jeu 18 avril 2024 - 15:04

De la souffrance comme rédemption ?

« Pardonnez-moi mon père car j’ai beaucoup péché » !

« L’homme est un animal religieux, dans la mesure où il ne peut produire un « nous » sans reconnaître quelque chose qui le dépasse, qui mérite le respect et dont la transgression sera à la fois tentante et interdite ».

 Régis Debray – La vie. 2006.

Etrangement, dans ses rituels, la Franc-Maçonnerie dévoilant ses origines chrétiennes, met l’accent sur la souffrance qui est un espoir de rédemption : pour aller au ciel ou atteindre la sagesse, faut en baver ! Certains courants de la philosophie grecque, l’épicurisme par exemple, vont tenter d’ériger le principe de plaisir comme visée existentielle et en Asie, la réflexion de trouver un remède à la souffrance, le bouddhisme et le taoïsme en étant les plus significatives.

Bouddha méditant

Have et dépenaillé, d’une maigreur squelettique, illustrée par la sculpture et l’iconographie, l’ex-prince d’un petit royaume du Népal, Gauthama, devenu une sorte de clochard céleste, se traîne sur les 140 kilomètres qui séparent Bodhgaya de Bénarès, faisant de son périple un voyage entre illumination et enseignement. Après avoir cherché la vérité du destin humain, au-delà de l’hindouisme qu’il pratiquait avec ferveur, allant jusqu’aux limites de la mort, assis sous un banian, protégé par un naga, un serpent mythique, nous dit la légende, il prend la terre à témoin en la touchant pour ne pas perdre pied avec le réel. Au terme d’une aventure spirituelle et physique aux limites du possible, il trouve l’illumination qui est bien prêt de l’athéisme le plus radical, rejetant aux oubliettes les multiples dieux de l’hindouisme. Une femme le sauve en lui donnant quelques poignées de riz et il se met en route pour partager sa découverte intérieure. Nous sommes en 528 avant notre ère. Le Bouddha, cela sera désormais son nom, a 35 ans. Arrivé à Bénarès, il se rend au « parc aux gazelles » et prêche devant les 5 moines avec lesquels il faisait équipe avant et qu’il avait quitté pour trouver ce qu’il va appeler les « quatre nobles vérités » et qui mettent « la mise en mouvement de la roue du Dharma », le chemin du juste milieu entre laxisme et ascétisme exagéré. Ce premier sermon s’avérera la base fondamentale de la pensée bouddhique, sur laquelle aucun des différents courants ne reviendra. Il se décompose en 4 vérités dont nous donnons la première (1). Bouddha dit :

1- « Cela, moine, est la noble vérité de la souffrance (Dukkha) : la naissance est souffrance, la vieillesse est souffrance, la maladie est souffrance, la mort est souffrance, la peine, la plainte, la douleur, le chagrin et la tristesse sont souffrance, être uni à qui on aime pas est souffrance, être séparé de qui on aime est souffrance, ne pas obtenir ce que l’on souhaite est agrégats d’appropriation (qui façonnent la personnalité empirique : le corps, les sensations, les perceptions, les réactions mentales et la conscience) sont souffrance. »

Naturellement, nous ne pouvons qu’être subjugués par cette vision du mécanisme humain par celui que nous pourrions, avec humour, qualifier de premier psychanalyste de l’histoire ! D’ailleurs, Sigmund Freud, adoptera peu à peu le « Principe de Nirvana » après l’information que lui donnera la psychanalyste Barbara Loew, en remplacement de l’instinct de mort, le premier se rapprochant le mieux de ses recherches et de sa clinique. Il convient de se souvenir du très fondamental article qu’il écrira, en 1915, « Pulsions et destins des pulsions » (2) pour s’en convaincre.

I- PRENDRE LA SOUFFRANCE A LA LETTRE.

« Les maladies, les unes de jour, les autres de nuit, à leur guise, visitent les hommes, apportant la souffrance aux mortels-en silence, car le sage Zeus leur a refusé la parole »

Hésiode : Les travaux et les jours.

 Un premier constat est à faire dans notre réflexion : la souffrance n’est pas la douleur. Cette dernière s’exprime à travers la fulgurance d’un cri ou d’une expression. Elle est identifiée (mal physique, annonce d’une séparation ou d’un décès par exemple), tandis que la souffrance est souvent muette, sans explication précise. Elle revêt l’apparence du « spleen » cher à Baudelaire. Elle est un « état d’âme » dans un monde figé. La souffrance, ce cri silencieux à la Munch. Bien entendu, il serait incorrect de ne voir la souffrance que sous l’angle d’un cataclysme personnel car elle s’inscrit aussi dans le collectif par l’action de l’inconscient et ce, à-travers la culture, l’art, la religion, la philosophie ou la politique.

