mer 29 mai 2024 - 14:05

La langue devient dialogue avec le silence

 (Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Les mots : les mots de passe, les mots secrets, les mots justes, mais aussi tous les mots ordinaires, avec les dérives qu’ils comportent… Il arrive sans doute parfois qu’en franc-maçonnerie, l’on se gave, l’on se gorge, l’on se gargarise de mots, notamment dans certaines planches, fussent-elles d’augmentation de salaire, comme, du reste, dans d’autres morceaux ou monceaux d’architecture. C’est un risque. Un risque avéré : chacun a pu en faire l’expérience, n’est-ce pas ?

Il m’est donc arrivé de regretter – très occasionnellement, bien entendu – que certains frères contournent ce qui aurait dû être les épanchements intimes de leur pensée, par de pompeuses abstractions qu’ils ne maîtrisaient guère, donnant à leurs discours boursouflés de citations mal comprises et souvent inutiles un éclat factice et pathétique qui ajoutait encore à leur amphigouri. C’était le bon temps !

Aujourd’hui, les resucées de Wikipédia et les suggestions de l’intelligence artificielle générative donnent déjà et promettent de donner bientôt davantage à leurs propos cette ampleur fade et contrôlée qui convient au consensus mou d’une bien-pensance supposée universelle. Plus rien de réellement personnel. Plus de rêves, plus de caresses, plus de griffures, plus de morsures : plus de confidences ! Même le sens du doigté en vient à échapper à la délibération de conscience…

Comment éliminer ces vastes fatras, sans craindre de jeter le bébé avec l’eau du bain ? Un bain  de paroles tièdes et récitées, un bébé tout emmailloté de mots qui lui sont étrangers. De quoi le soi-disant « auteur » compte-t-il se protéger ainsi ? Il cherche indéniablement à donner le change, alors qu’en réalité, il ne s’agit jamais que d’un change de bébé, un change propre et sec devant lui épargner de se langer en public et d’assumer tantôt ses manques, tantôt ses doutes, tantôt ses limites, tantôt ses excès, ce qui l’aurait conduit – pour le bonheur commun – à parler avec ce qu’il est, à donner à son phrasé les irremplaçables accents de la sincérité. Bref, il essaie de compenser par une apparente suffisance extérieure le ressenti d’une insuffisance intérieure, alors qu’il n’existe d’élévation véritable que celle qui consiste à s’exprimer à la seule hauteur d’homme qui soit : la sienne.

Vénérable Maître à l’Ordre

Un remède ? Appliquer simplement les préconisations ordinaires qu’un Vénérable Maître doit s’efforcer de faire respecter en Loge : prescrire des interventions courtes sur des sujets formulés de façon peu conventionnelle, incitant à livrer un point de vue. Même si la Loge n’est pas a priori le lieu le plus approprié pour guérir son enfant intérieur, elle y contribue en aidant chacun à vivre en paix avec soi-même, à laisser respirer son être profond, celui qui permet de s’unir à soi et aux autres. À affirmer sereinement sa singularité. C’est pourquoi nous ne devons pas rater la porte du langage, de notre propre langage, celui dont nous souhaitons vêtir notre être au monde.  C’est seulement ainsi qu’au- delà même de ce qu’elle peut incarner entre les hommes, la langue devient dialogue avec le silence.

2 Commentaires

  1. Voilà posé un réel problème : Wikipédia et l’IA Générative “déconstruise” l’originalité de nos planches basées sur des réflexions personnelles et une Parole qui circule ; ces NOUVEAUX MOYENS vont finalement faire disparaitre toute AUTHENTICITE dans nos travaux . A terme, on se demandera ce que l’on vient faire en Loge. Alors il y a LA SOLUTION ANGLAISE, celle DE NE PAS FAIRE DE PLANCHE EN TENUE, celle ci servant uniquement à nous formater et à aller discuter ensuite en salle humide ! il y a aussi la formule du TOUR DE LOGE sur un sujet; la planche tracée étant élaborée à posteriori par un frère ( qui n’est pas le Secrétaire ). D’AUTRES FORMULES PEUVENT EXISTER sans doute : elles sont à faire connaitre…

    • Mon Très Cher Frère Jean-Jacques,
      tu anticipes le mouvement, en envisageant des pistes, et je t’en remercie.
      Il va de soi que, plus le temps ira, plus nos contemporains seront assistés, dans leur vie professionnelle et personnelle, par des outils d’intelligence artificielle générative or, comme c’est dans ce vivier que, de toute évidence, nous recruterons, nos efforts, même parmi ceux qui, déjà là, se seront convertis à ces nouveaux usages, seront voués à rester de plus en plus vains.
      Il faudrait rendre obligatoires des retraites silencieuses avec pour seuls instruments d’écriture de bons vieux stylos! De tels combats d’arrière-garde sont naturellement dérisoires et ne peuvent concerner qu’une infime minorité de frères et de sœurs.
      Tout cela donne d’autant plus de retentissement à tes suggestions, y compris auprès des happy few, c’est-à-dire de ces quelques têtes emplumées portant paradoxalement des chapeaux noirs…
      Avec toute ma fraternelle affection,
      Christian.

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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