jeu 23 mai 2024 - 23:05

Les relations initiatiques entre imams chiites et maîtres soufis, entre l’histoire et le mythe

De notre confrère saphirnews.com – Par Mathieu Terrier 

Dans le chiisme duodécimain, c’est après la période des imams historiques que la vie de la communauté commence à se normaliser, notamment grâce à l’arrivée au pouvoir des vizirs bouyides (milieu du 10e – milieu du 11e). Mais ce sont surtout les courants chiites les plus politisés qui en tirent profit : l’ismaélisme et le zaydisme notamment, qui reconnaissent d’autres lignées d’imams descendants d’Ali.

Chez les duodécimains, une classe de savants (ulamâ) se constitue qui gagne peu à peu son autorité en l’absence de l’imam occulté, substituant, selon les termes de Max Weber, un charisme de fonction à un charisme personnel. Dans le soufisme, la formation des confréries structurées autour d’un cheikh débute au 11e siècle, après la chute du vizirat bouyide à Bagdad (1055), et se poursuit au siècle suivant, avec la chute des Fatimides ismaéliens d’Égypte (1171). Cette structuration du soufisme accompagne l’entreprise politique de lutte contre le sectarisme chiite et de rétablissement de l’hégémonie sunnite.

Au début du 13e siècle, en Iran, c’est la guilde spirituelle appelée futuwwa qui est institutionnalisée sur le modèle de la confrérie soufie par le calife abbasside Naṣir li-Din Allah (r. 1180-1225) et son mentor, le cheikh soufi Shihab al-Din Umar al-Suhrawardi (m. 1234), fondateur éponyme de la Suhrawardiyya. Mais cette futuwwa iranienne continue à vénérer la figure d’Ali comme prototype du sage initié et du héros guerrier de l’islam. Cette dilection pour Ali ne signe pas à coup sûr une appartenance au chiisme mais montre à tout le moins une porosité du chiisme et du soufisme.

Deux traditions qui se croisent ou s’interpénètrent

On le sait, l’immense majorité des confréries soufies se réclame du sunnisme, soit de la tradition du Prophète (sunna) et du parti du même nom. Mais l’on sait aussi que presque toutes les chaînes d’initiation (salâsil, pl. de silsila) de ces confréries remontent à Ali, comme ayant été le premier initié aux secrets de la prophétie et de la révélation par Muḥammad, et que nombre d’entre elles incluent d’autres imams de la lignée duodécimaine (notamment le 4e, Ali b. al-Husayn Zayn al-Abidin, et le 8e, Ali al-Rida. Là encore, cela ne signifie pas une affiliation au chiisme car les imams chiites, descendants du Prophète, sont aussi reconnus comme autorités spirituelles dans le sunnisme, mais bien le fait que ces deux traditions se croisent ou s’interpénètrent. D’ailleurs, la définition de ces chaînes initiatiques et de leurs premiers maillons a toujours été grosse d’enjeux politico-religieux.

Pour certains historiens chiites, l’ordre des Naqshbandis aurait remplacé Ali par Abu Bakr comme premier maillon de sa chaîne de transmission initiatique après le Prophète pour mieux affirmer son obédience sunnite et se dissocier du chiisme. Plus tard, en Turquie ottomane, l’ordre de la Khalwatiyya élide les noms des imâms chiites de sa silsila pour se dissocier du chiisme. Sans doute, ces généalogies sont-elles davantage idéales qu’historiques, mais les noms qui y apparaissent doivent être ceux d’éminentes autorités spirituelles. Si Ali et les imams de la lignée duodécimaine n’avaient pas été des maîtres importants, il n’y aurait jamais eu lieu de se réclamer d’eux.

Les relations initiatiques entre imams chiites et maîtres soufis se situent donc quelque part entre l’histoire et le mythe, affirmées par certains, niées par d’autres, sans argument décisif. Elles sont évoquées dans l’hagiographie soufie, une littérature destinée à élaborer des figures de sainteté, des modèles d’hommes de Dieu, à partir de faits, gestes et paroles à l’authenticité indécidable.

