sam 20 avril 2024 - 05:04

La connaissance mutuelle de nos ombres et de nos lumières

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Ouh là là, dans quoi me suis-je embarqué ? Dans mon précédent édito[1], j’évoquais « l’épiphanie de l’autre », prenant soin d’expliciter le sens que je donnais à l’expression. Voici que Solange Sudarskis suggérait lapidairement en commentaire un rapprochement avec « l’hypostase de l’autre » et j’envisageais d’y répondre ici.

Certes, en franc-maçonnerie, nous ne sommes pas en théologie mais nous n’en sommes pas loin : quand il s’agit de quête de sens, nous picorons volontiers aux abords de la même grange ou du même buisson, soit dit en passant, par métonymie, d’une étable à Bethléem ou d’un arbuste théophanique dans le Sinaï…  Qui peut nier qu’avec plus ou moins de vigueur, nous ne plongions tous la tête dans les délices de la métaphysique ?

Aussi bien, dans notre tradition culturelle, on rencontre surtout la notion d’hypostase quand on cherche à distinguer les trois personnes de la Trinité chrétienne : le Père, le Fils et l’Esprit-Saint, qui n’en forment pas moins l’entièreté de Dieu – quoique l’on en trouve également l’occurrence chez les platoniciens pour qui Unité, Intelligence et Âme, autre triade, s’engendrent subséquemment en constituant le principe de la divinité.

Pour ma part, je préfère me souvenir que, dans le théâtre antique, les Grecs désignaient aussi par le mot d’hypostase le masque porté par l’acteur comme emblème de son personnage, masque auquel les Latins renvoyaient précisément sous le vocable de persona, figure diverse s’incarnant par la suite dans tous les visages! Nous voilà ainsi au cœur de l’énigme de l’autre qui, à la fois, se présente comme un obstacle à la compréhension du monde et en est l’occasion.

Avant d’effleurer ce double caractère, il ne me semble pas vain d’aborder la chose dans sa simplicité étymologique : ὑπόστασις [hypostasis], en grec, signifie strictement, comme le latin substantia, ce qui se tient en dessous, c’est-à-dire en définitive le support de l’être, ce qui en manifeste la réalité : la substance. 

Or, quand il s’agit de l’autre, cette substance se dresse devant moi : à mesure que je prends conscience d’exister, l’autre s’interpose entre le monde et moi, il me dédouble et, me tendant son miroir, il me rend tantôt étranger à moi-même, tantôt familier à une commune humanité. Il est d’abord un obstacle à la fluidité de ma nature, à mon identification au monde qui, dans une transparence idéale, en viendrait quasiment à épouser un mouvement inverse, le monde allant jusqu’à s’identifier à moi dans les sensations que j’en éprouve, triomphe momentané de la présence de la Totalité dans mon imaginaire.

Or l’autre est le témoin et l’acteur de mon histoire, il l’est dans les temps révolus, il l’est dans l’éclatement de l’actualité, il l’est dans le devenir du monde. Pincer sa chair, c’est aussi pincer mon âme, c’est rappeler la permanence et la versatilité des phénomènes et des croyances,  c’est-à-dire l’ambivalence, le paradoxe, l’oxymore de la vie. L’autre projette cette ombre sur le réel, à quoi je dois m’accoutumer, que je dois même apprivoiser, sans l’assujettir à une vision domestique, sous cette pression vitale qu’il nous appartient à tous de faire société. L’autre, alors, impose sa nécessaire transition. En creusant son reflet, il picote de ses multiples lumières le chemin de ma vie, il devient la substantifique moelle de ma conscience.

C’est dans cet écartement que je me rassemble et, parfois même, dans cet écartèlement que je me… ressemble. Il y a, certes, quelque mystère à cette forme métaphorique de transsubstantiation, si je puis dire (ici la transsubstantiation, comprise comme une transformation complète, est évidemment fantasmée voire fantasmatique, tant nous restons irréductibles les uns aux autres) ; toutefois, au-delà de tout lyrisme, en donnant un sens plein au mot « patience », je découvre que la lumière de l’autre dévoile mes ombres tout comme ses ombres dévoilent ma propre lumière, certaines de nos ombres se conjuguant, par ailleurs, à l’instar d’autres de nos lumières aussi.

Bref, telle est l’oscillation de nos apprentissages : nous n’avançons dans la conscience de l’être que par la connaissance mutuelle de nos ombres et de nos lumières.


[1] V. « Les palimpsestes du silence », édito paru, dans ces colonnes, le 15 nov. 2023, 4e al. : « Ainsi, c’est le silence qui permet l’épiphanie de l’autre […] » et les deux premiers commentaires.

1 COMMENTAIRE

  1. La lumière de cet édito lève le voile de l’ombre des mots, une nitescence de la pensée sur l’altérité !
    Un ami physicien m’expliqua que l’ombre est l’interférence des reflets de la lumière renvoyés par des supports/miroirs qu’elle rencontre. S’il n’y a pas de plan de réflexion, il n’y a pas d’ombre!
    C’est comme les ondes à la surface de l’eau de plusieurs cailloux jetés sur un plan d’eau qui se superposent. “Une onde est une énergie sans matière qui se déplace. Cela est appelé le phénomène de la propagation.”
    Très cher Christian, on ne saurait mieux dire que, dans la rencontre, “la lumière de l’autre dévoile mes ombres tout comme ses ombres dévoilent ma propre lumière, certaines de nos ombres se conjuguant, par ailleurs, à l’instar d’autres de nos lumières aussi.”

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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