 Les exemples littéraires en sont nombreux, nous n’en prendrons que deux comme exemples. Dans l’écriture de son célèbre film réalisé avec Alain Resnay, « L’année dernière à Marienbad » (1961), Alain Robbe-Grillet

(1922-2008) évoque un hôtel de luxe dans une ville d’eau allemande, où évoluent des personnages oisifs qui voudraient bien se traduire leurs sentiments mais n’y parviennent jamais. L’un des héros dit (3) : « C’était toujours des murs-partout, autour de moi-unis, lisses, vernis, sans la moindre prise, c’était toujours des murs et aussi le silence. Je n’ai jamais entendu élever la voix, dans cet hôtel-personne… Les conversations se déroulaient à vide, comme si les phrases ne signifiaient rien, ne devaient rien signifier, de toute manière. Et la phrase commencée restait tout à coup en suspens, comme figée par le gel…Mais pour reprendre ensuite, sans doute, au même point ou ailleurs. Ça n’avait pas d’importance. C’étaient toujours les mêmes conversations qui revenaient, les mêmes voix absentes. Les serviteurs étaient muets. Les jeux étaient silencieux, naturellement. C’était un lieu de repos, on n’y traitait aucune affaire, on n’y tramait pas de complot, on n’y parlait jamais de quoi que se fût qui puisse éveiller les passions. Il y avait des écriteaux : taisez-vous, taisez-vous ». Pour l’auteur, cet hôtel baroque est la représentation par excellence, du monde de la souffrance qui y est attaché : le faux-semblant, le jamais dit, le sentiment en suspens, jamais incarné, et qui oblige au travestissement de l’affect, au mensonge permanent qui estompe le désir. Un monde sans manque qui est le retour au fœtal, donc à la mort du sujet en tant que tel. Cette souffrance qui est le propre de la non communication, nous la retrouvons aussi chez Alain, le tragique héros du « Feu follet » (1931) de Pierre Drieu La Rochelle (1893-1945) et mis en scène au cinéma par Louis Malle en 1963 (Avec la remarquable interprétation de l’acteur Maurice Ronet), et qui cherche vainement à-travers les femmes, les drogues ou des engagements divers, une raison de rester en vie en repoussant, vainement, la tentation du suicide. Drieu La Rochelle cerne le comble de la souffrance par le fait, psychologique, de ne plus toucher l’autre ou ne plus être toucher par lui. L’ « avantage », si j’ose dire, de la souffrance c’est qu’elle me touche encore de plein fouet, je suis dans un corps- à-corps avec elle. Elle me permet de vérifier que je vis encore. L’auteur fait dire à son personnage (4) : « Figurez-vous que je suis un homme ; eh bien, je n’ai jamais pu avoir d’argent, ni de femmes. Pourtant, je suis très actif et très viril. Mais voilà, je ne peux pas avancer la main, je ne peux pas toucher les choses. D’ailleurs, quand je touche les choses je ne sens rien ». Et, dans un autre dialogue, Alain dit (5) : « Ma vie ce n’est que des moments perdus.

– Mais qu’est-ce que tu aurais voulu faire ?

– J’aurais voulu captiver les gens, les retenir, les attacher. Que rien ne bouge plus autour de moi. Mais tout a toujours foutu le camp. »

L’ultime résolution du problème est, pour certains, le suicide et l’espoir qu’ils laisseront alors un souvenir (6) : « Je me tue parce que vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés Je me tue parce que nos rapports furent lâches, pour resserrer nos rapports. Je laisserai sur vous une tache indélébile Je sais bien qu’on vit mieux mort que vivant dans la mémoire de ses amis. Vous ne pensiez pas à moi, eh bien, vous ne m’oublierez jamais ». Cette nouvelle, qui anticipe le destin tragique de Drieu La Rochelle, et qui fait suite au scénario de Robbe-Grillet, veut nous montrer que, contrairement à la douleur, existe la souffrance, dont l’acmé en est la non-communication comme certitude de la distance infranchissable vers l’autre. Le prochain devient un fantôme. Que peut en dire alors la psychanalyse ?

II-LES GEMISSEMENTS DU DIVAN

« Ça parle, et là sans doute où l’on s’y attendait le moins, là où ça souffre. »

Jacques Lacan : La chose freudienne.

