sam 20 avril 2024 - 07:04

Les saints fantaisistes : Nitouche, Greluchon, Guinefort… : par Laurent Ridel

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L’histoire est encore plus mouvementée que je le pensais. Gérard, un abonné, me signalait en effet un oubli dans mon récit : la cathédrale de Beauvais. Ce monument gothique qui se glorifiait déjà d’avoir les plus hautes voûtes du monde fut surmonté au XVIe siècle d’une tour lanterne culminant à 153 m. Ce record mondial tint 7 ans (1566-1573) jusqu’à ce que les piliers de la croisée du transept, fragilisés par le poids à supporter, fassent basculer la construction. L’ironie du drame, c’est que les chanoines, commanditaires de la tour lanterne, doutaient de sa pérennité avant même son achèvement.   
Dans vos mails, vous avez tenu à me signaler les records du XIXe siècle : l’église principale d’Ulm en Allemagne (161 m), les cathédrales de Cologne (157 m) et de Rouen (151 m). Tout à fait, mais l’objectif de cette infolettre n’était pas de lister les églises les plus hautes du monde, juste les péripéties du record de Strasbourg.  Aujourd’hui, nouveau sujet : je compte vous parler de quelques saints fantaisistes. Mais avant, voici une suggestion de voyage.
3 raisons de visiter le château de Dinan
À Dinan, sous-préfecture des Côtes-d’Armor, le château est à cheval sur les remparts. Il vaut une visite parce que :  – C’est un château-palais condensé en une tour. Son principe est copié du donjon du château de Vincennes, résidence du roi de France. À Dinan, c’est le duc de Bretagne Jean IV qui fait construire le château et s’y installe. La tour renferme 6 niveaux auxquels s’ajoutent les combles. Paradoxalement, en concentrant toutes les fonctions en une seule tour, le château s’est avéré trop petit et le duc ne put y vivre qu’entouré d’une cour restreinte.
– Ce château est aussi un musée dont la scénographie a été revue en 2020. Dans ce projet, les inévitables écrans interactifs ont leur place, mais vous pourrez goûter des sensations moins numériques : sentir les différentes épices utilisées dans la cuisine médiévale, saisir une épée ou une masse d’armes, caresser les tissus précieux des costumes. Mention spéciale pour l’illustrateur Ugo Pinson qui a reconstitué par la peinture les événements historiques et les intérieurs du château. 
– Du château, partez à la découverte de Dinan. Riche en églises et vieilles maisons à pan de bois ou en pierre, la petite ville bretonne a un cachet indéniable. Elle mérite largement son label « ville d’art et d’histoire ».
Les saints fantaisistes
Des historiens remettent en cause l’existence de nombreux saints. Ici, on s’intéressera aux saints que même l’Église ne reconnaît pas.  Premier cas de figure : des saints qui se sont glissés dans des toponymes à la faveur d’une déformation orthographique et phonétique. Par exemple, ne vous faites pas avoir par Saint-Arnac dans les Pyrénées-Orientales. Le nom originel de cette commune était Centernac. Aucun rapport avec un saint.

La Bretagne est riche en ces déformations. Beaucoup de toponymes commençaient par « san » (vallée en breton), transformé au fil des réécritures en « Saint-». Parmi les saints fantaisistes, il y a aussi tous ces personnages que le peuple a promus sans l’aval religieux. Vous avez peut-être entendu parler de saint Greluchon. Il est pourtant absent des vies de saints. Une tradition orale le présente comme un ermite des Ardennes, capable d’évangéliser les sangliers ! Sa réputation principale était de guérir la stérilité des femmes. Selon l’historien de l’art Louis Réau, ce pouvoir dérive d’un jeu de mots sur son nom.

Greluchon renvoie aux grelots, soit les testicules.  Au XVIe siècle, l’imprimeur et humaniste Robert Estienne confirme par une anecdote grivoise la réputation fertilisante de ce saint. Dans l’abbaye de Déols (Indre), se trouvait une statue couchée du saint. Des femmes en désir d’enfant venaient plusieurs fois par jour, « s’étendre sur lui de tout leur long […] boire un certain breuvage dans lequel il y a de la poudre qu’on racle des génitoires du saint, desquelles il est horriblement bien fourni ».

