sam 20 avril 2024 - 05:04

Le philosophe John Toland (1670-1722) et le concept de grand architecte de l’univers dans la Franc-maçonnerie

« On connaît l’alternative : ou nous ne sommes pas libres et Dieu tout-puissant est responsable du mal. Ou nous sommes libres et responsables mais Dieu n’est pas tout-puissant. Toutes les subtilités d’écoles n’ont rien ajouté ni soustrait au tranchant de ce paradoxe ».

 Albert Camus
 (Le mythe de Sisyphe. 1942)

Le 24 juin 1717 à Londres, quatre loges se réunissaient chez celle qui tenait ses réunions à « La Taverne de L’oie et du gril » ; les autres étant « La Taverne de la Brasserie et de la Couronne », « Le Grand Verre et les Raisins » et « La Taverne du Pommier ». Le but de cette réunion étant de fédérer et d’officialiser ce qui allait s’appeler la Franc-Maçonnerie.

Mais, au-delà de cette volonté de « rassembler ce qui était épars » se posait le problème de trouver un point d’accord religieux à l’intérieur du monde des Réformes protestantes britanniques essentiellement, excluant d’emblée le catholicisme et le judaïsme du débat. La question des antagonismes religieux à l’intérieur de la Réforme avait causé un climat de tension permanent dans la société britannique parfois de véritables guerres civiles se conjuguant à la géographie des îles britanniques : l’Ecosse, le Pays de Galle et l’Irlande du nord s’étant ralliés au calvinisme, grâce à l’influence du réformateur presbytérien John Fox (mort en 1572), L’Angleterre conservant la structure de l’Anglicanisme, bien que traversée par des courants divergents (« High Church » de tendance catholique, « Low Church » allant dans le sens de l’évangélisme protestant, « Broad Church », vers une orientation libérale de l’interprétation biblique). L’Irlande restait quant à elle catholique (exceptée la partie nord), mais n’était nullement concernée (voire totalement rejetée) par la naissance de la Franc-Maçonnerie. Quelques groupes religieux minoritaires se trouvaient aussi concernés indirectement par les questions que leur croyances soulevaient, parfois impliqués directement dans la naissance de l’Institution, comme les Quakers et leur fonctionnement démocratique institué par Georges Fox (1624-1691), ou les Unitariens (1), anti-trinitaires et « free thinkers », libres penseurs, s’étant reconstitués au moment de la Réforme du 16e siècle en reprenant et en élargissant la pensée hérétique d’Arius (25O-336) Alexandrien condamnée par l’Église et dont le représentant en France le plus célèbre sera Michel Servet (1511-1553), qui finira brûlé à Genève sur l’ordre de Jean Calvin !

Les querelles religieuses, en tout cas, contrarient les affaires et la composition sociologique des créateurs de la Maçonnerie montre leur appartenance à la bourgeoisie commerçante ou d’entrepreneurs, ce que fera ressortir les fameuses Constitution d’Anderson par le refus d’admettre dans l’Institution : les femmes, les serviteurs, les gens de couleur, toute personne qui ne vit pas dans de « bonnes mœurs ». A ces interdits protestants d’appartenance s’ajoute un culte très calviniste pour la « gloire au travail ! » qui trouve un écho favorable évidemment. Cependant, demeure en suspend la question théologique de la définition de Dieu et de Jésus qui puisse être reconnue par des courants réformés qui ne partagent pas forcément le même regard sur l’Ancien et le Nouveau Testament. C’est surtout sur la question de Jésus que portera la polémique, d’où la préférence pour l’Ancien Testament dans la mise en place des rituels. Ce qui amènera, dans l’histoire, les attaques des anti-Maçons avec le concept de « judéo-maçonnerie », alors que les fondateurs restent fidèles à leurs origines purement réformées, en prenant garde de ne pas aborder la personnalité de Jésus ouvertement pour éviter les « questions qui fâchent » !

A cette réunion constitutive sont conviées des personnalités proches et amies à l’Institution naissante. C’est ainsi qu’est présent le philosophe d’origine irlandaise John Toland connu pour sa passion pour l’oeuvre de Spinoza (C’est lui qui va d’ailleurs inventer le mot « Panthéisme » pour synthétiser la pensée du célèbre philosophe et créer ainsi un néo-spinozisme), ses idées progressistes républicaine, sa critique du christianisme qui le conduira à prôner un retour au paganisme. Ainsi, le 22 septembre 1717, il préside une réunion à la « Taverne du Pommier » qui va fédérer des groupes panthéistes sous le titre officiel de « The Druid Order », l’ordre des druides, qui sera constitué essentiellement de Francs-Maçons, dont Jean Théophile Désaguliers rédacteur des Constitutions maçonniques dite « d’Anderson » (Qui n’y participa qu’à titre de presbytérien et ce, pour équilibrer avec Désaguliers, anglican), membre de la Royal Society et ami d’Isaac Newton. Etrangement, en Grande-Bretagne et y compris de nos jours, cohabiteront les deux structures avec de très nombreuses double-appartenance. Existe la célèbre photographie de l’initiation de Winston Churchill au Druid Order, alors qu’il était Franc-Maçon et membre de l’Église Anglicane ! Ce qui explique que John Toland aura une influence à la fois sur la Maçonnerie et les mouvements panthéistes, bien que son appartenance à la Maçonnerie ne fût jamais prouvée. En tout cas il va introduire le concept de Grand Architecte de l’Univers, concept qui se rapproche de la pensée spinoziste ou de celle de Leibniz (« Il résulte de la perfection suprême de Dieu qu’en produisant l’univers, il a choisi le meilleur plan possible »).