La psychanalyse partage l’analyse du bouddhisme sur la permanence de la souffrance, sans se rallier à ses conséquences philosophiques forcément, et en en donnant une explication différente. Elle part du constat que le désir est causé par le manque et que ce dernier se renouvelle en permanence dans une tension vers sa décharge qui est souvent impossible d’emblée, ou qui échoue dans sa réalisation. Tout se joue dans la décharge des pulsions sur l’objet convoité : si cette décharge se produit après une tension vécue dans l’incertitude, donc de la souffrance, l’objet est aimé comme celui qui met un terme à la souffrance. Si ce n’est pas le cas, un processus de haine se met en marche, ce qui cause une nouvelle souffrance qui s’accumule à la tension et à la frustration. Freud voit une autre « porte de sortie » possible, difficile, qui réside dans la sublimation, qui consiste à remplacer l’objet du désir, par une activité qui en prend inconsciemment la place et qui, ainsi, évite la frustration ou le refoulement qui pourraient advenir et causer la souffrance. Les sublimations sont nombreuses et s’inscrivent dans les apports positifs de la société : arts, sport, services à autrui, religion, politique, philosophies, Franc-Maçonnerie ! Le processus de sublimation a pour fonction d’éviter la souffrance, d’y trouver une approbation sociale et de ne pas tomber dans la violence qu’amène la souffrance de la frustration, dans la vengeance inconsciente sur l’environnement de l’échec de la décharge pulsionnelle due au manque. Depuis la nuit des temps les sociétés humaines ont mis à l’honneur la culture, le sport, la gestion de la cité ou la religion comme lieux qui permettent la mise en place de sublimations, afin d’échapper au chaos, à l’ « Ubris ». En contre-partie, chaque société sait mettre en place des frustrations collectives pour déclencher une violence prise comme collective par les sujets, mais qui n’est, en fait que l’accumulation des souffrances individuelles causées par l’échec au comblement du manque.

Freud constate que la tension est permanente et que tout sujet y est soumis (7) : « La pulsion, au contraire, n’agit jamais comme une force d’impact momentanée mais toujours comme une force constante. Et comme elle n’attaque pas de l’extérieur mais de l’intérieur du corps, il n’y a pas de fuite qui puisse servir contre elle. Il existe un meilleur terme que celui d’expulsion pulsionnelle : celui de « besoin » ; ce qui supprime ce besoin, c’est la « satisfaction ». Elle ne peut être obtenue que par une modification conforme au but visé (adéquate) de la source interne d’excitation ». Cependant, Freud complique ces données par une autre réflexion qui en bouleverse la belle ordonnance, notamment dans le domaine de la sexualité : à la fois attiré par l’objet qui satisferait ses pulsions (« Triebe »), il le hait en même temps car pour « Ek-sister », comme le mot le laisse entendre en Grec, il doit sortir de lui et demander l’aide de l’autre pour apaiser sa propre tension qui est souffrance. Donc, perdre son autonomie. Freud écrit (8) : « Le moi hait, déteste, poursuit avec l’intention de détruire tous les objets qui sont pour lui sources de sensations, de déplaisir, qu’ils signifient une frustration de la satisfaction sexuelle ou de la satisfaction des besoins de conservation. On peut même soutenir que les prototypes véritables de la relation de haine ne proviennent pas de la vie sexuelle mais de la lutte du moi pour sa conservation et son affirmation ».

Toute relation humaine prend donc racine, à la fois dans le mélange de l’amour (l’objet fait cesser la tension et donc la souffrance) et la haine (il m’oblige à renoncer à mon autonomie). En fait, la psychanalyse décrit la souffrance comme étant le constat de la fin définitive de la situation prénatale, fœtale, où nous étions dans le comblement de tout manque, donc de tout désir qui est souffrance. La psychanalyse voit dans la naissance même la castration première qui amène le nouveau-né dans l’incertitude et la souffrance de la réalisation toujours aléatoire de ses désirs pour pallier ses manques. Et il va tenter de rebâtir ce monde qu’il regrette de façon symbolique : l’idée que l’autre est celui ou celle qui le nourrit, le confort de l’habitat ou de la voiture, l’idée que la famille ou le groupe sont des lieux de recréation du ventre maternel où tout ne serait qu’amour et dévotion à lui, etc… Mais ce narcissisme primaire et secondaire est mis en brèche par la culture même : Dieu le Père chasse Adam du paradis et le fait retourner à la terre pour y gagner son pain à la sueur de son front ! Désormais, la Jérusalem terrestre n’aspire plus qu’a ressembler à la paradisiaque Jérusalem céleste. Le jardin d’avant la chute, avant l’arbre de la connaissance, le reptile et la supposée faiblesse de la femme face à ses discours !…

III- MEA CULPA MEA MAXIMA CULPA OU LA GENESE DE LA SOUFFRANCE.

