mer 29 mai 2024 - 12:05

Les cathédrales, chemins d’initiation ?

Par Thierry Dupont – www.novimondi.com

Ce titre est évidemment provocateur dans un journal de la Franc-Maçonnerie, et pourtant, et pourtant… Franc-Maçon depuis bientôt 30 ans, et tout autant passionné par la découverte des églises ou cathédrales de notre beau pays, je suis convaincu qu’il y a un chemin d’initiation envisageable à travers la lecture et l’intégration du symbolisme de ces ouvrages de pierre.

Au-delà du message religieux qu’il appartient à chacun d’appréhender, il y a une approche ésotérique possible et un véritable chemin personnel de transformation de soi.

Afin d’expliciter cela, je vous propose l’exemple de la cathédrale Saint-Lazare d’Autun, véritable joyau de l’architecture romane. (Cf. livre Thierry Dupont : Cathédrales, chemins d’initiation – L’expérience intérieure à Saint-Lazare d’Autun. Édition Louise Courteau).

Sur le linteau de cet édifice, nous voyons deux pèlerins, celui de Saint-Jacques-de-Compostelle avec la coquille et celui de Jérusalem avec la croix sur sa besace. Ils nous invitent, dès le départ, à entamer le pèlerinage initiatique de la cathédrale.

Nous commencerons par une sculpture très discrète sur un pinacle à l’extérieur de la cathédrale. Il s’agit d’un escargot, que très peu de personnes sont capables de discerner, car volontairement caché par la floraison qui orne la structure. Discret, voire secret, car il représente un message s’adressant à ceux qui ont la capacité de voir et de comprendre.

Nous sommes, évidemment, en présence d’un premier symbole, qui sera suivi de nombreux autres.

Et ce symbole est celui de l’initié de par la spirale de la coquille indiquant le mouvement ascendant que nous devons effectuer. Il est aussi l’emblème de celui qui possède la connaissance, car, en tant qu’hermaphrodite, il se féconde lui-même et ses cornes dirigées vers le ciel symbolisent ce lien vers le haut. Il est connu dans le symbolisme alchimique, où, en raison de sa lenteur, il figure la « voie humide », la voie la plus longue de l’adeptat par rapport à la « voie sèche », supposée plus rapide pour parachever ce qui est appelé le Grand Œuvre.

Beaucoup ont lu Le Pape des escargots d’Henri Vincenot. Ils savent très bien que, pour l’écrivain bourguignon, le pape des escargots n’est pas le ramasseur des escargots mais le pape des initiés.

Nous n’ignorons pas que le préalable à toute démarche initiatique ou encore de libération est de quitter la matérialité.

Or, il se trouve qu’à Autun, le premier chapiteau en entrant par le collatéral nord représente une espèce de démon courbé dont le corps est écrasé entre le bas et le sommet du chapiteau, signe dans la symbolique romane qu’il est sous la domination de la matérialité. Si cela ne suffisait pas, le personnage est sous l’emprise d’un serpent lui transperçant le corps de part en part, du fondement jusqu’à la bouche. 

Notre monstre est bien l’homme rabougri en proie à ses passions et à ses plus vilains instincts animaux.

Il faudra entamer notre progression en direction de l’homme debout, ne pas rester sous l’emprise du Diable, celui qui divise, du grec diabolo – l’inverse du « symbole », ce qui réunit – du grec sumbolon. Il va falloir maîtriser les énergies du Diable qui nous divisent et nous troublent afin de trouver l’équilibre et l’harmonie.

Le chapiteau suivant est celui de la Nativité.

D’un point de vue religieux, il n’est pas nécessaire de revenir sur l’avènement de Jésus. D’un point de vue initiatique, la scène est assimilée à une nouvelle naissance, celle de l’initié après la mort du vieil homme. Dans le chapiteau précédent du Diable au serpent, l’homme était sous l’emprise de la matérialité et de ses passions internes. La démarche initiatique nécessitera de changer d’état, de passer de la matérialité à la spiritualité et de s’ouvrir à d’autres niveaux de conscience. Il s’agira, symboliquement, de mourir à une vie pour renaître en un homme nouveau et transformé.