Très connu dans le monde anglo-saxon, John Toland (1670-1722) est reconnu comme l’un des philosophes des lumières et le créateur avec Leibniz du panthéisme issue de l’œuvre de Spinoza. D’origine irlandaise (d’où son engouement pour le druidisme !), il est d’origine catholique, va se convertir au protestantisme, mais va évoluer rapidement vers une contestation du christianisme. Il ira faire ses études à Glasgow et montre ses dons pour la vie intellectuelle : il obtient le diplôme de Master of Arts en 1690 et maîtrise le latin, l’hébreu, le grec ancien, le français, l’allemand et le hollandais. Dès cette époque, il fréquente les cercles « pré maçons » d’Edimbourg et prend connaissance des ouvrages de Locke, Spinoza et Giordano Bruno pour lequel il aura une grande admiration. Après un an passé en Hollande, il entre à Oxford en 1694 et fréquente les milieux savants et intellectuels. C’est en 1696 qu’il va publier son « Christianisme sans mystère ». Le livre va obtenir immédiatement un énorme succès mais il effraie Locke lui-même par le dépassement de la pensée de Spinoza, et il prendra des distances avec le philosophe naissant, d’autant que ce dernier va se lancer dans des écrits pro-républicains et sur la liberté de conscience. Ce qui l’amène à vivre une célébrité dérangeante. C’est en 1705 qu’il s’avoue panthéiste. En 1712, en Hollande, il fait paraître discrètement son « Traité des trois imposteurs Moïse Jésus Mahomet », précédé d’une biographie de Spinoza et en 1714, il publie « Raison de naturaliser les Juifs » qui est une dénonciation de l’antisémitisme. En 1720, Après des textes où il défend notamment Hypatie d’Alexandrie et la cause des femmes, il publie « Clidophorus » (Le porte-clef), qui est considéré comme l’un de ses textes les plus importants, où il explique que dans toute spiritualité existe une expression exotérique et une ésotérique. Durant cette période, il sort aussi son célèbre « Pantheisticon » qui est le couronnement de sa pensée qui prône le discernement : « Le sage panthéiste soumettra toutes choses au raisonnement et les entourera comme d’une haie pour discerner le vrai du faux, et il connaîtra par cet art et cette science ce qui suit nécessairement d’une chose, et ce qui lui est opposé ». Le rôle que joua John Toland durant la période des Lumières fut considérable dans toute l’Europe.

A coup sûr, l’influence sur la Franc-Maçonnerie fut capitale et son concept de Grand Architecte de l’Univers puisé à la fois dans l’Antiquité et chez Spinoza nous donne un cadre spirituel incontestable au-delà de ceux qui voudraient récupérer la Franc-Maçonnerie dans leur chapelle !

Un vrai bonheur de lire et relire les textes de celui que nous pouvons appeler le « Frère John Toland »…

 NOTES

(1) Baron Michel : Les Unitariens.

Paris. Les éditions de L’Harmattan 2004.

 BIBLIOGRAPHIE

-Blandenier Jacques : Martin Luther et Jean Calvin-Contrastes et ressemblances. Charols. Ed. Je Sème 2016.

– Chaunu Pierre : L’aventure de la Réforme-Le monde de Jean Calvin. Paris. Ed Complexe 1991.

– Dagron Tristan : Toland et Leibniz-L’invention du néo-spinozisme. Paris. Ed. Vrin 2009.

– Toland John : Clidophorus. Paris. Ed. Allia 2002.

– Toland John : Lettres à Serena et autres textes. Paris. Ed. Champion 2004.

– Toland John : Le christianisme sans mystères ; paris. Ed. Champion 2005.

1 COMMENTAIRE

  1. Spinoza, matérialiste, n’a surtout pas inventé le GADLU, que l’on trouve en revanche chez Calvin. John Toland est effectivement un philosophe à réhabiliter, merci de souligner son importance.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

Abonnez-vous à la Newsletter

DERNIERS ARTICLES