jeu 29 février 2024 - 01:02

Yoga, chamanisme, sorcellerie… Êtes-vous ouvert aux nouvelles spiritualités ?

De notre confrère lejdc.fr

Fabriquer ses propres croyances pour se distinguer de celles de sa famille, ériger la phrase « prendre du temps pour soi » en nouveau mantra, remplacer la religion par du développement personnel : le monde spirituel est-il devenu un objet de consommation comme les autres ? Pour beaucoup d’individus devenus adultes au tournant de l’an 2000, les conséquences de l’individualisme et du néolibéralisme ont eu aussi un impact sur leur rapport à la spiritualité.

Damien Karbovnik, Sociologue des religions, Université de Strasbourg

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Avez-vous déjà essayé le puppy yoga ou le yoga wine, déclinaisons les plus récentes et les plus branchées d’un yoga sans cesse réinventé ? À moins que vous ne soyez davantage tenté par une « retraite spirituelle laïque » ? Ou alors avez-vous ressenti en vous l’appel de votre « sorcière intérieure » ? Mais peut-être êtes-vous plutôt « appli de méditation » ?

La « révolution spirituelle », constatée dès les années 1990 par les sociologues Paul Heelas et Linda Woodhead, semble plus que jamais en marche et ne cesse de gagner en ampleur.

Dans les librairies, les rayons qui sont dédiés à la spiritualité ne font que croître et absorbent ceux dédiés à la religion, au bien-être, au développement personnel ou même à l’ésotérisme.

Associée à de multiples croyances et pratiques – du chamanisme à l’écologie en passant par la sorcellerie – la notion de « spiritualité » a le vent en poupe et de plus en plus de personnes se définissent grâce à elle, afin de mieux se distinguer de la religion. Que cherche-t-on à exprimer aujourd’hui par ce terme ? Pourquoi l’oppose-t-on à la religion ?

La difficulté à définir la spiritualité se dissipe en partie lorsqu’on la met en rapport avec le contexte de notre modernité tardive, période contemporaine déterminée par l’accélération technologique, notamment, en suivant le philosophe Harmut Rosa. Plus souple que la religion, il convient de comprendre la « spiritualité moderne » comme une multitude de systèmes individualisés, en permanente évolution et animée par une quête de sens et d’épanouissement personnel.

En filigrane, dans ces nouvelles spiritualités, s’observent aussi les conséquences de l’individualisme et du néolibéralisme, autant dans le rapport qu’ont les individus avec que dans l’idéologie qui les anime.

Une notion dépendante de son contexte

Depuis deux décennies, les définitions académiques de la spiritualité ne manquent pas, rappelant en cela le problème de définition que connaît la religion.

La notion de « spiritualité » trouve son origine dans le christianisme et prend le sens qu’on lui prête aujourd’hui à la fin du XVIe siècle. Elle désigne alors un rapport individuel et intériorisé avec Dieu, dans le cadre de la religion chrétienne, mais en dehors des voies institutionnelles.

Avec le temps, et en fonction des contextes, la notion évolue et renvoie à des pratiques et à des croyances extérieures au christianisme. En ce sens, la découverte du bouddhisme et des philosophies orientales, tout comme l’émergence, au XIXe siècle, du spiritisme ou de l’occultisme joue un rôle déterminant. Ainsi les sociologues ont-ils pris l’habitude de distinguer les spiritualités dites historiques de ces nouvelles spiritualités qualifiées de « modernes ».

En effet, comme l’a mis en évidence l’anthropologue Peter van der Veer, ces spiritualités modernes ne peuvent se comprendre que dans le contexte à la fois historique et culturel de la modernité euro-américaine. Affectées par la sécularisation et l’individualisme, elles sont devenues, dans notre société, un véritable phénomène « de masse », tranchant avec la nature plutôt élitiste des spiritualités historiques. L’ampleur du phénomène a même poussé certains chercheurs, à l’instar de Jeremy Carette et Richard King, à proposer de voir dans la spiritualité moderne la nouvelle forme qu’aurait prise la religion pour s’adapter à la modernité.

