Mineure, capitale de l’Asie romaine. Après diverses vicissitudes, il semble qu’il ait été un temps déporté à Patmos, où il rédigea probablement son premier ouvrage majeur, l’Apocalypse. Il revint finir sa vie à Ephèse, où l’on vénère aujourd’hui encore son tombeau. C’est là qu’il aurait écrit le livre aujourd’hui considéré comme Evangile canonique.

Jean 1:1. In principio erat Verbum… sont les premiers mots en latin de l’Évangile selon Jean, Évangéliaire d’Æthelstan, folio 162 recto, v. Xe siècle.

Je précise ici que j’ai choisi de m’en tenir exclusivement à ce que nous inspire le Prologue par lequel Saint Jean commence son Evangile. Je n’ai donc pas élargi ma réflexion à ce que l’Ordre maçonnique en général et le Rite Ecossais Ancien et Accepté en particulier tire de l’autre ouvrage majeur de l’Aigle de Patmos, je veux bien sûr parler de l’Apocalypse. Cet héritage n’est en effet manifeste que plus avant dans la progression proposée par les degrés du Rite. [2]

Que Jean ait écrit de sa main la totalité des écrits qu’on lui attribue, à dire vrai, peu importe, puisqu’ici aussi tout est symbole.

Le livre auquel nous nous référons est la résultante d’une tradition que chacun s’accorde à considérer comme d’inspiration johannique. Il développe, par sa manière d’évoquer la mort et la renaissance, l’alternance de la Lumière et des ténèbres, le cycle de leur lutte incessante, qui articule toute la démarche à laquelle se vouent les Francs-maçons de Rite Ecossais Ancien et Accepté.

Les acteurs sont en place, les écrits sont tracés, leur message nous interpelle, aujourd’hui comme il y a vingt siècles. Il est temps de nous interroger sur le sens qu’il faut donner au Prologue tel que notre Rite en a fait l’expression d’une des Trois Grandes Lumières

Le Prologue de l’Evangile de Jean proclame la gloire de ce que nous traduisons comme le Verbe de Dieu. En fait, le mot employé dans le texte grec original est Logos, ce qui signifie la Parole, mais aussi la Raison. Pour les Grecs, les deux idées étaient conjointes, au sens où une parole dénuée de raison n’est qu’un vain bruit.

C’est en tous cas ce double sens qu’avait le mot Logos dans l’esprit des habitants d’Ephèse, comme dans celui de tout le monde hellénistique alors dominé par les Romains.

Or on sait que les stoïciens faisaient de la raison, d’inspiration divine, l’âme, le fondement même de l’Univers.

Quant à l’emploi du mot « theos », traduit pas Dieu, une acception plus ésotérique, proposée par le passé Souverain Grand Commandeur Hubert Greven, conduit à le comprendre comme « La Lumière ».

« Au commencement était la Parole, et la Parole était accompagnée de la Lumière, et la Parole était la Lumière »

De fait, de nombreux auteurs antiques assimilaient déjà volontiers la parole divine à l’éternelle sagesse, celle-là même par laquelle est créé et gouverné le monde, celle là même qui dirige, enseigne et protège les hommes.

Pour Philon d’Alexandrie, au 1er siècle, le Logos serait un être spirituel intermédiaire entre Dieu et sa création. C’est de ce positionnement, entre créé et incréé, que devait naître la gnose.

Le Prologue de Jean amène une vision plus simple, plus directe. Le Verbe est pleinement divin, puisqu’il est contemporain de Dieu, de génération divine. Mais le Verbe est aussi totalement humain, puisqu’il est incarné. Ainsi, l’humanité est-elle projetée en son créateur comme le créateur est projetée en elle. Le Grand Architecte et sa construction ne font qu’un. 

Notre démarche est donc, il ne faut pas en douter, une démarche spirituelle, dont l’objet est de nous permettre de mieux conformer nos pensées à nos actes au plan du Grand Architecte de l’Univers, selon la devise de notre Ordre, Ordo ab Chao. C’est dans cette perspective que je vous propose, pour conclure, de revenir, à nos Loges, et de nous interroger sur le sens de la filiation johannique dont nous nous réclamons.

