sam 22 juin 2024 - 17:06

Lieu symbolique : La Maison Picassiette, joyau de l’art brut (Chartres – Eure-et-Loir)

C’est au cœur de la capitale des Carnutes, Chartres – préfecture du département d’Eure-et-Loir, dans la région Centre-Val de Loire –, surnommée « Capitale de la lumière et du parfum », que nous vous transportons en ce vendredi 1er septembre.

Non pas pour une visite de son église cathédrale qui a été le siège de plusieurs conciles et reste le lieu d’un pèlerinage annuel, mais pour une bien plus modeste demeure, mais tout aussi noble, située rue du Repos, au 22 ! Petit trésor de l’art naïf, cette maison est, à jamais, éternelle. De par la volonté d’un homme : Raymond Isidore.

La cour noire.

« Pierre par pierre, je bâtirai ma maison… »

Paraphrasant l’Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu (chapitre 16, versets 13 à 23) « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église », M. Isidore a, à sa façon, laissé aux générations futures, avec sa Maison Picassiette, un exemple d’architecture naïve constituée de mosaïques de faïence et de verre coulées dans le ciment. À l’ombre de la cathédrale de Chartres, cette maison dépend désormais du musée des Beaux-Arts de la ville.

M. Raymond Isidore.

Issu d’un milieu modeste, Raymond Isidore s’installe dans une petite maison dans le quartier chartrain de Saint-Chéron. Pour l’anecdote, saint Chéron est un romain dénommé Caronus (devenu Chéron) qui, après de brillantes études à Rome, se convertit au christianisme et vint en Gaulle via Marseille pour prêcher la foi chrétienne.

Cathédrale de Chartres, la baie 15, détail.

Assassiné par des brigands – trois ? –  sur la route d’Ablis à Chartres le 5 des calendes de juin en l’an 98 après Jésus Christ, il fut canonisé à Chartres vers l’an 800. La cathédrale de Chartres, née de l’esprit d’un homme, et qui offre une vision vers Dieu, par Marie, possède, hasard ou Divine Providence, une verrière, la baie 15, sur saint Chéron… Située dans la Chapelle des Confesseurs ou de Saint-Nicolas, la verrière reproduit des tailleurs de pierre, des maçons et des sculpteurs, tous donateurs, qui sont, bien évidemment, représentés au premier plan !

M. et Mme Isidore.

Lors de ses promenades, il prend l’habitude de ramasser des morceaux de verre et de faïence qu’il transforme en mosaïques pour embellir sa maison.

Petit à petit, il en recouvre les murs, intérieurs et extérieurs, ainsi que les meubles et les sols. Seule la taille de son terrain semble alors limiter la créativité du « Picassiette ».

Parvenus jusqu’à nous, les décors imaginés et créés par Raymond Isidore ne peuvent qu’émerveiller. Par leur diversité et leur nombre tout d’abord, par la somme de travail qu’ils ont demandé ensuite, mais surtout par leur capacité à nous rendre contemplatifs.

Raymond Isidore est à l’origine de l’une des réalisations d’architecture spontanée parmi les plus marquantes et enchanteresses.

Pendant plusieurs décennies, le « Picassiette », surnommé ainsi par dérision, va progressivement recouvrir entièrement sa maison, ses meubles et même ses objets de faïences, de débris de verre et de vaisselle. Il peint et recouvre de mosaïques multicolores tous les espaces, des sols au plafond, ainsi que son jardin.

Raymond…

Homme simple et de condition très modeste, sans instruction, solitaire, Raymond Isidore est un personnage hors du commun, à la fois, architecte, bâtisseur, peintre et mosaïste.

Un parcours modeste

Il est né à Chartres le 8 septembre 1900 au sein d’une famille plus que modeste, septième d’une fratrie de huit enfants. Il connaît peu son père parti travailler loin de son foyer et sa mère ne lui apporte pas la tendresse dont tout enfant a besoin. Il reçoit une formation scolaire rudimentaire et exerce plusieurs métiers (mouleur de fonderie, employé aux chemins de fer, accessoiriste au théâtre municipal…). Il change souvent d’emploi, instable et révolté par toute injustice. En 1935, il est embauché comme cantonnier par la ville de Chartres ; il sera affecté comme balayeur au cimetière Saint-Chéron à partir de 1949 et y restera jusqu’à sa démission en 1958.

… et Adrienne.

Une vie de famille tranquille

En 1924, il épouse Adrienne Rolland née Dousset, son ainée de onze ans, alors veuve et mère de trois enfants. Il devient propriétaire en 1929 d’un terrain rue du Repos sur lequel il va avec l’aide de ses deux beaux-fils Michel et Bernard Rolland, construire une maison.

