dim 14 juillet 2024 - 19:07

Visiter l’intérieur de la terre pour trouver le ciel

Cette injonction me fait penser à ma visite estivale, il y a quelques années, du gouffre de Padirac, dans le Lot, mon pays d’origine.

Parvenu au fond du gouffre, par une suite d’escaliers accrochés au rocher et préférés à l’ascenseur, j’ai levé les yeux. J’ai vraiment eu l’impression d’être tombé au fond d’un puits d’où j’ai vu le ciel, tel un rond bleu réconfortant, à cent mètres au-dessus de ma tête. Une légère angoisse a saisi le claustrophobe que je suis, avant de m’asseoir dans la barque pour l’excursion sur la rivière souterraine… Je n’ai évidemment pas manqué de songer à l’acronyme V.I.T.R.I.O.L. au cours de ce petit voyage, à l’intérieur de la terre, précisément au sens littéral du terme. Je n’ai pas trouvé la pierre philosophale dans les galeries de ce gouffre et j’avais hâte de remonter au grand jour. Pour retrouver la terre ferme !

Une légende voudrait qu’à la fin de la Guerre de Cent Ans, les Anglais aient enfoui dans ce gouffre un riche butin cousu au préalable dans une peau de veau. Il y serait toujours caché, telle la pierre précitée, dans l’estomac d’un monstre ! Cette image fictive de descente sous terre, s’ajoutant à la précédente, réelle celle-là, évoque évidemment ce que l’imaginaire des alchimistes, des philosophes, des poètes et aussi des Francs-maçons – faisant de nous des vases, communicants en l’occurrence – nomme depuis des lustres : la descente en soi ! Autrement dit l’introspection. Victor Hugo n’évoque pas autre chose lorsqu’il écrit dans le prologue de ses œuvres, à la fin de sa vie : « Chose inouïe, c’est au dedans de soi, qu’il faut regarder le dehors » ! Comme si notre âme, au fond du vase, était un miroir nous renvoyant l’image du monde ! Comme si, parcelle de l’univers que nous sommes, nous étions en même temps, dans notre « en-soi » l’univers entier. Du microcosme, le macrocosme !

Selon ma personnalité, mon caractère, au moins deux façons de contempler le monde s’offre à moi à partir de ce miroir interne. Pour prendre une image aquatique : Soit, il m’apparaît menaçant dans le périscope de mon sous-marin, et j’y reste blotti. Soit, après une observation jugée positive, je décide de faire surface – de sortir, de naître de moi-même – et de devenir partenaire de la société des hommes. Et de son environnement ! Cette option choisie, je suis renvoyé à notre origine et je vous invite à enfourcher avec moi juste un moment, la machine à remonter le temps ! De l’australopithèque à l’homo sapiens, la lignée humaine n’a pu qu’être étonnée de se retrouver, grain de poussière dans la nature, et qui plus est douée d’une conscience de mieux en mieux éveillée. S’est alors sans doute lentement installée en l’homme, l’idée de sa dépendance à des forces supérieures, au-dessus de sa tête. Une « reliance » à la fois à redouter et à préserver. De magie en religions, il a gravi des hauteurs sur toute la planète et entouré de murs puis coiffé de coupoles des fragments de ciel, supposés contenir des dieux. Il les a ainsi abrités dans des temples pour mieux les adorer. Et les entendre, peut-être. La croyance a généré le sacré. Et comme le sacré a besoin d’enclos, de lieux fermés…ainsi se sont multipliés les édifices cultuels orientés, toujours construits en des points centraux, à même de capter la lumière.

