jeu 29 février 2024 - 11:02

Ethique et Franc-maçonnerie

(me retrouver dans l’autre ô combien dissemblable !)

« Dieu c’est une fonction qui introduit, Quel travail ! de l’éthique dans les gênes et de la gêne dans l’éthique »

Philippe Sollers  (Théorie des exceptions)

Partons, si vous le voulez bien, du postulat que la reconnaissance et l’acceptation de l’altérité de l’autre est ce qui pourrait définir au mieux l’éthique du Franc-Maçon. L’autre, à jamais différent de moi, mais cependant étant de la même nature que moi.

Quel piège mes amis !

Nous avons là une tâche digne de résoudre la quadrature du cercle : en effet, nous sommes un regroupement d’hommes et de femmes animés des meilleurs sentiments du monde, donc avec des sentiments éthiques mais différents qu’il conviendrait de rassembler pour en donner une définition maçonnique commune ! Les « meilleurs sentiments du monde » sont loin d’apporter l’unanimité dans la conception de l’éthique. Prenons deux exemples : dans le « Contrat Social » Jean-Jacques Rousseau déclare sa célèbre maxime : « L’homme est né libre et pourtant il est dans les fers », l’éthique consistant donc à le délivrer des contraintes sociétales afin qu’il retrouve la bonté naturelle du très théorique « bon sauvage », alors qu’à l’inverse du panorama, Sigmund Freud, répondant au pasteur Pfister qui lui faisait compliment de son humanisme, lui répondait dans une lettre du 9 octobre 1918 (1) : « Je ne me casse pas beaucoup la tête au sujet du bien et du mal, mais, en moyenne je n’ai découvert que fort peu de « bien » chez les hommes. D’après ce que j’en sais, ils ne sont pour la plupart que de la racaille, qu’ils se réclament de l’éthique de telle ou telle doctrine-ou d’aucune », proposant, comme « éthique de remplacement » (2) de tenter de gérer ce qu’il en est de la racaillerie humaine afin que Thanatos, la pulsion de mort ne prenne le pas sur Eros, au terme d’un combat permanent prenant naissance dans les pulsions destructrices dont nous sommes les assujettis.

Mais, au fait, il conviendrait de cerner ou de définir ce qu’il en est de l’éthique ! Angèle Kremer-Marietti, docteur ès Lettres et Sciences humaines, écrit, dans son livre sur l’éthique (3) : « Si la morale est marquée du sceau de l’histoire présente ou passée, l’éthique concerne la théorie et la pratique morales considérées du point de vue d’une situation fondatrice, en perspective sur le passé et sur un futur immédiat ou lointain ». Cela signifie qu’au-delà des morales passagères, condamnées à terme à la contradiction, il convient de trouver l’ « inchangé » qui assure la garantie à l’humain de sa protection, dans une stabilité qui échappe à la vacuité. Une sorte d’ « Ordo ab Chaos » en quelque sorte! L’éthique, c’est restaurer en nous et chez l’autre le « devenir une personne » au lieu de n’être que des objets utilitaires. Cela suppose plusieurs niveaux de libération : libération politique et sociale (éliminer les causes immédiates de la pauvreté et de l’injustice), libération humaine (Ce qui limite la capacité de devenir soi-même), libération de l’égoïsme collectif et personnel, libération de nos « endoxa », les idées reçues. En fait, restaurer chez l’autre et chez moi, l’estime qui nous permettra de dialoguer, au-delà des faux-semblants.