Trois pièces seulement constituent cette demeure : une cuisine/salle à manger, un petit salon exigu et une chambre. Raymond Isidore ne pense alors aucunement à la décorer de quelque manière que ce soit.

L’œuvre du hasard

Il commence son œuvre en 1938, par l’intérieur de la maison et, d’une certaine manière, par hasard, comme il le dit lui-même : « J’ai d’abord construit ma maison pour nous abriter. La maison achevée, je me promenais dans les champs quand je vis par hasard, des petits bouts de verre, débris de porcelaine, vaisselle cassée. Je les ramassais sans intention précise, pour leurs couleurs et leur scintillement. J’ai trié le bon, jeté le mauvais. Je les ai amoncelés dans un coin de mon jardin. Alors l’idée me vint d’en faire une mosaïque, pour décorer ma maison. Au début je n’envisageais qu’une décoration partielle, se limitant aux murs. »

La chapelle.

Une passion reconnue

Chaque jour, il parcourt des kilomètres à la recherche de débris, il devient le pique-assiette (Picassiette). Son personnage devient fameux, parfois raillé. Pour créer ses décors, il s’inspire de ses rêves. Il travaille à ses créations le jour et quand vient la nuit, à la lumière d’une lampe torche.

D’abord dédaigné par ceux qui le connaissaient, parfois littéralement pris pour un fou, Raymond Isidore a cependant de son vivant la satisfaction de voir son travail reconnu. Il fait d’abord visiter sa maison avec plaisir.

Un univers croissant

Pendant la seconde Guerre mondiale, il travaille dans un entrepôt de charbon. Cette triste période le conduit plusieurs mois à l’hôpital psychiatrique à la suite d’une crise de démence. Absorbé par son monde intérieur, il devient indifférent au succès naissant et aux visiteurs de plus en plus nombreux. Il s’attache à décorer les murs extérieurs, puis les cours.

En 1956, il entreprend de nouvelles constructions derrière sa maison : une chapelle, une maison d’été ; il achète une parcelle de terrain limitrophe et décore son jardin.

En 1962, il construit le tombeau de l’esprit, son ultime réalisation.

Une vie de créativité. Après 24 ans d’un travail de titan et de créativité, son œuvre est enfin achevée. En 1964, il connaît de nouveau l’hôpital psychiatrique. Le 6 septembre de la même année, trouvé hagard au bord d’une route, il succombe au matin, âgé de 64 ans.

La ville de Chartres fait l’acquisition de la Maison Picassiette en 1981, et enrichit ainsi son patrimoine d’un chef d’œuvre d’art brut. La procédure d’acquisition aboutit au classement de la maison parmi les monuments historiques en novembre 1983. En 2017, le site reçoit le label architectural Patrimoine du XXe siècle du ministère de la Culture.

Parcourez la Maison Picassiette

Visiter la maison Picassiette, c’est scruter le moindre recoin où surgissent édifices, visages, fleurs, animaux et autres formes surprenantes. Sa veuve raconte que ce fut « un labeur de 29 000 heures pour lequel il manipula 4 millions de débris de vaisselle, soit 15 tonnes. Il a continué jusqu’à ce qu’il s’en aille ».

Chez les Isidore, l’amour des animaux règne, nous les retrouvons souvent dans ses mosaïques, un chien, deux chats recueillis, des oiseaux des alentours étaient nourris, des poules, des lapins (qu’ils offraient car ils ne savaient pas les tuer), une oie, une tourterelle qui vivra plus de vingt ans et leur survivra.

La maison principale

Les gros travaux achevés, il s’attelle à la décoration intérieure à partir de 1938. Pour réaliser ses fresques, le Picassiette Raymond Isidore reproduira dans un premier temps des cartes postales. Bientôt, tout est recouvert de peinture ou de mosaïques, du sol au plafond en passant par les murs et même le mobilier.

L’intérieur terminé, il s’attaque à l’extérieur couvrant avec frénésie façade, allées, clôtures de jardin.

Maison Picassiette : la façade – Ville de Chartres

La chapelle.

L’intérieur de la maison.

La chapelle

Elle fut édifiée entre 1953 et 1956. Sa décoration fait référence en particulier à la religion chrétienne : croix, églises, madones, Jérusalem – mais des scènes rurales sont aussi visibles.

La cour noire.

La cour noire

Cette couleur a été choisie pour représenter la vie terrestre. Cet espace à ciel ouvert fait la part belle la cathédrale : une de pierre en 3 dimensions repose sur le tombeau noir recouvert de mosaïques et au faîte du mur, une représentation surplombant la ville de Chartres.

Des niches aménagées dans le mur laissent voir églises et cathédrales. Un trône noir est orienté vers le tombeau.

La chambre.