Cette nouvelle naissance se fait nécessairementsur la période du solstice d’hiver où, à partir de celui-ci, émerge la lumière, avec des jours qui vont commencer à se rallonger.

Toutes les traditions ont été influencées par l’astre solaire.

Le travail ne s’arrête pas là : ce nouvel homme va vivre une série d’épreuves, d’obstacles qu’il faudra franchir, ou de mise en situation permettant à l’impétrant une sorte de conversion de son intelligence, de son âme tout entière.

– Des conflits internes où il s’agira pour lui de lutter contre sa partie animale.

Ainsi, nous voyons à Autun un homme armé d’un bâton tenant en laisse un ours.

Il ne s’agit pas d’un dresseur d‘animal comme nous le disent certains guides touristiques.

Lorsqu’ils sculptent des monstres ou des bêtes inconnues, les imagiers veulent, en fait, parler de l’homme et de son évolution spirituelle possible.

Il faut donc avoir une lecture tournée sur soi : c’est nous-mêmes qui luttons contre notre partie ténébreuse. Par analogie, en saisissant l’ours, l’homme vise à lutter contre sa partie animale. 

– Des combats spirituels entre les différentes composantes de notre être.

Nous constatons le combat d’un homme et d’un griffon.

L’homme est multiple et doit gérer les différentes composantes de son être s’opposant en lui.

Le griffon, animal hybride, moitié aigle, moitié lion, figure cette double nature : la partie aigle, l’esprit s’élevant de la matière, la force aérienne et volatile, et la partie lion, la force terrestre et fixe.

D’un point de vue alchimique, il s’agit de fixer ce qui est volatil, représenté par l’aigle, et de « volatiliser » le fixe représenté par le lion. Le griffon est ainsi l’emblème de l’union, en un seul corps, de la double nature alchimique.

– Il conviendra de se libérer de ses chaînes (Chapiteau de La délivrance de saint Pierre).

Comme le saint de la légende, il faudra se libérer de nos chaînes, cet enfermement constitué des digues formées par nos a priori, nos préjugés, nos habitudes, nos passions néfastes. Cela revient également à nous détacher de ce qui alourdit la démarche spirituelle.

– Il sera nécessaire de dépasser les oppositions en recherchant la conciliation des contraires.

Nous verrons un autre chapiteau qui n’a rien à voir avec une scène de la Bible. Cela montre bien qu’au-delà des thèmes religieux, il existe la volonté de faire passer un message.

 Il s’agit d’un combat de deux coqs où nous voyons l’éleveur du gagnant      tout souriant tandis que celui du perdant est désespéré. Par analogie, ce chapiteau illustre la confrontation entre les forces positives et négatives en chacun de nous.

Il montre qu’il ne faut pas rester dans une logique d’opposition où il y a toujours un vainqueur et un perdant. Cette sculpture nous invitera à dépasser les oppositions et rechercher la conciliation des contraires pour retrouver l’unité.

– Il faudra lutter contre ses propres tentations, comme Jésus dut lutter contre le Diable, à travers les mésaventures de ces Trois Tentations dans le désert, qui évoquent la convoitise de la chair, des yeux et l’orgueil de la vie.

– Il conviendra de refuser toutes formes d’idolâtrie pour décider par et pour soi-même.

En fait, d’être un « homme vrai » et de ne pas céder à toute idolâtrie aliénante, comme le montre la parabole des Trois Hébreux dans la fournaise ou de Daniel dans la fosse aux lions (photo à gauche).

Plusieurs principes d’action peuvent en découler, comme le fait de ne pas se forger d’idoles humaines pour agir aveuglément sous leur impulsion, de décider par soi-même de ses opinions et de ses actions, de n’accepter aucune idée que nous ne comprenions et ne jugions vraie, ou encore de respecter toutes les opinions, mais ne les accepter pour justes que si elles apparaissent comme telles après les avoir examinées.

– Il faudra maîtriser notre monture, notre partie animale, afin de maîtriser notre royaume intérieur. Il s’agira de devenir maître de nous-même, de notre corps et de l’agitation de nos pensées, à l’instar de ce cavalier qui maîtrise son cheval.