Ainsi, la fameuse Epître d’Al-Qushayri (m. 1072) et le Mémorial des saints (Tadhkirat al-awliyâ’) d’Attar (m. 1230), deux auteurs tenus pour sunnites, rapportent que des maîtres soufis des premiers siècles (avant la fixation des confréries) furent les disciples de certains imams chiites. Ces informations sont exploitées par des penseurs chiites à partir des 13e-14e siècles, dans le but, tout à la fois, de ramener le soufisme dans le « droit chemin » originel du chiisme dont le soufisme se serait éloigné à l’époque de son institutionnalisation, et de revivifier, au moyen du soufisme, le chiisme ésotérique originel. Le premier de ces penseurs est Sayyid Haydar Amoli (m. ca 1385), chiite converti au soufisme, qui n’eut de cesse dans son œuvre de vouloir rapprocher ou réconcilier les deux courants – une référence incontournable sur les rapports entre chiisme et soufisme.

Des saints partagés par les soufis et les chiites

Selon « l’histoire chiite du soufisme » développée par ce dernier et reprise par bien d’autres, les premiers ascètes et spirituels de l’islam étaient des partisans d’Ali. Mentionnons les deux noms illustres de Salman al-Farisi (m. 656-657) et d’Uways al-Qarani (m. 657 ?). Le premier fut un proche compagnon du Prophète, converti à l’islam après avoir quitté le mazdéisme de ses ancêtres et épousé le christianisme ; il est le héros stratégique et militaire de la bataille du Fossé (khandaq) en 5/627. Son nom apparaît dans les chaînes initiatiques de nombre de confréries soufies. Selon les sources chiites, il fut un irréductible allié et confident d’Ali après la succession du Prophète. D’après un hadith également présent dans les sources sunnites, le prophète Muhammad aurait déclaré : « Salman fait partie de nous, les gens de la Famille (prophétique). »

Pour les chiites, les « gens de la Famille » (ahl al-bayt) sont essentiellement les quatorze impeccables : Muhammad, Fatima et les douze imams. Ils reconnaissent Salman comme un membre adoptif de cette sainte famille en raison de sa spiritualité supérieure à tout autre et de sa fidélité absolue à Ali. Salman apparaît aussi comme le précurseur et le symbole de l’intégration des non-Arabes et en particulier des Perses à l’islam chiite. Il s’agit donc bien d’un « saint partagé » par les soufis et les chiites.

Uways al-Qarani est un autre personnage semi-légendaire. Selon une tradition célèbre, le Prophète l’aurait désigné sans l’avoir rencontré comme un saint caché et un intercesseur originaire du Yémen, et aurait recommandé à Umar et à Ali de se mettre en quête de lui. De là vient qu’on appelle uwaysis des soufis ayant reçu leur instruction initiatique, non pas d’un maître (murshid) contemporain, mais de « l’entité spirituelle » (rûḥâniyya) d’un saint défunt. Selon des sources sunnites, c’est Umar qui aurait fini par retrouver Uways à la fin de son califat ; leur entretien est rapporté par Attar dans son Mémorial des saints.

Pour les auteurs chiites, cette rencontre n’a jamais eu lieu et Uways ne serait apparu que peu avant la bataille de Ṣiffin (657), lors du califat d’Ali, pour faire allégeance à celui-ci et combattre à ses côtés contre Mu‘awiya. Il est décrit comme vêtu d’un manteau de laine et le crâne rasé, à l’image d’un derviche. Tombé au combat pour la cause d’Ali, il apparaît ainsi, tout à la fois, comme l’un des premiers soufis et l’un des premiers martyrs chiites.

Un autre personnage majeur de cette histoire est Kumayl Ibn Ziyad (m. 703), originaire de Kufa, qui fut l’un des plus ardents partisans d’Ali et mourut exécuté par le gouverneur omeyyade Al-Ḥajjaj, ennemi juré des chiites. Il apparaît dans des traditions ésotériques tardives comme le jeune disciple et l’interlocuteur privilégié d’Ali, son sâhib al-sirr« le confident de son secret ». Celui-ci apparaît ainsi, après Ali, comme le premier maillon des chaînes initiatiques de confréries soufies chiites apparues après le 14e siècle que sont la Nûrbakhshiyya, la Ni‘matullâhiyya et la Dhahabiyya. Les maîtres de ces ordres parlent d’ailleurs d’une silsila kumayliyya, une chaîne initiatique passant par Kumayl.