La religion liquide

Bien qu’il ne soit pas possible d’arrêter une définition universelle de la spiritualité, les discours de ceux qui s’en réclament s’articulent autour de quelques caractéristiques récurrentes et qui fonctionnent souvent en opposition avec leur perception de « la religion » – fondée sur leur compréhension du christianisme – et de « l’Occident ». La spiritualité se construit donc notamment sur un imaginaire qui oppose l’Occident moderne, à la fois chrétien et rationaliste, au reste du monde – et en particulier à l’Orient, terre par excellence de la spiritualité.

Contrairement à la religion, elle est vécue comme un système souple, sans dogmes ni institutions et comprenant très peu de contraintes. Elle se caractérise par une démarche personnelle, centrée sur soi et qui vise à établir une relation directe avec ce que certains appellent « le sacré », « le divin », « la transcendance », voire carrément « l’univers » – car les termes ne manquent pas.

La pratique n’est pas nécessairement collective et tend, de fait, à être de plus en plus strictement personnelle. En témoigne la sorcellerie solitaire, rendue populaire dans les années 1980 par Scott Cunningham. Dès lors, un sondage comme celui réalisé récemment par l’IFOP qui met en avant que 18 % des Français croiraient aux sorcières, est difficile à interpréter. Les notions de « sorcières » et de « sorcellerie » ne renvoient à rien d’évident et peuvent exprimer, de fait, des croyances et des pratiques très hétérogènes.

La pratique n’est pas non plus obligatoirement attachée à des moments ni à des lieux spécifiques et peut s’exprimer aussi bien au cours d’une promenade en pleine nature que pendant qu’on fait la vaisselle, selon une technique de méditation devenue célèbre grâce au moine bouddhiste Thích Nh?t H?nh.

Les spiritualités modernes représentent ainsi une forme de « religion liquide », à l’image de la « société liquide » dans laquelle nous évoluons aujourd’hui, décrite par le philosophe Zygmunt Bauman.

Des spiritualités à la carte

De nos jours, la spiritualité est devenue une sorte de catégorie dans laquelle se retrouve un grand nombre de croyances et de pratiques très différentes certes, mais qui ont en commun une même démarche intime et individuelle qui vise à établir un rapport direct avec autre chose que la réalité sensible et immédiate.

De fait, on ne saurait trouver un sens à imaginer la spiritualité comme étant un ensemble homogène et stable de croyances et de pratiques, car elle est bien davantage un ensemble de ressources à partir desquelles sont élaborés des systèmes individualisés et subjectifs.

Le puppy yoga, l’un des derniers courants à la mode de la pratique, interroge les nouveaux rapports au bien-être et à la spiritualité. karolina grabowska/pexelsCC BY-NC-ND

Chacun évolue dans cet espace en fonction de ce qui, pour lui, « fait sens » et devient un « chercheur de vérité », un spiritual seeker, de sorte que les systèmes religieux sont décomposés et réagencés par les individus qui composent des « religions à la carte », en pratiquant une sorte de « bricolage syncrétique ». Ainsi a-t-on pu voir apparaître une hypnose chamanique, des « méditations quantiques » ou des individus qui en fonction des moments s’adonnent à des pratiques appartenant à différentes traditions religieuses.

Dans son enquête publiée en 2015, Jean-François Barbier-Bouvet dresse un portrait type des « nouveaux aventuriers de la spiritualité », articulé autour d’un profil principalement urbain, féminin et doté d’un fort capital social et culturel. Mais le véritable point commun entre tous ces individus réside dans leurs attentes vis-à-vis de la spiritualité.