Toujours selon notre informateur, les femmes « deviennent grosses en ce faisant, sans que leurs maris en aient aucunement la peine ». 😂 L’histoire paraît incroyable. Il y a de quoi s’en méfier quand on sait que son rapporteur Robert Estienne était protestant. Comme beaucoup de ses coreligionnaires au temps des guerres de Religion, il usait de la satire pour se moquer du culte des saints chez les catholiques. 

Mais il y a bien un fond de vérité. Ailleurs qu’à Déols, on connaît des statues de Greluchon grattées par des femmes pour en recueillir de la poudre destinée à être bue dans une mixture.  Par contre, n’accordez aucun crédit à sainte Nitouche, invention de l’auteur de Gargantua, François Rabelais. Orthographié à l’origine « Saincte Nytouche », cette fausse sainte se donne l’air de « n’y pas toucher ». Les auteurs suivants s’en sont servis comme expression pour désigner une femme qui publiquement joue l’innocente, passe pour prude et chaste, mais cache une nature plus vicieuse. 

Plus qu’un personnage, saint Glinglin est une date imaginaire dans le calendrier. On s’attend à ce qu’une chose arrive à la Saint-Glinglin, autrement dit, quand les poules auront des dents. Ce nom dériverait du patois de Lorraine, glinguer signifiant « sonner, résonner »🔔. « Proposer, par exemple, de payer à la Saint-Glinglin, c’est proposer à l’ignorant qui ne connaît ni le calendrier ni les saints de l’Église de payer à une sonnerie de cloche, sans préciser laquelle, ni une date précise ». Ce qui peut mener très loin dans le temps », selon les facétieux auteurs Loïc Bonisoli et Gautier Mornas. Ces deux prêtres sont auteurs d’un Dictionnaire décalé du vocabulaire tiré de la Bible, de l’histoire de l’Église et de l’argot ecclésiastique. Et il y a matière entre « avoir le bourdon », « une grenouille de bénitier » ou « pleurer comme une (marie-)madeleine ».  

Par contre, les deux prêtres n’évoquent pas saint Guinefort. Et pourtant quelle histoire ! Il a la particularité d’être un saint animal. Dans un château près de Lyon, vivait le lévrier Guinefort🐶. Un jour un serpent se glissa jusqu’au berceau où dormait le petit garçon du seigneur. Le chien surgit, attaqua et dévora le reptile. Le bébé était secouru. Malheureusement, avec sa gueule pleine de sang, le héros fit peur à la nourrice qui crut le nourrisson englouti par Guinefort. Alerté, le seigneur débarqua, tira son épée et tua le chien.  Toute la maisonnée se rendit compte de l’erreur lorsqu’ils entendirent le bébé gémir dans le berceau. Le corps du lévrier fut jeté dans un puits et recouvert de pierre. Le château fut abandonné et les bois le recouvrirent.  

Les paysans eurent vent de l’histoire. Ils se mirent à vénérer le courageux chien. Des femmes apportaient leur enfant faible et malade sur sa tombe dans l’espoir que saint Guinefort les rende forts . Encore un pouvoir né d’un jeu de mots !  On connaît ce récit grâce à l’historien Jean-Claude Schmitt qui lui-même s’appuyait sur le témoignage médiéval d’Étienne de Bourbon. Au XIIIe siècle, ce religieux dominicain découvrit ce culte populaire et en fut scandalisé. « Superstition ! », dénonça-t-il. En bon inquisiteur, il fit raser le bois, exhumer les reliques canines et brûler le tout💥.  Vous aurez beau feuilleter le calendrier chrétien, de Guinefort, vous ne trouverez aucune mention. 
Souvenez-vous, je vous racontais la rivalité des bâtisseurs pour dépasser le record de la cathédrale de Strasbourg (142 m de haut). Aux XVIe et XVIIe siècles, quelques églises l’ont battu, mais provisoirement. À chaque fois, une catastrophe — tempête, incendie — détruisait la tour ou la flèche audacieuse. L’inébranlable Strasbourg redevenait n°1.

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