Le lieu choisi, il est divinisé, donc sacré et déclaré universel. Cette notion de centre géographique et même « théographique » si je puis dire, est essentielle au temps venu du Roi Salomon. Qui précisément nous concerne. Elle fera dire plus tard au philosophe Blaise Pascal : « Dieu est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». L’idée de centralité sera d’ailleurs reprise par les bâtisseurs de cathédrales, qui n’ont pas posé celles-ci n’importe où, mais bien au milieu de la cité. Ce n’est bien sûr pas par hasard, si les anciens tailleurs de pierre, maçons opératifs, ont choisi ce Temple de Salomon, construit à Jérusalem en 967 avant Jésus-Christ, comme « symbolique centrale ». Et si, après eux, les maçons « spéculatifs » que nous sommes, la perpétuons aujourd’hui ! Le mont Sinaï, où selon la Bible, Moïse a reçu les Tables de la Loi est en soi un centre initiatique. Le mont Moriah, lieu de construction dudit Temple de Salomon, en est un autre : deux centres de ralliement autant que des bases de départ, d’ailleurs. Les Constitutions d’Anderson, désignant la franc-maçonnerie spéculative comme « Centre de l’union » ne disent pas autre chose : Rassembler d’abord ce qui est épars, en un point central, et rayonner ensuite. Alors que le Temple de Salomon est la maison de Dieu, la loge maçonnique elle, est la maison des hommes. Au vrai, le point central d’un cercle, d’où, ici-même, nous partons pour rejoindre la cité, après chaque tenue.

Le centre est en soi une force, bien sûr par sa position axiale même, fédératrice parce qu’elle regroupe, et protectrice parce que, dans l’esprit humain, elle porte en elle la sécurité et l’espérance. En termes de construction monumentale, la combinaison du point central et de la surélévation, à l’image du mont Moriah, confirme le prestige et la durée, œuvre des bâtisseurs. N’oublions pas qu’au temps salomonien, la terre est pensée comme une galette suspendue, une plate-forme ronde dont le centre est le jardin d’Eden, près de la cité de Jérusalem et le ciel imaginé telle une calotte sphérique ! Soit deux cercles superposés.

Dans la fantasmatique humaine moderne qui a toujours besoin de « reliance », la verticalité est restée en quelque sorte, l ‘échelle galactique permettant de passer du royaume terrestre au royaume céleste, demeure attribuée à la « force suprême ». De ce point de vue, la verticalité fonctionne avec la croyance. Dieu est toujours désigné par les hommes, instinctivement, les yeux et les bras levés vers la voûte étoilée, cercle à la fois indéfini et infini.

La trilogie questionnante

Du centre du cercle céleste, le centre vital de l’Homme. Conscient de sa petitesse, donc de sa faiblesse, il lève respectueusement les yeux vers le ciel pour célébrer le Créateur, il les baisse avec humilité vers le sol, d’où il vient et où il retournera. Et devant l’immensité de l’univers, l’habituelle trilogie questionnante, lancinante, qui a traversé les âges depuis l’origine humaine s’impose toujours à sa pensée : Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? A y bien regarder (et avec un peu d’humour !) est-ce que je ne constitue pas d’ailleurs graphiquement un point d’interrogation stylisé posé sur le sol ?! Un point minuscule, surmonté d’une silhouette courbée, dont la tête fixe précisément la terre ! D’où viens-je ? Je le sais par ma filiation ! Où vais-je ? Je le sais, par ma destination ! Je peux certes me contenter de ces deux réponses, dont la dernière relève même de la certitude ! Mais… qui suis-je ?

Vu de l’extérieur, tel que je vous apparais à cet instant, je suis un organisme vivant, une réalité visible et mobile, composée d’une tête, d’un corps et de quatre membres. Avec les traits de mon visage, la couleur de mes yeux et de mes cheveux, le timbre de ma voix, ma conformation, mon allure générale, ma démarche, bref ma personne : tout ce qui fait de moi un humain certes, mais aussi un être unique, donc distinct des autres. Voilà pour la représentation de mon « temple extérieur », si je puis dire. Chacun de nous a une carte d’identité, alors qu’elle devrait être…une carte de différence !

Vu de l’intérieur, c’est une autre histoire : certes, les progrès de la radiologie peuvent rendre mes organes internes parfaitement visibles, mais le plus perfectionné des scanners ne peut pas encore rendre compte de mon « ressenti de cet ensemble », autrement dit de mon « intime éprouvé vital » qu’avec le langage d’aujourd’hui, je nommerai « mon vécu ». Je peux le formuler, le décrire, le raconter, mais pas le partager ! Il n’est bien entendu question ici que de mes perceptions conscientes puisque, tel que le dit Sigmund Freud, je suis le rameur sur une barque…menée par un passager clandestin. En l’occurrence, celui qu’il appelle « l’inconscient » et qui, par définition, a une vie autonome, qui m’échappe. Ainsi, pour faire image et rester simple, mon temple intérieur est la réunion de deux parties : mon être conscient en constitue, de plain-pied, le corps de bâtiment et mon être inconscient en figure, dans sa profondeur, le Saint des Saints !

