sam 24 février 2024 - 08:02

Le Droit Humain, « première obédience mixte de la franc-maçonnerie », fête ses 130 ans

De notre confrère france3-regions.francetvinfo.fr – Par Pierre De Baudouin.

L’obédience maçonnique célèbre ses 130 ans d’existence lors d’une conférence le 4 février 2023 à Paris. L’occasion de retracer une histoire à l’avant-garde du féminisme, et loin des fantasmes parfois associés à la franc-maçonnerie.

L’événement est ouvert au grand public. Samedi 4 février à Paris, le Droit Humain fête les 130 ans de la création de “la toute première loge mixte de l’histoire de la franc-maçonnerie universelle en pleine égalité de droits et de devoirs entre femmes et hommes“, le 4 avril 1893. Lors de l’événement prévu au 9 rue Pinel (XIIIe arrondissement), Amande Pichegru, Grand Maître National de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International du Droit Humain, animera une conférence.

« C’est l’occasion de faire découvrir cette obédience en expliquant comment nous travaillons dans les loges, contre les fake news qui courent sur la franc-maçonnerie, explique-t-elle. Chaque membre est libre de dévoiler ou non son appartenance, chacun a son jardin secret. Il ne faut pas gâcher les rituels et l’effet de surprise. Et nous ne sommes pas secrets mais discrets, pour des raisons historiques. » La franc-maçonnerie a notamment été interdite et persécutée pendant la Seconde Guerre mondiale.

Nous fonctionnons comme n’importe quelle association. Nos statuts sont déposés en préfecture, c’est transparent. Et penser par exemple qu’on privilégie nos membres avec des passe-droits, c’est archi-faux. C’est un fantasme“, poursuit-elle. “Nos loges sont comme des écoles, on y réfléchit ; et comme des laboratoires, on y travaille pour un idéal de société humaniste. On y débat avec notre méthode maçonnique, qui consiste notamment à apprendre à écouter les autres sans les interrompre lors des prises de parole. Ce qui permet d’évoluer dans sa façon de penser, en dépassant ses préjugés face à d’autres opinions“, indique Amande Pichegru.

Maria Deraismes, pionnière féministe

Pour remonter aux origines de l’obédience, il faut rembobiner jusqu’au XIXe siècle, avec la figure de Maria Deraismes. “C’était une journaliste très cultivée, avec des talents remarquables d’oratrice“, raconte Annick Drogou, membre depuis 25 ans du Droit Humain et co-auteure du livre paru en 2020 <<Soyez parfaites, mes Sœurs ! >> qui retrace les origines historiques de l’obédience. 

Les premières femmes qui ont intégré le Droit Humain étaient des amies qui se connaissaient depuis des décennies, poursuit-elle. Elles n’avaient alors pas le droit de vote, qui date de 1944. Et ces femmes étaient impliquées, avec des hommes, dans de nombreux combats : le droit à l’éducation des enfants, la caisse des écoles, la lutte contre la prostitution, contre la pauvreté, contre l’abandon des filles avec la création de refuges qui existent toujours à Paris…

Beaucoup d’entre elles se sont par ailleurs engagées pour la Commune de Paris, détaille-t-elle. Leur mot d’ordre, c’était la cohérence : si on affirme en France la liberté, l’égalité et la fraternité, alors pourquoi la moitié du genre humain est exclue ? Et comment peut-on parler de suffrage universel ? On peut faire un parallèle avec le mouvement des suffragettes au Royaume-Uni.

“D’entrée de jeu, le Droit Humain est mixte”

A l’époque, les loges sont strictement masculines, précise Annick Drogou. Mais en 1882, Maria Deraismes est initiée à la Loge des Libres Penseurs à l’Orient du Pecq, dans les Yvelines. Maria Deraismes est immédiatement interdite de maçonnerie. En 1866, elle est ensuite invitée à une conférence publique par un membre du Grand Orient (la principale obédience maçonnique en France, qui compte aujourd’hui 50 000 membres, NDLR), rue Cadet à Paris. De quoi provoquer une nouvelle fois un tohu-bohu, la franc-maçonnerie masculine ne supporte pas qu’une femme mette son pied dans l’entrebâillement de la porte, dans un contexte de misogynie ambiante.

Alors que les femmes sont toujours exclues de la franc-maçonnerie, la première loge du Droit Humain est fondée à Paris le 4 avril 1893 avec l’aide de Georges Martin, un sénateur du département de la Seine qui est déjà franc-maçon. “Maria Deraismes, qui devient vénérable maître de la loge, va initier 16 ‘sœurs’. Puis des hommes vont demander leur affiliation dans la foulée“, indique Annick Drogou.

Le temple situé rue Jules Breton, lors de Journées du Patrimoine en 2012.
Le temple situé rue Jules Breton, lors de Journées du Patrimoine en 2012. • © VINCENT ISORE / MAXPPP

D’entrée de jeu, le Droit Humain est mixte, c’est sa spécificité, poursuit-elle. Cette mixité, qui dépasse l’égalité entre hommes et femmes, concerne aussi le mélange entre classes sociales. Parmi les premières membres, il y a des bourgeoises mais aussi des femmes de condition beaucoup plus modeste. Cette idée de brassage va aussi vite déboucher sur l’internationalisme avec un engagement précurseur pour la paix avant la Première Guerre mondiale.

“La franc-maçonnerie française reste encore majoritairement non-mixte”

Le progrès vers la mixité a depuis “très lentement” évolué. “Le Grand Orient a mis du temps, en autorisant en 2010 les loges qui le souhaitent à initier des femmes, raconte Annick Drogou. De nombreuses loges refusent encore de le faire. Quant aux autres obédiences, la Grande Loge de France, qui compte 30 000 membres, n’accepte toujours pas les femmes à ce jour. Et à la Grande Loge Féminine de France, qui compte 14 000 membres, les membres sont exclusivement féminins. La franc-maçonnerie française reste encore majoritairement non-mixte. Notre société reste foncièrement patriarcale.

Le temple situé rue Jules Breton, lors de Journées du Patrimoine en 2012.
Le temple situé rue Jules Breton, lors de Journées du Patrimoine en 2012. • © VINCENT ISORE / MAXPPP

Nous continuons de développer cette démarche d’inclusion aujourd’hui, indique de son côté Amande Pichegru. Il n’est pas question que des gens qui sont dans une démarche d’exclusion, de racisme ou d’homophobie, rejoignent notre société. On travaille pour la solidarité. La Fédération française a par exemple aidé la fédération polonaise à accueillir des réfugiés ukrainiens. Au-delà de la laïcité, nous travaillons aussi pour une liberté de conscience, pour que chacun soit libre de sa réflexion. Et nous fonctionnons sur un modèle démocratique, avec un système de votes.

En France, le Droit Humain compte aujourd’hui 17 000 “frères” et “sœurs” dans 170 loges. L’obédience, qui s’est vite étendue à l’international après sa fondation, compte au total 30 000 membres dans le monde, dans 60 pays. Le siège de la Fédération française se situe rue Pinel, et celui de l’ordre international rue Jules Breton. Sur la façade du temple maçonnique qui s’y trouve, on peut lire : “Dans l’Humanité, la femme a les mêmes devoirs que l’homme, elle doit avoir les mêmes droits dans la famille et dans la société“.

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