mar 16 juillet 2024 - 22:07

Réinventer le futur, s’il en est encore temps

A l’heure où beaucoup se tournent vers le passé, comme s’ils pouvaient revenir vers un temps où les problèmes d’aujourd’hui n’existaient pas, à l’heure des replis identitaires de la peur de l’avenir et de la peur de l’autre, il est temps de réinventer de l’utopie. Pas pour y croire. Juste pour avoir envie de se remettre en route. De se remettre à construire des temples. 

Autrefois, il y eut l’avenir et comme on ne savait pas de quoi il serait fait, on l’a appelé : le futur. L’avenir n’est pas de notre temps, il viendra plus tard et c’est à ce moment-là qu’on pourra le découvrir, mais à ce moment-là, il sera devenu le présent. En attendant on ne peut que l’imaginer. On invente des histoires, des personnages, des situations, des décors et des paysages qui n’existent pas encore et qui peut-être n’existeront jamais. Il suffit de relire les vieux livres de science fiction. Et non, en 2024  il n’y a pas de voiture volantes, pas de voyages interstellaires, on ne se nourrit pas avec des pilules, on ne guérit pas toutes les maladies avec la technologie médicale, on ne fait pas l’amour avec des robots. Ces futurs-là ne se sont pas réalisés. Pourtant, on avait besoin de les imaginer. On a convoqué le futur, on l’a même conjugué. Le futur est un  temps de l’indicatif, il est sûr de lui, il dit : voilà comment les choses vont se passer,  je vais prendre le train demain à 8 heures. Et il le dit au présent. Le futur, c’est du présent. L’avenir n’est pas du présent et ce n’est pas de l’indicatif, il n’est pas réel et quand il sera là, c’est qu’il sera devenu du présent. Seul le futur est présent. Tellement qu’on a pu le projeter sur grand écran, en mondiovision et en cinémascope. Un grand écran qu’on appelait l’an 2000. Pendant tout le XXème siècle, on le voyait venir, on  l’imaginait, cauchemardesque ou édénique, c’était notre horizon, on ne le perdait pas de vue, il nous permettait d’avancer, de croire qu’on savait où on allait, de construire notre chemin, un peu comme ces maçons qui suivent une inaccessible étoile.

Et puis il est arrivé, le fameux An 2000 et il ne ressemblait pas tellement à ce qu’on avait dit de lui. En réalité il ne ressemblait pas à grand-chose si ce n’est à l’an 1999 qui finissait et même à l’an 2001 qui allait commencer sans Arthur C.Clark et sans Odyssée de l’Espace, -encore un futur qui n’est pas venu au rendez-vous. Et on est passé à travers, on est passé de l’autre côté, on a traversé l’écran,  2001, 2002… nous n’avions plus rien devant nous, plus d’horizon sur quoi fixer notre regard, plus de ciel étoilé pour guider le sextant et la boussole, nous avions  perdu le nord, ce qui est bien embêtant parce que nous avions perdu  en même temps l’orient et l’occident, nous ne savions plus vers où nous orienter ? Aujourd’hui, nous vivons des temps immémoriaux, nous ne nous souvenons pas d’avoir connu un futur aussi inquiétant. On nous promet l’apocalypse et pour tenter de conjurer ce mauvais sort, il faudrait se flageller matin, midi et soir, tout en sachant que cela ne servira à rien. Ça, un avenir ? Qu’on s’étonne après que les jeunes générations développent de l’éco-anxiété ! Qu’est-ce qu’on a à leur proposer mis à part du cauchemar ? L’American Psychological Association  définit cette éco-anxiété comme « a chronic fear of environmental doom », une crainte durable liée à la dégradation de l’environnement. Est-ce une pathologie ? Dans un article publié en 2021, l’Inserm répond que non, ce n’est pas d’une fragilité particulière de certains sujets plus sensibles que d’autres mais un phénomène massif. Une étude publiée par The Lancet Planetary Health en septembre 21 montrait que 84% des jeunes ado et jeunes adultes ressentent de l’inquiétude et plus de la moitié de la colère. C’est une réaction “normale”, face à une situation objectivement inquiétante. 

 Une réaction normale si nous n’avons rien d’autre que des films catastrophes à projeter sur nos écrans. Rien  d’autre à proposer à ces jeunes qui entrent nombreux en franc-maçonnerie depuis quelques années, pensant y trouver de l’espoir, peut-être même de l’espérance.  Comme le dit Charles Péguy : “l’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera”. Or, ce n’est pas l’annonce de catastrophes imminentes qui enferme les gens dans l’anxiété, c’est l’absence de réponse. Dès qu’on se mobilise vers des solutions, ça va mieux. Parmi les collapsologues, ceux qui étudient comment les systèmes s’effondrent, on trouve Pablo Servigne. Il publie en 2015 :  “Comment tout peut s’effondrer : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes”. Mais depuis 2015, il multiplie les ouvrages qui tentent au contraire de dessiner des solutions possibles : Petit Traité de Résilience locale, en 2015 ;  Une autre fin du monde est possible : vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), ou encore, plus récemment Le Pouvoir du Suricate: Apprivoiser nos peurs pour traverser ce siècle. Il s’est aperçu que cette écoanxiété cède le pas quand on commence à mobiliser son énergie pour rechercher des solutions. Il ne faut pas renoncer à dessiner le futur, bien au contraire, on n’en a jamais eu autant besoin. 