« La souffrance est une sorte de besoin de l’organisme de prendre conscience d’un état nouveau »

Marcel Proust : Le côté de Guermantes.

Le grand écrivain allemand, Hermann Hesse qui prendra la nationalité suisse pour échapper à l’intolérable pression du conservatisme montant, écrira (9) : « Toute l’histoire du monde ne me paraît souvent rien d’autre qu’un livre d’images reflétant le désir le plus violent et le plus aveugle des hommes : le désir d’oublier ». Il a raison : oublier est un désir aveugle car, si la mémoire fait semblant d’oublier, l’inconscient, lui, n’oublie pas et les « fautes et les péchés » qui eurent lieu de façon réelle ou le plus souvent de façon imaginaire ou culturelle. Ce stockage de la faute et la culpabilité qui en résulte vont agir dans un « il faut payer la note », avec l’espoir que le péché va être momentanément lavé, que la rédemption est possible. L’anthropologie, l’ethnologie et la psychanalyse en constatent la permanence dans toute les cultures. En occident, ce seront les influences conjuguées du judaïsme et du christianisme qui en donneront le ton. Par exemple, dans les Psaumes, nous pouvons lire au Psaume 50 dans les deux premiers paragraphes (10) :

Aie pitié de moi, mon Dieu, selon ta fidélité,
Selon ta grande miséricorde efface mes torts.
Lave-moi sans cesse de ma faute,
Purifie-moi de mon péché.
Car je connais mes torts,
J’ai toujours mon péché devant moi.
Contre toi, toi seul, j’ai péché,
Ce qui est mal à tes yeux je l’ai fait.
Ainsi tu es juste quand tu parleras,
Irréprochable quand tu jugeras.

Naturellement, ce sentiment d’être en faute, va générer le déclenchement de la culpabilité avec ou sans objet. Donc, de la dette. Toute civilisation repose sur la dette, qui se règle souvent par le cadeau, comme dans la tradition du « Potlatch » (11) qui est, à la fois une agressivité déguisée en forçant l’autre à son suicide économique et en honorant une dette par rapport à l’autre tribu. Mais, la dette est-elle suffisante quand elle est réglée ?

 Devant le sentiment de l’énormité de son crime imaginaire, l’homme va mettre en place le sacrifice : celui des hommes et des animaux. Le sacrifice de ces derniers étant partie prenante des installations des lieux destinés à leur mise à mort dans les temples. Les holocaustes sont-ils à la hauteur des dieux ou destin autorités ? Non bien entendu ! Surtout que dans un certain nombre de légendes, les dieux vont se sacrifier eux-mêmes pour sauver l’espèce humaine. Dans la Bible, Abraham se propose même de sacrifier son propre fils Isaac, certainement en souvenir des sacrifices humains qui devaient se dérouler auparavant. Image qui sera reprise dans le christianisme où c’est Dieu lui-même qui sacrifie son propre fils Jésus comme Sauveur de l’humanité et donc lave le péché commis dans le jardin d’Eden d’avoir voulu en savoir autant que le créateur, et donc de prendre sa place en l’éliminant. Nous retrouvons là le mythe de Sisyphe et le meurtre du père de la horde sauvage de Freud (12). Cette envie de dépasser la puissance tutélaire reste, pour les anthropologues et les psychanalystes, le fondement et les assises de la souffrance, liés à la peur de la punition ou la devançant : la psychanalyse est familière, par exemple, avec l’échec alors que le succès arrive !

L’autopunition est extrêmement courante dans ce cérémoniel de la souffrance comme rédemption. La psychosomatique regorge d’exemples ! L’homme utilise couramment, pour sa punition, un message inversé. Par exemple, dans le christianisme, où le sacrifice de Jésus efface, théoriquement, le péché de l’homme et devrait donc le libérer de la souffrance de la culpabilité. Las, ce qui va prédominer sera l’idéologie d’une souffrance partagée avec le Sauveur ! Freud nous rappelle, cependant, que le système se met en place dans l’ambivalence (13) : « Il est de notoriété publique que les prêtres ne purent maintenir la soumission des foules à la religion qu’aux prix de ces grandes concessions aux instincts des hommes. Et on en demeure là : Dieu seul est fort et bon, l’homme est faible et pécheur. De tout temps ; l’immoralité a trouvé dans la religion autant de soutien que la moralité » L’un des plus grands exemples en la matière, et dont les tirages égaleront ceux de la Bible, sera le très célèbre « L’imitation de Jésus Christ » écrit au Moyen-Age par un moine néerlandais, Thomas A. Kempis, qui fut maître des novices de l’abbaye du Mont-Saint-Agnès et où il mena une vie de retrait du monde, partagée entre exercices de dévotion et écriture. Son ouvrage aura un effet déterminant sur l’orientation chrétienne qui se rallie au dolorisme (14) et passionnera même jusqu’à nos jours, les personnes septiques religieusement, ou franchement athées ! Précédant les écrits de Luther et Calvin, dans une parfaite orientation augustinienne, Kempis souligne l’absolue perversion de l’homme (15) : « De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre, si vous me délaissez ? Et qu’ai-je à dire si vous ne faites pas ce que je vous demande ?