La maison d’été et le passage étroit

La maison d’été fut construite en même temps que la chapelle, pour agrandir la partie habitation. À l’intérieur, les murs sont recouverts de peintures maladroites. La partie extérieure, le passage étroit, comporte sur ses murs de belles scènes (l’Annonciation) et un cerf entourés de nombreux visages féminins.

Ce passage nous guide vers une porte peinte d’oiseaux en vol et encadrée de deux piliers ornés chacun de huit animaux familiers, on la nomme la Porte du Paradis. Elle ouvre sur un passage couvert égayé de peintures drôles et surprenantes.

Le mur de Jérusalem.

Le Jardin du Paradis

À la sortie de cet espace, une porte donne accès au Jardin du Paradis qui comprend deux zones : la statueraie qui s’étend jusqu’au mur de clôture : lieu de promenade, il faut emprunter le petit chemin qui circule entre de beaux parterres de fleurs animés par des sculptures.

Le parvis de Jérusalem 

Ce jardin à la française s’organisant autour d’un bassin amène le visiteur vers le trône bleu. Derrière lui en hauteur se trouve la représentation de la ville de Jérusalem.

Le tombeau de l’esprit.

Le tombeau de l’esprit

Enfin, derrière le mur de Jérusalem, apparaît Le tombeau de l’esprit : ce tombeau de couleur bleue, symbolisant l’espace céleste en opposition avec le trône noir, offre de très belles mosaïques et des inscriptions pieuses. Bâtie en 1962, ce sera son ultime création.

Après, il continuera cependant à chercher des morceaux d’assiettes pour fignoler quelques détails, estimant que sa maison était finie ainsi que l’aménagement de son jardin.

Pour en savoir plus : Picassiette, « Le Jardin d’Assiettes », de Paul Fucks, Éditions Ides et Calendes. Le témoignage de l’arrière-petite-fille d’Adrienne et Raymond Isidore

Mosaïque, détail.

Infos pratiques : Adresse – 22 rue du Repos, 28000 Chartres.

Ouverture du 15 mars au 30 juin et du 3 septembre au 15 novembre : Du mercredi au samedi de 10h à 18h/Le dimanche de 14h à 18h. Le matin étant réservé aux visites guidées/Ouverture exceptionnelle les lundis 1er, 8 et 29 mai 2023. Ouverture en juillet et août : Du mardi au samedi de 10h à 18h/Le dimanche de 12h à 18h. Le matin étant réservé aux visites guidées. Visite libre : Du 15 mars au 31 mai et du 1er au 15 novembre Tarifs : 7 €, tarif réduit : 4 €*, gratuit pour les moins de 6 ans. En période d’exposition, du 1er juin au 31 octobre : plein tarif : 9 €, tarif réduit : 4 €*, gratuit pour les moins de 6 ans. Tél. 02 37 34 10 78. Réservation sur le site boutique.chartres-tourisme.com.

Le pasteur.

* tarif réduit : Demandeurs d’emploi, RSA, personnes handicapées, amis du musée de Chartres, Ste d’archéologie, musée région, carte culture et pass, -18 ans et étudiants, membres de la SAEL, membres de l’ICOM/ICOMOS, de l’association des Musées de la région Centre-Val de Loire

Visite guidée : Tél. 02 37 18 26 26. Visite guidée classique : plein tarif : 12 €, tarif réduit : 9 €*, achat et réservation en ligne sur le site boutique.chartres-tourisme.com.

Visite immersive de la Maison Picassiette par Adrienne Isidore : plein tarif : 15 €, tarif réduit : 10 €*, achat et réservation en ligne sur le site boutique.chartres-tourisme.com.

Visite privée (30min) : 13 €, tarif réduit : 9 €.

Sources : https://www.chartres.fr/ ; Wikimedia Commons ; http://ailonuage.canalblog.com/

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti est directeur de la rédaction de 450.fm. Il a fait l’essentiel de sa carrière dans une grande banque ancrée dans nos territoires. Petit-fils du Compagnon de l’Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis (UC) Pierre Reynal, dit « Corrézien la Fraternité », il s’est engagé depuis fort longtemps sur le sentier des sciences traditionnelles et des sociétés initiatiques. Chroniqueur littéraire, membre du bureau de l'Institut Maçonnique de France (IMF) et médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie (Musée de France), il collabore à de nombreux ouvrages liés à l’Art Royal et rédige des notes de lecture pour plusieurs revues obédientielles dont « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France et « Perspectives » de la Fédération française de l’Ordre Mixte International Le Droit Humain ou encore « Le Compagnonnage » de l’UC. Initiateur des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, il en a été le commissaire général. En 2023, il est fait membre d'honneur des Imaginales Maçonniques & Ésotériques d'Épinal (IM&EE).

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