Mais quel futur ? Tout le monde parle de transition écologique, c’est un erreur, il ne s’agit pas de transition. Une transition permet de passer d’une situation A à une situation B. Dans le cas présent, si on croit connaître à peu près la situation de départ, en revanche il nous est rigoureusement impossible d’imaginer la situation d’arrivée. Nous allons vers un avenir qui n’a jamais existé dans l’histoire de l’humanité, ni même dans l’histoire de la vie sur Terre. Il est donc impossible de se le représenter, il ne ressemble à rien de connu. Ce qui compte, ce n’est pas le résultat, c’est le processus lui-même. On l’appelle la résilience. Du moins si l’on en croit Pablo Servigne, mais aussi Bruno Latour, Baptiste Morizet, voire même le Dalaï Lam. Il met l’accent sur la transformation elle-même, sur l’invention de  solutions nouvelles, comme le fait la nature en permanence, un bricolage incessant de mutations, d’hybridations et de créations, dont on ne peut savoir à l’avance lesquelles auront du succès et lesquelles péricliteront. C’est la règle de l’évolution selon Darwin. Même en période de crise aiguë, la nature ne cesse d’innover, elle progresse. Elle invente, mais elle ne sait jamais où elle va. Nous sommes dans la même situation qu’elle. Nous ne pouvons pas savoir où nous mènent nos pas. 

L’utopie sert exactement à cela : avoir une image devant soi qui permette d’avancer sans avoir peur de l’inconnu. Non, l’utopie n’est pas ce qui n’a pas encore été réalisé. Aucune utopie ne se réalise jamais vraiment. L’utopie communiste était celle d’une société parfaitement fraternelle où tous les humains auraient été égaux et auraient eu entre eux des rapport de coopération parfaitement équitables. Aucune société communiste réelle n’a jamais ressemblé à ça. L’utopie catholique est celle d’un amour de son prochain qui se généralise à  l’ensemble de l’humanité…etc. Deux mille ans qu’on court après. Et l’utopie des francs maçons ? La République Universelle, une humanité meilleure et plus éclairée, une chaîne d’union qui s’étendrait à tous, l’universalité devenue ciment du genre humain, au-delà des différences…on en est loin. Cela fait pourtant 300 ans que le chantier est ouvert. L’utopie sert à définir dans quelle direction on avance, elle sert à construire quand on n’a pas de plan défini à suivre, à rassembler les humains autour d’un récit commun qui serait celui d’un futur qu’on croit possible. Et tant pis si, à chaque kilomètre qu’on parcourt ensemble, cette image se modifie, se corrige, s’enrichit, se précise ou se brouille, tant pis si au bout d’un moment elle ne ressemble plus tellement à celle du départ. Tant pis, tant qu’elle permet de progresser, de construire du réel à partir de l’imaginaire. 

Sinon quoi ? Depuis que nous n’avons plus de futur vers lequel progresser, plus d’An 2000 (L’An 3000 est beaucoup trop loin) alors beaucoup d’entre nous sont tentés de se tourner vers le passé. De s’imaginer que la solution consiste à revenir à un temps où les problèmes d’aujourd’hui n’existaient pas. Comme si on pouvait, retournant  en arrière,  revenir au temps où la crise climatique n’existait pas et l’effacer. Comme si on voulait croire à nouveau aux trente glorieuses, celles-là au moins, on  les connaît, elles ne font pas peur, on en vient. Croire encore à l’utopie d’un monde sans limite, d’un développement économique en expansion infini où notre mode de production et de consommation n’aurait aucun impact sur les conditions de vie sur terre. Revenir à un temps qui n’a, en fait, jamais existé. 

Nous, francs-maçons, construisons des temples. Nos utopies du passé ont servi à penser la République d’aujourd’hui, les solidarités d’aujourd’hui, l’humanité d’aujourd’hui. Malgré tous les défauts et toutes les imperfections qu’on peut leur trouver. Quelles sont les utopies que nous allons construire aujourd’hui et qui vont servir à construire l’avenir ? Ce n’est pas dans le passé qu’il faut aller les chercher, mais dans le pouvoir d’imaginer le futur. 

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Pierre Gandonniere
Pierre Gandonniere
Membre du Grand Orient de France et du Grand Chapitre Général. Journaliste, consultant, enseignant Auteur d’une thèse sur l’Ecologie de l’Information Auteur de : "L'Humanisme en Tablier Vert -L'Ecologie est-elle une question maçonnique ?" Detrad, 2023

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