Je ne puis certes penser et dire avec vérité que ceci : Seigneur, je ne suis rien, je ne peux rien de moi-même, je n’ai rien de bon, je sens ma faiblesse en tout, et tout m’incline vers le néant ». Cette pensée, n’orientera pas l’auteur vers la recherche de la grâce et de la prédestination que mettra en place le protestantisme, mais vers la souffrance partagée avec le Christ pour être plus proche de lui et donc mériter son pardon en tant que Père. Il écrit (16) dans le chapitre XVIII du livre troisième intitulé : « Qu’il faut souffrir avec constance les misères de cette vie à l’exemple de Jésus-Christ » : I – « Jésus Christ : Mon fils, je suis descendu du ciel pour votre salut : je me suis chargé de vos misères, afin de vous former par mon exemple à la patience et de vous apprendre à supporter les maux de cette vie sans murmurer.

Car, depuis l’heure de ma naissance jusqu’à ma mort sur la croix, je n’ai jamais été sans douleur.

J’ai vécu dans une extrême indigence des choses de ce monde ; j’ai entendu souvent bien des plaintes de moi ; j’ai souffert avec douceur les affronts et les outrages ; je n’ai recueilli sur la terre, pour mes bienfaits, que de l’ingratitude ; pour mes miracles, que des blasphèmes ; pour ma doctrine que des censures.

II-Le F : Puisque vous avez montré, Seigneur, tant de patiente durant votre vie, accomplissant par-là, d’une manière parfaite, ce que votre Père demandait de vous, il est bien juste que moi, pauvre pécheur, je souffre patiemment ma misère selon votre volonté, et que je porte pour mon salut, aussi longtemps que vous le voudrez, le poids de cette vie corruptible.

Car, bien que la vie présente soit pleine de douleurs, elle devient, cependant, par votre grâce, une source abondante de mérites, et votre exemple suivi par vos saints la rend plus supportable et précieuse, même aux faibles ». Nous assistons là à un véritable transfert de souffrance dont le but est à la fois de plaire à Dieu le Père en imitant Jésus et donc d’être égal au fils préféré, mais aussi en payant sa propre culpabilité d’espérer dépasser le même Père ! La très savante théologie est tellement proche parfois des comportements infantiles qui, au paroxysme, peuvent faciliter la mise en place de certaines perversions comme le sadisme et le masochisme : l’art nous en fait écho. Par exemple, dans les représentations du supplice de Saint Sébastien, où souffrance, jouissance et homosexualité y sont particulièrement présents.

