sam 20 avril 2024 - 07:04

Le mot du mois : « Norme »

Sans équivalent étymologique dans le fonds indo-européen, le latin *norma ressortit au vocabulaire technique et désigne l’équerre, la règle pour établir le tracé d’un plan et construire un édifice solide. Avec une probable parenté avec le grec *gnômôn, qui nomme ainsi l’équerre, la règle, l’aiguille du cadran solaire, le cadran lui-même, une mesure mathématique chez Aristote ou Euclide.

La norme technique assure la stabilité de l’édifice à construire. Sociale, elle autorise le bon fonctionnement d’un groupe qui s’y reconnaît dans le consensus. Politique, elle sera le garant de la sérénité des peuples.

Le paronyme *forma, par un même cheminement sémantique, désigne la forme adéquate, donc la beauté équilibrée. L’île de Formose, actuelle Taïwan, ne fut-elle pas ainsi nommée par les Portugais, que séduisait sa luxuriance au 16e siècle ?

L’énorme, *ex-normis, est l’irrégulier qui fausse le tracé de l’équerre. A l’énorme répond l’informe, qui n’entrent pas dans l’équilibre convenable.

Pour dire la norme, Grecs puis Latins, avant tout soucieux d’équilibre et de mesure, ont donné libre cours à une profusion de termes issus de l’indo-européen *ar-, « ajustement harmonieux », ce qui met d’équerre, rend juste et exact. L’art, – et le rite, de la même racine -, y désigne l’« ordre » comme adaptation harmonieuse des parties d’un tout, notion cardinale de l’univers juridique, religieux et moral des Indo-Européens. Ordonnance de l’univers, mouvement des astres, périodicité des saisons et des années, donc rapports des hommes entre eux. Sinon, tout retournerait au chaos.

Dans ce vaste champ, le feu d’artifice côtoie l’arithmétique et l’armée, la sphère armillaire dans son armoire, l’armateur en alarme qui fait l’article devant l’inertie des aristocrates.De quoi jouer de l’harmonica avec les orteils, eh oui!

Dans la Grèce antique, l’idéal moral et social « médèn agân, rien de trop » n’est pas synonyme de médiocrité réductrice, mais d’un idéal de mesure et de convenance, dont la loi, *nomos, donne la teneur précise. Au sens premier de « partage » de la terre à cultiver, du pacage des troupeaux. De ce fait, la loi assure la répartition judicieuse et équilibrée des richesses, de la nourriture, des objets divers. Etablie selon l’usage ou la convenance, elle est l’arrangement en conformité avec une vérité reconnue de tous. Et les Grecs, même très jaloux de leur indépendance, ont placé cette allégeance à la loi, et à une norme librement consentie, en miroir de leur non moins grande allergie à toute forme d’arbitraire et d’autocratie. Seul le consentement initial à la norme donne corps, rôle et pouvoir à cette convention et ce consensus, implicites et explicites, politiques et sociaux. L’harmonie de la communauté familiale, morale, ethnique, est à ce prix. Par la coutume et l’éducation, même soumises à variations multiples au gré de la versatilité des époques et des sociétés, on édictera les normes de l’admissible et de l’inadmissible. Avec leur lot de sacrilèges féconds, scientifiques entre autres, de transgressions nécessaires à la vitalité des évolutions, envers et contre la rigidité peut-être stérilisante des conservatismes obsolètes, des contre-vérités véhiculées par la rumeur et porteuses de tant de violences et d’anathèmes.

Face aux préjugés, reste à savoir qui décide légitimement du risque de leur outrepassement…

Qui décrète la normalité, ou l’anormalité qui menacerait la pureté présumée du groupe ? La conformité à une prétendue conscience collective, autoproclamée par ceux qui s’arrogent ce formidable outil de pouvoir ?

Il est urgent de se poser ces questions.

Annick DROGOU

Normal ou énorme, qui choisit ? Normes morales, qui régulent la vie sociale, et normes techniques, qui envahissent nos sociétés de modernité tardive ? Il est piquant de constater que ces dernières se font de plus en plus inquisitoriales et prescriptives dans les moindres détails, quand les premières deviennent floues et sont de plus en plus bousculées et remises en cause.