Il faut noter, au passage, que l’appellation de Loge de Saint-Jean est essentiellement une spécificité de la maçonnerie française ou d’inspiration française et même du Rite Ecossais Ancien et Accepté français.

L’Evangile de Saint-Jean, en revanche, semble largement plus répandu. Il est mentionné dès la fin du 17ème siècle, puisque le Manuscrit d’Edimbourg, qui date de 1696, énonce que « le Maçon doit prêter serment sur Saint-Jean ».

Dans le Manuscrit Sloane, qui date de 1700, il est dit que la Loge s’est réunie « dans une chapelle dédiée à Saint Jean ».

Dix ans plus tard, le manuscrit Dumfries indique que les maçons doivent célébrer leur unité en se réunissant chaque année à la Saint Jean. C’est ce que rappellent les Constitutions d’Anderson de 1723, qui précise que les Maçons doivent se réunir lors de l’une des deux saint Jean pour élire le Grand Maître, un Député et deux Surveillants.

Samuel Prichard – Crédit : freimaurer-wiki

Enfin, en 1730, Samuel Prichard publie un ouvrage dans lequel il déclare que « les Loges sont dites de saint Jean parce que Saint Jean Baptiste, le précurseur du sauveur, traça le premier parallèle à l’Evangile ».

En 1736, avançant une autre hypothèse, le chevalier écossais Andrew Michael Ramsay, souvent considéré comme le père de l’écossisme maçonnique, écrit que les Loges prirent le nom de Loges de saint Jean car l’ordre maçonnique était uni aux chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, c’est-à-dire aux chevaliers de Malte et, indirectement, aux Templiers.

En tout état de cause, la Maçonnerie française introduisit dans ses rituels d’initiation dès 1745 le serment prêté sur l’Evangile de Saint Jean, qui doit être embrassée par l’impétrant devant les frères assemblés.

Notre Ordre tire selon toute vraisemblance ses origines d’une tradition vieille de deux millénaires. Deux ou trois décennies avant que ne naissent les deux Saint Jean, le Baptiste et l’Evangéliste, des charpentiers, des maçons, des décorateurs de toutes sortes agrandirent le Temple de Jérusalem, à l’initiative du roi Hérode. Quoique ce Temple d’Hérode ne soit guère mentionné dans les écrits maçonniques, qui se réfèrent soit au Temple de Salomon soit au Temple de Zorobabel, il semble bien que c’est à l’époque de sa construction, exécutée selon une méthode romaine d’inspiration grecque assaisonnée de ce que l’un de nos excellents Frères hébraïsant appelle « un vernaculaire hébraïque », que se soit cristallisée l’essentiel de ce qui s’est transmis ensuite aux compagnons bâtisseurs de cathédrales avant de servir de source d’inspiration et de cadre aux fondateurs de la Franc-maçonnerie spéculative.

Saint-Jean le Baptiste a énoncé la valeur de la vertu, de la rigueur, du respect des autres et de soi-même.

Son disciple Saint-Jean l’Evangéliste a mis dans la bouche du Christ avec plus d’emphase qu’elle n’en avait dans l’Ancien Testament (Levitique 19 et 20) ce fondement de l’harmonie entre les hommes : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Respect et Amour de l’Autre, mais aussi de soi-même, sont pour moi les fondements de l’engagement maçonnique.

Des valeurs universelles dans lesquelles tout homme juste peut reconnaître ce qui fonde son comportement et son espérance.

Pour terminer sur le Prologue, et peut-être vous donner un élément de réponse à donner à ceux que sa présence sur l’autel de nos loges trouble ou dérange, que puis-je en retenir en ma qualité de Maçon Ecossais ?

D’abord que la Parole est créatrice du monde. C’est le grand symbole du souffle primordial, celui que les Dogons du Mali ou certaines tribus du Mexique identifiaient comme le souffle qui anime l’univers à son commencement. Le vieux symbole de l’anima.

Celui qui au tout début de la Genèse, le premier livre de l’Ancien testament, planait à la surface de l’abîme au sein des ténèbres, jusqu’à ce que Dieu dise « Que la lumière soit » et que la lumière fût.