Après ces figures primitives, d’autres soufis illustres des 8e – 9e siècles auraient été des disciples des imams descendant d’Ali. Ce sont encore des maîtres individuels, sans ordres constitués autour d’eux, qui prodiguaient un enseignement essentiellement oral. Leurs propos et leurs actions sont rapportés par des traités hagiographiques composés ultérieurement. Ainsi, Ibrahim Ibn Adham (m. 776), issu d’une famille royale du Khurasan, qui aurait abdiqué pour se convertir à l’ascèse, est dit avoir reçu l’initiation du 5e imam Muḥammad al-Baqir (m. 732 ou 737). Sufyan al-Thawri (m. 778) et Dawud al-Ṭa’î (m. 782), deux fameux savants et ascètes du 8e siècle, auraient été les disciples du sixième imâm Jaʿfar al-Ṣadiq (m. 765). Ce serait aussi le cas d’Abu Yazid Bastami, qui selon de nombreuses sources chiites, se disait fier d’avoir été le porteur d’eau de l’imam Ja‘far. Cette dernière affirmation pose problème puisque ce mystique est censé être mort un siècle après l’imâm (en 848 ou 875).

Mais l’historien et théologien chiite Nur Allah Shushtari (17e siècle), qui tient la plupart des maîtres soufis pour avoir été des chiites, explique que l’on a confondu deux Abu Yazid originaires de Basṭam, et que le plus ancien, le mystique, fut bien contemporain de l’imam Ja‘far. C’est dire que certains savants chiites tiennent fermement à cette connexion vivante entre un maître du soufisme « ivre » ou extatique comme Bastami et le 6e imam, certainement celui dont l’enseignement spirituel eut le plus d’influence au-delà du cercle chiite imamite. Un autre ascète et mystique réputé, Bishr al-Ḥafi (m. 841), se serait repenti de sa première vie licencieuse auprès du septième imam Musa al-Kazim (m. 799). Enfin, l’illustre Ma‘ruf al-Karkhi (m. 815) aurait été le disciple et le portier (bawwâb) du 8e Ali al-Riḍa (m. 818). Selon un récit rapporté par Aṭṭar, Ma‘ruf défendit héroïquement le seuil de la maison de l’imâm contre le zèle fanatique (ghulûw) d’une foule de partisans, ce qui fut la cause de sa mort.

Le symbole est puissant : c’est le soufi qui protège l’imam contre le fanatisme de ses partisans, comme si le soufisme était le rempart du chiisme « modéré » contre le chiisme « extrémiste » (ghulûw). L’initiation imamite des soufis se serait ensuite transmise de Maʿruf al-Karkhi à Sari al-Saqati (m. 867) puis à Junayd al-Baghdadi (m. 911), surnommé « le seigneur de la tribu spirituelle (des soufis) » (sayyid al-ṭâʾifa). Selon ce tableau, c’est donc tout le soufisme originel, pré-confrérique, qui dérive du chiisme des imams.

On remarque toutefois que les liens entre les maîtres soufis et les imams de la lignée duodécimaine s’interrompent après le 8e imam. Cela peut s’expliquer par la condition des derniers imams que le pouvoir abbasside condamnait à vivre en résidence surveillée, privés de contacts directs avec leurs disciples.

Selon un savant chiite du 20e siècle, Muhammad Baqir Ulfat, tout se passe comme si l’imam Rida avait transmis la voie spirituelle (ṭariqa), ou la dimension ésotérique de la religion à Ma‘ruf al-Karkhi et aux soufis après lui, tandis que la loi littérale (sharî‘a) ou l’exotérique de la religion était restée dans la lignée des imams, à commencer par le 9e, Muhammad al-Jawwad. Quoi qu’il en soit, ces informations sont rejetées par les théologiens imâmites hostiles au soufisme, comme al-Ḥurr al-‘Amili au 17e siècle, qui allèguent pour leur part une tradition attribuée au 10e imam – et d’apparition tardive : « Tous les soufis sont nos adversaires, leur voie est contraire à la nôtre, ils ne sont que les Mazdéens et les Chrétiens de cette communauté. »

Si la généalogie commune du chiisme et du soufisme est invérifiable, les similitudes doctrinales entre les deux courants sont patentes. Cela ne signifie pas que le soufisme proviendrait du chiisme, d’abord parce que les deux courants se réclament de la même source qui est l’enseignement du Prophète, ensuite parce qu’une communauté d’idées ne prouve pas une influence unilatérale. Reste que plusieurs notions fondamentales du soufisme trouvent leur pendant ou leur précédent dans le chiisme.

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