Nous portons en nous même l’image d’une représentation, comme certains le font en portant une signalisation extérieure : croix, magen david, main de Fatma, insigne d’appartenance à un parti, symboles maçonniques, symboles sportifs, le vêtement, etc… De façon à prévenir l’autre : « voilà qui je suis. Et toi ? ». Porter cette image en soi-même, c’est porter une responsabilité qui va au-delà de soi-même. Cela nous amène à vivre, nous pourrions dire à affronter, l’ « ipseité », l’altérité fondamentale de l’autre, alors que nous n’aspirons qu’à la « mêmité », ce lieu imaginaire et mortifère où ne nous ne serions qu’entourés de miroirs qui nous rendraient le sublime reflet de nous-même ! Mais, comme dans l’histoire de la marâtre de Blanche-Neige, le miroir que représente l’autre me trahit et je le brise. Par nature, dans la Maçonnerie mixte, nous pourrions dire que la découverte de l’altérité se fait, dès le plus jeune âge, par la découverte, bouleversante et déterminante, de la différence des sexes. L’ « autre » n’est pas comme moi et ne le sera jamais, même s’il se prêtait au jeu du faire semblant. L’éthique débute par l’acceptation de cette fondamentale différence. Nul besoin de mettre en place un entraînement avec de lointaines cultures, l’étranger est dans la maison et ce n’est pas évident de lui laisser un coin pour s’installer ! Il est intéressant de noter, à ce propos, que dans la Genèse deux récits de la création de l’homme et de la femme existent : le second récit de la création d’Adam (chapitre 2) occulte le premier où Adam est masculin et féminin. Dans ce second récit, le féminin est subordonné au masculin (la fameuse côte d’Adam !) donc un « rattrapage » de la puissance sur l’autre avec comme conséquence sa subordination. L’éthique, qui suppose l’égalité dans la différence conservée, est balayée par la volonté d’une hiérarchisation de l’intime. Une sorte d’ « Origine des espèces », chère à Darwin.

Les éthiques qui se rapprocheraient sans doute le plus des conceptions maçonniques seraient celle de Paul Ricoeur et d’Emmanuel Lévinas. En effet, comment puis-je imaginer un instant ne pas être « Sois-même comme un autre », sans tomber dans une charité qui n’est que le camouflage d’une volonté de puissance, ou rester dans l’abstraction philosophique en oubliant que l’autre est avant tout un visage dans lequel nous nous retrouvons et dont nous ne pouvons gommer la révélation et l’effet-miroir qu’il opère sur nous, pour le meilleur ou pour le pire : Jorge Semprun raconte que dans le camp de concentration ou il avait été enfermé il était interdit de regarder un gardien sous peine d’être abattu immédiatement, afin que le détenu soit plongé dans ce que les Grecs appelaient l’ « Aphanisis », le « gommage » du sujet de l’histoire humaine et du souvenir. A la dérobée, Semprun regardait le visage des gardiens et y lisait une haine et un mépris profonds. Il nous dit que c’est cela qui le sauva du désespoir. Lire l’amour ou la haine sur le visage de l’autre, c’est toujours exister aux yeux de quelqu’un et de la communauté humaine, aussi pervertie soit-elle. C’est l’indifférence qui tue.

Accorder un regard à l’étranger et à sa culture, c’est le faire exister mais aussi tenter de me retrouver dans ma propre étrangeté, l’ « Unheimlich » comme l’appelait Freud, cette « étrange étrangeté » qui me fait découvrir en moi-même des idées étrangères et migrantes qui font, que si je ne les accepte pas, je serais dans l’impossibilité, d’accepter l’autre dans son altérité et le rejetterais comme je le fais de ces pensées venues de je ne sais-où et qui me squattent souvent. L’interprétation de soi devient estime de soi et des autres car, « L’homme heureux a besoin d’amis » comme le constatait Aristote (4). L’éthique repose sur le manque de l’autre qui est un « autre soi » et par la médiation de ce manque. Emmanuel Lévinas ira jusqu’à écrire : « Pas de soi sans un autre qui le convoque à la responsabilité », ce qui crée un infini endettement mutuel, une égalité qui donne pour vis-à-vis un autre qui est un chacun. De manière à ce que l’éthique ne soit pas du toc !…

 NOTES

– (1) : Correspondance de Sigmund Freud avec le pasteur Pfister (1909-1039). Paris. Editions Gallimard. 1966. (Page 103).

– (2) : Lacan Jacques : L’éthique de la psychanalyse. Le Séminaire-LivreVII. Paris. Editions du Seuil. 1986.

– (3) : Kremer-Marietti Angèle : L’éthique. Paris. PUF. 1987. (Page 3).

– (4) : Aristote : L’éthique à Nicomaque. Paris. Librairie Philosophique.J.Vrin. 1983.

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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