Des croyances utiles

Si la question du sens de l’existence apparaît comme le cœur même de la quête spirituelle, celle-ci, en fonction des individus, passe par bien des chemins. Malgré l’apparente diversité des voies spirituelles modernes, ces dernières convergeraient toutes à leur manière vers une même et unique vérité qui constituerait le fonds commun à toutes les religions du monde.

Cependant, lorsqu’on prête attention aux discours des « spiritual seekers », la spiritualité est souvent l’expression d’un désir d’accomplissement de soi et de dépassement d’une condition humaine associée à la souffrance et à la mort. La spiritualité se propose ainsi d’aider à l’amélioration de soi et à l’apaisement des souffrances, ce qui explique sa proximité avec les milieux du bien-être et du développement personnel. Plus ou moins implicitement, le véritable objet de la spiritualité moderne est bel et bien la recherche du bonheur dans ce monde-ci et de son vivant.

L’intérêt pour la spiritualité manifeste donc une dimension fortement utilitaire. La croyance dogmatique, rejetée par la démarche spirituelle, est remplacée par une croyance profitable, dans le sens où elle est susceptible d’améliorer son quotidien. La spiritualité est, en quelque sorte, une forme de religion qui « fait du bien ».

Entre sa souplesse et son utilité, la spiritualité moderne peut être envisagée comme étant un « style de vie », une manière de vivre au quotidien, qui réordonne le monde selon une logique adaptée à chacun. Ainsi réinvesti d’un sens à la mesure de soi, le monde redevient un espace dans lequel les individus peuvent se projeter et vivre sereinement.

Se reconnecter… au néolibéralisme

En vantant notamment les mérites de l’adaptabilité, du dépassement de soi et de la résilience, cette « reconnexion » au monde se révèle être en adéquation avec l’esprit néolibéral. Plus encore : comme le suggère l’anthropologue Lionel Obadia, la spiritualité est devenue un bien de consommation comme un autre et le « chercheur de spiritualité » a tout du « consommateur de spiritualité ».

De fait, comme l’a mis en évidence Hildegard van Hove, il existe un véritable « marché spirituel », à l’intérieur duquel les individus consomment croyances et pratiques en fonction de leurs besoins et des circonstances, sans tenir compte des systèmes auxquels elles appartiennent. Dans cette perspective, les spiritualités modernes peuvent être envisagées comme le résultat d’un processus de transformation de la religion, de telle sorte à s’adapter aux nouvelles exigences d’un marché dominé par une nouvelle pratique de consommation, celle du bricolage religieux.

Malgré des discours parfois contestataires, les spiritualités modernes s’avèrent bien souvent être des rouages essentiels du néolibéralisme, ce qui explique l’importance que prend dans le monde du travail la question de la spiritualité, pendant que le Yoga et la Mindfulness deviennent les nouveaux remèdes miracles susceptibles de résoudre tous les maux de notre société.

Un ensemble de ressources dans un monde profondément instable

Bien qu’envisagées comme une alternative au néant existentiel de la société contemporaine, les nouvelles spiritualités se révèlent être bien davantage des produits de la modernité, comme en atteste leur symbiose avec le néolibéralisme.

Elles constituent un ensemble de ressources que chaque individu agence à son gré et au fil de ses expériences, afin de donner du sens à son quotidien et trouver sa place dans un monde devenu profondément instable.

La séparation entre la spiritualité et la religion permet aussi de reformuler un même objet dans des termes mieux en phase avec les aspirations de nos sociétés sécularisées, comme peut en attester le dernier ouvrage de Frédéric Lenoir, L’Odyssée du sacré, dans lequel le terme de « spiritualité » permet d’extraire de la religion ce qu’elle peut avoir de noble pour nous aujourd’hui, pour mieux faire oublier le reste.

Cependant, la sensibilité de la question de la spiritualité rappelle de nos jours qu’elle touche directement à notre intimité, à nos émotions, et à notre manière de voir le monde, et que, bien souvent, est bien poreuse la frontière entre quête spirituelle et démarche scientifique.

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