Le modèle freudien évoque pour sa part l’énergie psychique animant notre « corps-esprit », deux mots que je réunis, l’un et l’autre n’étant pas séparables, pour décrire l’être humain. Non, l’esprit n’est pas supérieur au corps – contrairement à ce qui est dit parfois – l’un et l’autre étant en permanence solidaires, symbiotiquement nourris et « connectés » par le sang, notre « cerveau mobile » !

 Qui dit « énergie psychique » dit également instincts et pulsions. Nous sommes des êtres de désirs, d’émotions et de sentiments, capables d’abstraction, et jouissant d’un intellect et d’une liberté qui nous différencient de l’animal « programmé ». Mais la qualité d’animal social qui est la nôtre, ne nous a nullement coupés de nos pulsions et instincts originels ! Nous avons toujours en nous, trois pulsions fondamentales : l’instinct de conservation, l’ambition de croître, et le besoin de lien ! Voilà ce qui constitue notre personnalité, notre « Moi » avec bien sûr, nos variantes individuelles. Nous sommes ici aux antipodes de « l’ego qu’il faut tuer », ce monstrueux contre-sens que l’on entend parfois jusque dans nos rangs, qui confond ego et narcissisme !

La puissance de l’imaginaire

Trouver le ciel, c’est trouver ce qu’on y a installé ! Puisque le premier homme n’est pas né d’un autre être humain, mais du processus de la vie, notre imaginaire – en mal d’origine – a voulu combler ce manque. Il a précisément supposé des “forces supérieures”, à partir de ces impressionnants (voire terrorisants) phénomènes naturels que sont les quatre éléments en mouvement continu (air, eau, feu, terre). En quelque sorte, pour les conjurer, et parce qu’il a besoin de récits, il a ainsi créé au fil du temps, la magie, les mythes, les légendes, les allégories puis les religions et leurs paraboles. A noter que les mythes sont à “fin ouverte”, pour pouvoir être prolongés et “complémentés” indéfiniment, contrairement à la légende, qui elle, est clôturée par le mot FIN. Ce qui permet au REAA, d’avoir 33 degrés !

Partant, depuis “la mise en place de la pensée et de l’imaginaire”, s’est enracinée dans notre cerveau, une disposition aux croyances. Le domaine du « croire » précité se décline en “tenir pour vrai”, auto-persuasion, auto-suggestion (cf méthode Coué, si moquée en France !), convictions, opinions, etc, autant de mots pour désigner les mécanismes qui ont “confectionné” les croyances individuelles. Celles-ci établies – par adhésion personnelle, religieuse ou philosophique – peuvent s’exercer sans la preuve par le fait : les notions de Dieu, de Divin, de Divinités, d’Etre suprême, de Principe Créateur, de Grand Architecte de l’Univers, ces créations humaines poétiques, en sont le meilleur exemple.

Nous le savons, les concepts des penseurs modernes, doivent beaucoup aux préceptes et légendes de la Grèce antique et à ses philosophes. Du célèbre « Connais-toi toi-même » du sage Chilon, attribué à Socrate (qui signifie : « Prends conscience de tes limites ») aux personnages mythiques, tel Œdipe. Préceptes et personnages qui nourrissent toujours notre franc-maçonnerie. Les sages antiques, avaient aussi postulé avec lyrisme, que nous sommes habités par trois fées turbulentes qui se disputent en nous, mais inséparables : raison, intuition, imagination. Elles sont toujours aux commandes de nos êtres !

Constat : Il nous serait impossible de vivre sans notre imaginaire (siège du rêve, de l’imagination, de la création, de l’invention, de l’innovation, de l’enthousiasme). Et cet imaginaire n’est autre que l’irrationnel. Certes l’irrationnel a son versant négatif, et sa mauvaise réputation (superstitions, passions excessives, violences, fanatismes, folies meurtrières dont les guerres, etc), mais il est incontestable que ce même irrationnel a également la faculté “d’amplifier l’esprit”. Sans l’irrationnel, la raison s’assècherait : aucune grande réalisation (scientifique ou autre) ne peut faire l’économie de l’imagination et de l’intuition. Sans l’imaginaire, la franc-maçonnerie – entre autres sociétés de pensée – campée sur son socle mythique, n’existerait pas ! Einstein le confirme : “l’imagination est plus importante que la raison !”.