– Fuir le vice et pratiquer la vertu

Aux vices, nous préférerons les vertus, comme sur cette sculpture, où nous regardons la charité dominer l’avarice et la patience l’emporter sur la colère. Nous savons que les obstacles vont s’aplanir de plus en plus sous les pas de l’homme qui persévère dans les sentiers de la Vertu. Tout acte, toute pensée ou tout comportement qui tend à élever l’homme est, par essence, vertueux.

Cet affrontement entre les Vices et des vertus est une référence au poète Prudence (348-405), qui, à travers son œuvre la Psychomachie ou « combat de l’âme », mettait en avant des combats entre jeunes guerriers ou guerrières personnifiant les Vertus et les Vices.

– Il conviendra de faire preuve d’humilité (chapiteau du Lavement des pieds)

La parabole de Jésus lavant les pieds des Apôtres nous mène sur la voie de l’humilité. Nous savons bien que le plus humble est le plus éclairé, car il sait que toute inspiration vient d’en haut.

« Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé. » (Matthieu 23,12)

– Il faudra s’approprier la musique pour se connecter avec le divin et les arts libéraux.

Sur certains bas-reliefs, comme celui du Sonneur de cloches, nous abordons la musique qu’il faut voir comme un accord de l’âme et du corps pour parvenir à l’harmonie intérieure. L’homme peut ainsi se relier avec le cosmos, à la recherche de la vibration initiale de l’Univers pour être à « l’Uni son » avec le tout. La musique, notamment avec le chant grégorien de l’époque, permettait la communication avec le divin, sublimant et amenant vers la transcendance. Au-delà de la musique, sans doute faut-il y voir une connexion avec l’ensemble des arts libéraux, ces sciences de la parole et du nombre, censées embrasser l’ensemble des connaissances universelles.

– Il faudra ne pas se laisser envahir par ce qui brille d’un effet trompeur (chapiteau de Lazare et du mauvais riche).

À la richesse aliénante et provocatrice du mauvais riche, qui peut parfois se trouver à l’intérieur de nous, nous préférerons le comportement de Lazare exprimant le détachement de tout bien matériel, des plaisirs égotistes, de la soif de possession et de domination. C’est la justice redistributive mise en avant dans cette parabole.

Il en est de même avec le chapiteau de Moïse et du veau d’or. De nos jours, le veau d’or, c’est le « profit à outrance », les affaires, l’appât du gain…

– Il faudra faire le sacrifice de son égo ou de son orgueil avec la légende de Simon le Magicien. qui se voulait l’égal des apôtres et crut pouvoir s’envoler dans les airs avec de simples ailes accrochées aux bras et à aux jambes avant de chuter lamentablement.

– Nous assisterons à la floraison de notre propre parole.

En fin de parcours, nous assisterons à la floraison de notre propre parole avec ce personnage dont s’échappent de la bouche de magnifiques arabesques florales garnies de quatre bons et beaux fruits. Ces méthodes sont fort utilisées par les sculpteurs du Moyen Âge pour exprimer, par la progressivité du feuillage – de la feuille à la fleur et de la fleur aux fruits –, la fécondité et la fructification de la démarche.

La parole est maîtrisée, elle n’est plus mal placée, malveillante ou blessante ; au contraire, elle est vertueuse et bienfaisante.

Nous pouvons également y voir un lien avec la notion de parole perdue, ce symbole du lien coupé avec la tradition, la parole originelle de la création.

 – Tout au long du parcours, nous serons sous la surveillance d’une chouette aux ailes déployées positionnée dans l’abside, qui observe notre progression.

Connue pour sa sagesse – elle a la capacité de voir en pleine nuit – elle représente la vigilance dont nous devons faire preuve et, par sa clairvoyance, elle nous invite à l’exploration de nos ténèbres intérieures.

– Nous reviendrons à la source de la tradition.

Au final, nous reviendrons à la source de la tradition à travers deux compositions se trouvant dans le chœur de l’édifice, l’endroit le plus sacré.

Celle de la Fuite en Égypte, le pays des pharaons où Moïse s’est entretenu avec la divinité à travers la scène du buisson ardent, mais aussi le lieu d’où Moïse entame sa libération du peuple élu.

