mer 19 juin 2024 - 00:06

Le mot du mois : « CRITIQUE »

Certains mots, avec leurs avatars sémantiques et lexicaux, prêtent à une polysémie imaginative, souvent inattendue voire déconcertante. Ainsi en va-t-il du mot “critique”, quand on découvre qu’il participe du cortège du discernement, du secret, de la discrétion, du crible, du carnage, de l’excrément, entre autres.

La racine indo-européenne *ker-, *sker- exprime l’idée de couper, séparer.

Le grec en tire l’acarien trop minuscule pour être tondu ou coupé. Tapis et literie en savent quelque chose !

Le latin en induit *curtare, *curtus, ce qui est court, courtaud, écourté, raccourci.

*caro , c’est d’abord la chair découpée dans les victimes du sacrifice ou pour le repas des héros.

Carnage, carnassier, travail acharné, incarnation du mal, réincarnation du héros. De cette chair pour carnivore, on fait aussi de la “colle de peau”. Le carnaval, issu de *carnem levare, “lève” le jeûne. Lors de la cène, *kersna, on sert de la viande et de la charcuterie. D’où aussi le cénacle. Charnel, charnu, charnier, les corps décharnés s’y font charogne.

Avec un autre vocalisme, la chair que l’on détache, le cuir, *chorion en grec, *corium en latin. Dans la curée, on écorche avant de décortiquer, on arrache le *cortex d’un végétal, son écorce. La cuirasse, d’abord de cuir, rend coriace.

Même racine, vocalisme différent. *krinô, en grec, désigne ce que l’on sépare du reste, qu’on choisit par une décision, *krisis, et *kriterion, le moyen de juger. Critère, critérium, critique. La crise n’est pas initialement un excès de colère, mais l’évidence d’un choix à faire.

L’idée est similaire en latin,*cernere, apprécier. Cerner, discerner, concerner, décerner.*Certus, certain, certitude, concert, concertation, certificat.*Certare, combattre, rivaliser pour se distinguer des autres.

*Crimen, c’est l’accusation qui isole, donc le crime pour lequel on est poursuivi. La discrimination renforce la mise à l’écart. Incriminer, récrimination.

*cribrum, le crible permet de tamiser en distinguant les éléments.

L’excrément est ce qu’on sépare du corps par excrétion.

Le décret est une décision.

Où s’arrête la discrétion, où commence le secret ? Quelle est leur différence de nature ?

L’une exprime un mouvement de mise à l’écart de ce qui ne peut ou ne doit pas être partagé, l’autre désigne cet objet caché.

A bien y réfléchir, la critique recèle une grande part de cette variété lexicale. Qu’elle soit positive ou péjorative.

Elle décrit le cheminement mental qui mène d’une profusion touffue, voire chaotique, d’éléments d’information, de savoirs hétéroclites, de bouts et de morceaux de pensées, vers le choix concerté, progressif, vers l’élaboration d’une démarche intellectuelle cohérente. Par approximations successives, par érosion et par l’élimination, même provisoire, d’un trop-plein qui encombrerait l’analyse.

Du patchwork au tableau achevé, en passant par le puzzle informe puis reconstruit.

Chacun, chacune, volontairement ou inconsciemment, se trouve à chaque pas du quotidien à “l’instant de sa crise”, comme on dit au théâtre. Lucide, ou pas, sur l’inéluctabilité de ses choix, petits ou grands. Pas de retour en arrière, même minime. Chaque mot, chaque geste ont leur importance et leur conséquence.

Ce mot “critique” est perçu comme porteur de tels risques qu’on l’entache de péjoration, en n’y percevant que l’ombre de la mise à l’écart, de la violence accusatoire, du mépris discriminant. Du rejet. Une critique aisée en regard de l’art qui sous-tend l’oeuvre.

Et pourtant, il s’agit d’un crible essentiel, d’une autocritique vitale.

Ecrire, n’est-ce pas apprendre à rayer les mots superflus, même au prix de la sensation de s’arracher le cuir ?

Annick DROGOU

Il est des mots dont le sens varie selon leur catégorie. Et pour ce mot “critique“, je préférerai toujours l’adjectif au substantif, l’analyse critique, cette nécessaire vigilance de l’esprit, plutôt que la critique, trop souvent jugement de valeur négatif qui sait perfidement insinuer pour mieux assassiner.

Ce mot est explosif dès qu’il apparaît au détour d’une phrase. En phase critique, dans les périodes de crise, il dit le moment de tous les dangers, l’instant critique où le pire peut advenir. Équilibre, changement, basculement, nos vies aussi connaissent des âges critiques. Paroxysme comme dans le point critique, quand la matière change d’état, quand se produit la fission de l’atome.

Adieu quiétude ! Critique est la fin de l’innocence et de toute naïveté. Bienvenue à l’esprit  critique. C’est l’empire du discernement pour l’examen de la réalité, pour en mesurer les failles et les risques, pour la passer au tamis. C’est le temps de l’intelligence, de la compréhension, comme pour bien comprendre un texte lointain on a besoin d’un appareil critique.

Quand elle devient un nom, voire un métier, la critique est astringente. Critique stérile ou constructive, jamais de connivence, Et nous qui voulons être des spectateurs exigeants, qui évaluons et jugeons, nous voudrions ne rien laisser passer, contrôler chaque assertion, débusquer toutes les faiblesses. La critique est-elle aisée comme le suppose l’adage populaire ? Contrairement aux apparences, la critique est difficile, c’est l’art qui est aisé, toujours libre et créatif. Car la critique ne peut se réduire à un jugement négatif systématique, ni se contenter de ne relever que les défauts et imperfection d’une œuvre, sauf à perdre toute crédibilité dans l’éreintement permanent. Si la critique est l’art de juger des œuvres de l’esprit, c’est l’art le plus difficile, parfois même dans une mise en abîme quand le texte de la critique se transforme en œuvre littéraire. Pourra-t-on jamais critiquer le mot “critique“, cet ouroboros lexical ?

Jean DUMONTEIL

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Annick Drogou
Annick Drogou
- études de Langues Anciennes, agrégation de Grammaire incluse. - professeur, surtout de Grec. - goût immodéré pour les mots. - curiosité inassouvie pour tous les savoirs. - écritures variées, Grammaire, sectes, Croqueurs de pommes, ateliers d’écriture, théâtre, poésie en lien avec la peinture et la sculpture. - beaucoup d’articles et quelques livres publiés. - vingt-trois années de Maçonnerie au Droit Humain. - une inaptitude incurable pour le conformisme.

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