La peur et la perte

Il n’est pas étonnant que de ce milieu psychique en “interactions” permanente, émerge en nous des doutes, des hésitations, des craintes. Alors même que nous devons gérer au quotidien notre peur existentielle, elle-même constitutive de notre Moi. Nous apprenons cette peur dès notre irruption au monde, avec l’intériorisation d’un dispositif de défense propre au vivant : l’instinct de conservation précité. Puis, en grandissant et adulte devenus, nous avons constamment peur, de la crainte de traverser la rue à celle de tomber malade, donc de souffrir, de mourir. Certes, la peur peut être protectrice, mais elle est le plus souvent douloureuse et nocive. Nous avons peur de perdre nos proches, conjoint, enfants, parents, amis. Nous sommes aussi taraudés par les peurs “modernes” qui vont de la perte d’emploi au manque d’argent, de la privation de nourriture à la disparition du confort matériel. Et partant, nous craignions de ne plus exister aux yeux des autres, car indépendants par nature, nous sommes dépendants par nécessité ! En vérité, l’être humain n’est pas conditionné, préparé à “la perte”, comme la plupart des animaux.

Dès lors, exposés comme tout un chacun aux aléas de l’existence, comment prétendre à quelque certitude, à une « vérité vraie » ?! Même les modèles mathématiques les plus sophistiqués sont tous contestables et remplaçables par d’autres. Ainsi pour nous francs-maçons, qui nous inter-enseignons le doute, il convient de nous méfier et même de nous éloigner de toute “attitude de surplomb”. Qui consisterait à nous donner en loge des leçons assorties de bons ou mauvais points, et en ville revenus, à vouloir y jouer à toute force l’exemplarité !

Pour faire image encore, je pense en termes de surplomb, que “notre vérité”, ne réside pas dans l’aplomb immédiat du fil mais d’abord dans ses oscillations « métaphoriques » : c’est à dire, dans le “tic-tac” du balancier de la vie même et donc dans notre comportement entre la frustration et la satisfaction, la maladie et la guérison, l’orgueil et l’humilité, de la colère à l’équanimité, de la haine à l’amour ! Tout comme notre lutte quotidienne pour « devenir meilleur » est dans l’angle entre les deux branches mobiles du compas. Comme le chemin entre notre besoin éperdu d’être aimé et d’autres êtres à aimer est dans l’espace séparant les deux branches de l’équerre. Pour créer l’œuvre ensemble.

La terre rejoint le ciel à l’horizon. Marcher vers lui, ce n’est pas le faire reculer, c’est élargir notre pensée. Comment ? En osant aller de l’avant ! C’est à dire, nos instincts sociaux libérés, en passant de la lumière à la lucidité, en gardant l’estime de soi et des autres, en demeurant curieux des gens et des choses, en nous donnant la permission de penser et d’agir par nous-mêmes. Sans vanité. C’est en sortant du paraître, que l’on finit par être ! Alors et seulement, la crainte fait place à la confiance en soi, la culpabilité s’efface devant la responsabilité, et le sens de la vie devient enfin le sens de ma vie !

Parce que la seule véritable assurance que nous ayons est celle de notre finitude. Donc un encouragement, un engagement, à vivre le mieux possible notre éternité sur terre, ici et maintenant. La mort des autres, bien entendu, nous renvoie sans cesse à la nôtre. Faut-il la craindre ? Rappelons-nous, en guise d’apaisement, la belle et noble formule d’Epicure : “ La mort ne nous concerne ni vifs, ni morts. Vifs, parce que nous sommes, morts, parce que nous ne sommes plus!”

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Gilbert Garibal
Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et ancien psychanalyste en milieu hospitalier, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel, les faits de société et la franc-maçonnerie ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre, Cosmogone), Il a écrit une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine sur la franc-maçonnerie. Ses deux livres maçonniques récents sont : Une traversée de l’Art Royal ( Numérilivre - 2022) et La Franc-maçonnerie, une école de vie à découvrir (Cosmogone-2023).

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