Musique maçonnique

 Homme, donc coupable ! D’un crime dont il ne se souviendrait plus et que Freud nous remettrait en mémoire, en écrivant (17) : « Dans le mythe chrétien, le péché originel résulte incontestablement d’une offense envers Dieu le Père. Or, le Christ a libéré les hommes du poids du péché originel, en sacrifiant sa propre vie, nous sommes en droit de conclure que ce péché avait consisté en un meurtre. D’après la loi du talion profondément enracinée dans l’âme humaine, un meurtre ne peut être expié que par le sacrifice d’une autre vie ; le sacrifice de soi-même signifie l’expiation d’un acte meurtrier. Et lorsque ce sacrifice de sa propre vie doit amener la réconciliation avec Dieu le Père, le crime à expier ne peut être autre que le meurtre du père ». Mais, les autorités religieuses tiennent à préserver cela comme un mystère, ce qui est une manière de préserver la toute-puissance de la figure paternelle. Les évêques de France, dans leur catéchisme déclarent (18) : « La doctrine du péché originel nous dit quelque chose de fondamental et de toujours actuel. Nous sommes en quelque sorte précédés par le mal, du fait de notre appartenance à la famille humaine, représenté en son origine par Adam. Telle est la condition faite par le péché originel à tout fils et à toute fille d’homme ». Même Job, le juste, est victime du jeu divin et sa souffrance n’est que le résultat d’un pari un peu pervers, dirions-nous, entre Dieu et Satan ! Saint-Paul, grand explorateur de son inconscient, constatera que, malgré sa volonté, il n’est pas maître de ses dérives : « Nous savons certes que la loi est spirituelle ; mais moi je suis charnel, vendu comme esclave au péché. Effectivement, je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je suis d’accord avec la loi et reconnais qu’elle est bonne ; ce n’est donc pas moi qui agis ainsi, mais le péché qui habite en moi. Car je sais qu’en moi-je veux dire dans ma chair- le bien n’habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, ce n’est pas moi qui agis, mais le péché qui habite en moi » (Epître aux Romains 7, 14 à 20). Ce texte est extrêmement intéressant : il nous montre la découverte de l’inconscient, (qualifié de péché !) et le vécu de la souffrance du sujet dans la trahison de sa volonté d’appliquer la loi morale. Ce qui fera écrire Freud au pasteur Pfister dans une lettre du 9 octobre 1918 (19) : « L’éthique m’est étrangère et vous êtes pasteur d’âmes. Je ne me casse pas beaucoup la tête au sujet du bien ou du mal, mais en moyenne, je n’ai découvert que fort peu de « bien » chez les hommes. D’après ce que j’en sais, ils ne sont pour la plupart que de la racaille, qu’ils se réclament de l’éthique de telle ou telle doctrine-ou d’aucune ». Terrible déclaration qui clôture l’océan de souffrances de la première guerre mondiale, sans deviner la seconde qui allait advenir !

Au-delà des approches littéraires, théologiques ou psychanalytiques de la notion de souffrance, nous avancerons une autre approche, philosophique celle-là, en considérant la souffrance comme venant d’un échec de l’idéalité. Une maladie du « pas à la hauteur ». Contrairement à l’animal, être d’instinct, l’homme est baigné dans le langage, donc vivant dans le symbolique, ce qui en fait un animal dénaturé. L’enfant, avant sa naissance et même sa conception est présente dans le langage des parents qui vont bâtir un « idéal du moi » autour de lui et ainsi mettre en place une tentative de prédestination pour lui. Ce qu’écrit le psychanalyste Denis Vasse (20) : « Le petit d’homme enroulé au ventre de sa mère dont il se nourrit, n’est différent du poisson dans la mer que dans le désir de ses parents. Ce champ du désir qui préexiste à l’enfant tisse un réseau signifiant où sa naissance va l’insérer. Il est celui dont on parle. Il est désiré… Selon la qualité de ce réseau signifiant, selon la parole qu’auront échangée ses parents, l’enfant sera vécu sur le mode de la consommation ou de la filiation ».

Le nourrisson va-t-il répondre à l’image des parents et son désir d’être aimé, donc d’être sécurisé, va-t-il répondre aux désirs inconscients des parents qui se vivent à travers lui ? Restera-t-il l’objet de consommation, de dévoration, de substitut, ou deviendra-t-il un sujet qui met en place son « moi idéal » qui est la configuration de son désir ? Cela dépend de sa capacité à dépasser l’impératif catégorique, quasiment kantien, du milieu familial, pour mettre en place un Surmoi qui est l’acceptation de l’altérité du prochain et donc de l’accès à l’éthique du « soi-même comme un autre », cher à Paul Ricoeur. Tout cela est un processus qui se passe très souvent dans la souffrance, car il repose sur toute une série de morts symboliques, qui peuvent conduire à un repli sur soi, à l’illusion d’une totale autarcie dont seul le psychotique peut se permettre. Cela nous éclaire aussi sur un autre fonctionnement important qui génère une souffrance : le désir est motivé par le manque et donc toute relation est l’aveu d’un manque dont l’objet est le témoin, d’où ce mélange dans des proportions variables, dans la relation à l’autre, de la gratitude et de la haine. D’où la souffrance d’être celui ou celle qui est dans le manque, donc dans l’imperfection…

La souffrance est fondamentalement un manque que rien ne vient combler. D’où son aspect permanent, car le manque est vécu comme une détresse, car il nous fait entrer à chaque fois dans l’incertitude de la réalisation du désir et donc de la souffrance. Ce qui fait dire au Samthya Sutra, cité par Mircea Eliade (21) : « Seul est heureux celui qui a perdu tout espoir ; car l’espoir est la plus grande torture qui soit et le désespoir la plus grande béatitude ». Un texte qui ne fut pas sans inspirer Emil Cioran !