Qui souffle ainsi sinon le Grand Architecte de l’Univers, celui-là même qui a conçu le projet du monde et qui lui donne mouvement, c’est-à-dire Vie.

Dieu est-il le Grand Architecte de l’Univers ? Il suffit de considérer que dire « Dieu » ne veut pas nécessairement dire « religion », « dogme » ni « pratique religieuse ». Convenons donc ensemble que c’est le nom commode, quelque part réducteur car anthropomorphique, du Grand Architecte. Non pas le Dieu de telle religion mais le principe divin commun à toute religion, à toute foi.

Voici donc en tous cas que le Grand Architecte est proclamé comme le Principe qui a animé le monde, qui lui a donné mouvement et sens, qui a engendré l’évolution qui conduit à la vie telle que nous la partageons et qui nous donne l’occasion et le moyen de nous interroger sur l’Univers dont nous participons à notre échelle infinitésimale et pourtant incommensurable.

Tel est le sens du Principe créateur qu’évoque, pour moi Franc-maçon de Rite Ecossais Ancien et Accepté, le prologue de Jean, au sens où il exprime le message fondamental de la Bible, le Livre par excellence : l’Homme habite un Univers ordonné, créé et organisé par une entité qui transcende notre dimension limitée, et que nous appelons Dieu.

Au-delà même de la Religion naturelle, du Noachisme, un principe qui a pour dimension l’Absolu, l’Universel, le Un-Tout.

Dès lors, quelle que soit notre Foi personnelle, nous pouvons ici faire nôtre sans dogmatisme aucun, en toute liberté, le contenu de Prologue de l’Evangile de Saint Jean, à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers.


[1] Pendant deux siècles et demi, l’Ordre de Malte poursuivi ses activités hospitalières, mais aussi militaires.

En 1798, Napoléon Bonaparte, en route pour l’Egypte, occupa l’île. Les Chevaliers, en vertu de la règle qui les empêchaient de mener combat contre les autres puissances chrétiennes, furent contraints de quitter Malte.

Après avoir quelque peu erré en Italie du Sud, l’Ordre s’établit à Rome en 1834 où il possède deux Palais, qui jouissent tous deux de l’extraterritorialité.

A dater de cette époque, les œuvres hospitalières et charitables devinrent la seule mission de l’Ordre et elles se développèrent tout au long du siècle dernier grâce à la contribution des Prieurés et des Associations nationales de l’Ordre présents à travers le monde. Des activités hospitalières et caritatives furent lancées sur une grande échelle

[2] Notamment 17ème et 19ème degrés

1 COMMENTAIRE

  1. Merci pour cette belle présentation. J’ai juste un peu de mal a intégrer « l’Homme habite un Univers ordonné, créé et organisé par une entité qui transcende notre dimension limitée, et que nous appelons Dieu »… je n’ai pas de religion mais je crois en la valeur profonde de l’humain. Pour moi, la macrocosme est plutôt le fruit de l’aléatoire et du désordre dans lequel a pu apparaitre un certain ordre fragile, mais comme la vie, nous savons que tout est en mouvement, que rien n’est figé et que tout est amené à se transformer (pas de destruction ou de renaissance, juste de la matière et de l’énergie qui change d’état), donc l’ordre n’est qu’une illusion humain à mes yeux. Là où je rejoint votre pensée, c’est que nous devons donner le meilleur de nous même à tout ce, et ceux et celles, qui nous entoure(ent), nature et humains. Aimer, c’est surement le meilleur message qu’aient portés Jean et tous ceux qui l’on épauler dans sa quête d’amour.

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Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski, initié en 1984, a occupé divers plateaux, au GODF puis à la GLDF, dont il a été député puis Grand Chancelier, et Grand- Maître honoris causa. Membre de la Juridiction du Suprême Conseil de France, admis au 33ème degré en 2014, il a présidé divers ateliers, jusqu’au 31°, avant d’adhérer à la GLCS. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur le symbolisme, l’histoire, la spiritualité et la philosophie maçonniques. Médecin, spécialiste hospitalier en médecine interne, enseignant à l’Université Paris-Saclay après avoir complété ses formations en sciences politiques, en économie et en informatique, il est conseiller d’instances publiques et privées du secteur de la santé, tant françaises qu’européennes et internationales.

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