Et celle des Quatre fleuves qui sortent du Paradis (cf photo), l’endroit d’où a émané, dans la Bible, le premier couple humain, qui ramène symboliquement l’initié à la source de la création.

 Il indique pour l’adepte le sens de la démarche dans un aller/retour permanent en direction de ce Paradis imaginaire.

– L’apothéose, de la Lumière à l’Orient

Enfin, nous terminerons notre pèlerinage initiatique en nous positionnant à l’orient de l’édifice, devant un chapiteau de l’abside représentant un Christ en majesté, identique, même si plus petit et abîmé, à celui du tympan principal.

Le chemin est terminé. Devant celui qui annonçait « Je suis la lumière du monde », le cheminant, arrivé à ce stade de sa progression, devient l’être lumineux qui pourra, dorénavant, diffuser cette clarté autour de lui, notamment en direction de ceux qui sont encore dans les ténèbres. Il lui reviendra d’éveiller la petite flamme que chacun porte en lui, pour aider à promouvoir une humanité fondée sur la liberté, la tolérance et l’amour.

Nous noterons d’ailleurs que, sous le Christ, se trouvent trois anneaux de perles en arc de cercle, dont la forme ressemble étrangement à un arc-en-ciel.

L’observateur « attentif » nous fera savoir qu’il a vu en début de parcours, sur le tympan occidental, un même arc-en-ciel. Il confirmera d’une manière tout à fait pertinente ce que nous avons voulu montrer par notre développement : il y a bien un chemin initiatique que le sculpteur a mis en évidence en début et en fin de parcours, par ce signe de l’alliance entre les hommes.

L’initié deviendra l’apôtre et le messager de cette loi d’amour, à l’instar de celui qui annonçait : « Aimez-vous les uns les autres. »

Nous ressortirons alors pour répandre au dehors la lumière que nous avons perçue dans l’édifice. Continuer pour répandre à l’extérieur les valeur d’amour, de vertu et de sagesse.

Cette pérégrination à travers les chapiteaux de la cathédrale Saint-Lazare porte toutes les caractéristiques d’un parcours de transformation pour l’Homme en quête d’élévation.

C’est, assurément, un chemin d’initiation, certes particulier et différent, par rapport à la démarche maçonnique, mais en aucun cas, à mon sens, contradictoire, bien au contraire.

Ne dit-on pas que c’est à chacun de trouver son chemin de Lumière ? L’expérience intérieure dans la cathédrale d’Autun en est un parmi bien d’autres.

Voici un très bref aperçu des 74 chapiteaux historiés qui définissent le chemin d’initiation dans la cathédrale Saint-Lazare d’Autun.

Précisons que le tympan de la cathédrale portant la scène du Jugement dernier, avec ses voussures et encadré de six colonnes portant des chapiteaux historiés, n’a pas été traité ici. Son interprétation symbolique dépasserait, et de loin, la teneur de cet article.

L’interprétation symbolique de ces sculptures est transposable dans la plupart des cathédrales, des églises, des abbayes de notre pays. Nombreux en sont les thèmes identiques.

Avec un regard maintenant plus aiguisé, il sera possible de retrouver des données identiques, des points de comparaison, des invariants en quelques sortes pour mieux développer notre interprétation ésotérique des chapiteaux et ainsi explorer d’autres « chemins d’initiation » au gré des églises et autres cathédrales.

Thierry Dupont – thierry-dupont@sfr.fr
Lien de présentation du livre : http://youtu.be/jecm6DTAdlE
En librairie et sur www.novimondi.com

3 Commentaires

  1. Tout comme les Tableaux de loges qui nécessitent, au départ, une explication faite au récipiendaire qui ensuite pourra exercer l’Art de la mémoire , les sculptures des églises sont des livres de pierre qui se lisent à différents niveaux…car , toujours au départ, nous ne savons ni lire ni écrire , c’est bien connu !!!

    • Tout à fait Jean-Jacques, il faut savoir décrypter le symbolisme des chapiteaux avec les yeux et je dirai surtout…avec le cœur…et selon notre niveau de conscience.

  2. Bravo pour ce joli article pédagogique qui va nous faire pousser la porte des églises…
    Pour un instant tranquille de méditation…
    Les yeux pour voir….

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