Nulle joie masochiste, ni tout espoir de rédemption n’est à attendre de la souffrance : elle fait partie de la nature non achevée de l’homme et de l’imperfection de son langage qui crée pourtant sa différence fondamentale avec l’animal en lui donnant accès au symbolique qui fait barrage à la dureté implacable du réel. C’est sans doute ce qui peut nous amener au discernement qui nous fait prendre distance avec l’instinct et atténue cette souffrance liée à notre si fragile existence. C’est seulement dans l’obscurité de la « nuit obscure » de Jean de La Croix (22) que nous pouvons entrevoir cette flamme vacillante vers laquelle nous dirigeons nos pas à tâtons, le mensonge étant de vouloir prendre l’illusion, dérivée du désir, pour la vérité du désir…

 NOTES

– (1) Voir Annexe I: Le Sermon de Benares et les Quatres Vérités.

– (2) Freud Sigmund : Métapsychologie. Paris. Ed.Gallimard. 1968. (Pages 11 à 43)

– (3) Robbe-Grillet Alain : L’année dernière à Marienbad. Paris. Les Editions de Minuit. 1961. (Pages 102 et 103)

– (4) Drieu La Rochelle Pierre : Romans, récits, nouvelles. Paris. Ed. Gallimard. 2012. (Page 332)

– (5) Idem (Page 339)

– (6) Ibidem (Page 338)

– (7) Freud Sigmund : Métapsychologie. Paris. Ed. Gallimard. 1968. (Page 14)

– (8) Idem (Page 40)

– (9) Hesse Hermann : Le voyage en orient. Paris. Ed. Calmann-Lévy. 1948.

– (10) Voir annexe II : Psaume 50.

– (11) Potlatch : Système de dons et de contre-dons dans le cadre de partage symboliques. Marcel Mauss et René Girard ont étudiés attentivement la mise en place de ce système et de ce qu’il révèle dans le sens du « cadeau empoisonné » !

– (12)Freud Sigmund : Totem et Tabou. Paris. Ed. Gallimard. 1993.

– (13) Freud Sigmund : L’avenir d’une illusion. Paris. PUF. 1971. (Page 54)

– (14) Dolorisme : Doctrine qui prône la douleur comme un rapprochement possible avec Dieu. Le stoïcisme en fut le modèle philosophique durant l’Antiquité et sera très largement adopté par le christianisme. Le Pape Pie XII (1876- 1958) fera la déclaration que le dolorisme n’est pas une obligation morale pour les chrétiens. Le dolorisme fut parfois transposé à la figure de la vierge Marie, comme mère souffrant de la perte de son fils, par exemple, dans l’invocation de « Notre Dame des Douleurs ».

– (15) A. Kempis Thomas : L’imitation de Jésus Christ. Paris. Ed. Du Cerf 2019. (Page 208)

-(16) Idem (Pages 167 et 168)

– (17) Freud Sigmund : Totem et tabou. Paris. Ed. Payot. 2001. (Page 216)

– (18) Les Evêques de France : Catéchisme pour adultes. Paris. Ed. Du Cerf. 1991. (Paragraphe 122).

– (19) Freud Sigmund : Correspondance avec le pasteur Pfister. Paris.Ed. Gallimard. 1966. (Page 103)

– (20) Vasse Denis : Le temps du désir. Paris. Ed. Du Seuil. 1977. (Pages 64 et 65)

– (21) Comte-Sponville André : L’amour-La solitude. Paris. Ed. Albin Michel. 2000. (Page 55)

– (22) De La Croix Jean : La nuit obscure. Paris. Ed. Du Cerf. 1992.

 BIBLIOGRAPHIE

– Augustin Saint : Les confessions. Paris. Ed. France Loisirs. 1994.

– Balmary Marie : Le sacrifice interdit. Paris. Ed. Grasset. 1994.

– Chasseguet-Smirgel Jeannine : L’idéal du Moi. Essai psychanalytique sur la maladie d’irréalité. Paris. Ed. Tchou. 1974.

– Delumeau Jean : Le péché et la peur. Paris. Ed. Fayard. 1983.

– Freud Sigmund : Inhibition, symptôme et angoisse. Paris. PUF. 1977.

– Hesnard Angelo : L’univers morbide de la faute. Paris. PUF. 1971.

– Hesnard Angelo et Laforgue René : Le processus d’autopunition. Paris. Ed. L’harmattan. 2001.

– Jones Ernst : Théorie et pratique de la psychanalyse. Paris. Ed. Payot. 1969.

– Kierkegaard Sören : Miettes philosophiques. Le concept de l’angoisse et le traité du desespoir. Paris. Ed. Gallimard. 1990.