Les normes techniques s’imposent dans tous les domaines de la vie, comme standards de sécurité dans la production de marchandises ou de services. Nos contemporains avides de sécurité et de prévisibilité redemandent à la puissance publique toujours plus de normes qui limitent les risques, quitte à ce que trop de normes se contredisent entre elles. Les normes techniques remplacent progressivement l’esprit de responsabilité, abdication des libertés devant la toute-puissance du pilotage automatique logarithmique de nos sociétés. Les normes sont autant de rails qui enserrent et tracent le chemin d’un bien-être qu’on confond trop souvent avec le bonheur. Cette limitation des risques fait le plus souvent consensus et nos contemporains en redemandent toujours plus à ceux qui les gouvernent.

Tout autre est la norme morale qui repose sur l’adhésion à des principes supérieurs et appelle à la reconnaissance de vertus qu’il ne faut pas confondre avec les valeurs, notion chaque jour plus fluctuante à la bourse de l’opinion. Hélas, on oublie que la seule morale qui vaille ne se comprend pas sans le dépassement. Le risque est aujourd’hui de réduire la norme morale à un bain tiède où barbotent des foules désorientées bien que rassurées par les normes techniques. Antigone, reviens vite nous montrer ce qu’est la norme morale, la seule, l’énorme, qui va avec l’honneur et dignité !

Jean DUMONTEIL

3 Commentaires

  1. Passionnant et très rassurant que des Esprits formalisent en quelques mots les … maux de notre Société, que dis-je: de notre CIVILISATION.
    Que d’idées, de sources de réflexion dans toutes ces lignes!
    Je plagie: “Tout est dit, et (je) viens trop tard…..!”
    Mais ne peux m’empêcher d’ajouter:
    Autant pouvons-nous reconnaître (sous réserve de la contrôler) l’aide, la sécurisation apportées par les normes techniques, autant bien évidemment, l’Histoire de l’Humanité révèle les dangers de “normalisation” des Morales.
    NORMES TECHNIQUES:
    Nécessaires pour endiguer l’explosion d’un monde technologique, mécanique, informatique, se livrant maintenant à l’Intelligence Artificielle, elles flirtent avec, voire personnifient l’absurdité,
    P.S.: Pour sourire et souligner l’immense danger des normes techniques, je me rappelle un article d’un cerveau diarrhéique ( voire ci-après…) de Bruxelles décrivant en de longs paragraphes les normes à respecter en matière de CUVETTES de TOILETTES. Hauteur, largeur, profondeur…
    NORMES MORALES:
    De la nuit des temps, philosophes, penseurs, moralistes, (et malheureusement politiques), de tous horizons ont exposé leurs théories sur le monde infini de la Morale. Certains incitant ‘Homme à conduire ses recherches personnelles, d’autres le prenant par la main pour l’éclairer, l’aider à cheminer sur le parcours de sa Vie, d’autres encore s’acharnant à lui imposer leurs propres canons, croyances ,, vertueuses ou démoniaques.
    Aujourd’hui: où en sommes-nous, où allons-nous?.
    Homme, réveille-toi!
    Ne te laisse pas engloutir dans le “bain tiède” du laxisme,
    Qu’elle soit offerte par des mains “bienveillantes, ou imposée sous contrainte: Ne croque pas cette pomme ;
    Respect de Toi même, respect des Autres.
    Bonne journée!
    J’ai dit.,

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Annick Drogou
Annick Drogou
- études de Langues Anciennes, agrégation de Grammaire incluse. - professeur, surtout de Grec. - goût immodéré pour les mots. - curiosité inassouvie pour tous les savoirs. - écritures variées, Grammaire, sectes, Croqueurs de pommes, ateliers d’écriture, théâtre, poésie en lien avec la peinture et la sculpture. - beaucoup d’articles et quelques livres publiés. - vingt-trois années de Maçonnerie au Droit Humain. - une inaptitude incurable pour le conformisme.

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