– Lacan Jacques : L’éthique de la psychanalyse. Le Séminaire. Livre VII. Paris. Ed. du Seuil. 1986.

– Lacan Jacques : De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité ». Paris. Ed. Du Seuil. 1975.

– Lacan Jacques : Le Séminaire. Livre X. L’angoisse. Paris. Ed. Du Seuil. 2004.

– Lachaud Denise : L’enfer du devoir. Paris. Ed. Hachette. 2000.

— Le Breton David : Anthropologie de la douleur. Paris. Ed. Métaillé. 1995.

– Mauss Marcel : Sociologie et anthropologie. Essai sur le don. Paris. PUF. 1950.

– Plé Albert : Freud et la religion. Paris. Ed. Du Cerf. 1968.

– Plé Albert : Freud et la morale. Paris. Ed. Du Cerf. 1969.

– Pontalis J-B : Entre le rêve et la douleur. Paris. Ed. Gallimard.1977.

– Rank Otto : Le traumatisme de la naissance. Paris. Ed. Payot. 2002.

– Ricoeur Paul : Finitude et culpabilité. Paris. Ed. Aubier. 1988.

– Ricoeur Paul : Soi-même comme un autre. Paris. Ed. Du Seuil. 1990.

– Sarthou-Lajus Nathalie : La culpabilité. Paris. Ed. Armand Colin. 2002.

– Teppe Julien : Dictature de la douleur ou précision sur le dolorisme. Paris. Ed. La Caravelle. 1936.

– Treppe Julien : Apologie pour l’anormal ou manifeste du dolorisme. Paris. Ed. J. Vrin. 1973.

 ANNEXE 1

 LE SERMON DE BENARES ET LES QUATRES VERITES

2- « Cela, moine, est la noble vérité de l’origine de la souffrance : c’est cette avidité qui engendre la renaissance et, liée au plaisir et à la passion, tantôt ici, tantôt là, trouve toujours un nouvel agrément, avidité des sens, avidité pour l’existence, avidité pour la non-existence. »

3- « Cela, moine, est la noble vérité de l’extinction de la souffrance : c’est la résolution complète de l’extinction du désir, son abandon, son abolition sans repos, le renoncement et le détachement de lui. »

4- Cela, moine, est la noble vérité du sentier vers l’extinction de la souffrance. Le noble octuple sentier, à savoir :
Vue juste,
Décision juste,
Parole juste,
Action juste,
Comportement juste,
Effort juste

 ANNEXE II

PSAUME 51. PSAUME DE DAVID.
AU CHEF DES CHANTRES. LORSQUE NATHAN, LE
LE PROPHETE, VINT A LUI, APRES QUE DAVID FUT
ALLE VERS BATH-SCHEBA.

Aie pitié de moi, mon Dieu, selon ta fidélité,
selon ta grande miséricorde efface mes torts.
Lave-moi sans cesse de ma faute
purifie-moi de mon péché.
Car je connais mes torts,
J’ai toujours mon péché devant moi.
Contre toi, toi seul, j’ai péché,
ce qui est mal à tes yeux je l’ai fait.
Ainsi tu es juste quand tu parleras,
Irréprochable quand tu jugeras.
Voici, dans la faute j’ai été enfanté
et dans le péché, conçu des ardeurs de ma mère.
Voici, tu aimes la vérité dans les ténèbres,
dans ma nuit, tu me fais connaître la sagesse.
Ôte mon péché avec l’hysope et je serai pur ;
lave-moi, et je serai plus blanc que la neige.
Fais que j’entende l’allégresse et la joie,
et qu’ils dansent les os que tu as broyés.
Devant mes péchés, détourne-toi,
toutes mes fautes, efface-les.
Crée pour moi un coeur pur, Dieu ;
enracine en moi un esprit tout neuf.
Ne me rejette pas loin de toi,
ne me reprends pas ton esprit saint ;
rends-moi la joie d’être sauvé,
et que l’esprit généreux me soutienne !
J’enseignerai ton chemin aux coupables,
et les pécheurs reviendront vers toi.
Mon Dieu, Dieu sauveur, libère moi du sang
que ma langue crie ta justice.
Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche proclamera tes louanges.
Tu n’aimerais pas que j’offre un sacrifice,
tu n’accepterais pas d’holocauste.

Le sacrifice voulu par Dieu, c’est un esprit brisé.
Dieu, tu ne rejettes pas un coeur brisé et broyé.
Fais du bien à Sion,
rebâtis les murs de Jérusalem.
Alors tu aimeras les sacrifices prescrits,
offrandes totales et holocauste,

alors on offrira des taureaux sur ton autel.

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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