mer 08 février 2023 - 01:02

La franc-maçonnerie « spéculative » : quelle histoire !

 Le récit extravagant de Andrew Ramsay (La franc-maçonnerie créée par le roi Salomon !) ne trompe évidemment personne sur le plan historique…mais convient précisément à la frange nobiliaire maçonnique de l’époque, avide d’ascendance prestigieuse, même inventée de toutes pièces. Comme par hasard, alors qu’il n’existe que les degrés d’Apprenti (noviciat) et de Compagnon (en vérité seul degré initiatique à l’image de la maçonnerie opérative), le degré de Maître-maçon « spéculatif » est créé en 1738. Le cadre imaginé de ces deux premiers « avancements » est celui des chantiers des cathédrales européennes : le troisième crée donc une vraie rupture. Coïncidence ? Au moment même où la Bible fait son entrée officielle en loge, ce troisième degré – consacrant le Maître-maçon – nous entraîne soudain à Jérusalem, au sein du mythique Temple de Salomon en construction ! En ce sens, il a pu être qualifié de premier des « Hauts-Grades » qui gravitent autour de ce Temple en Judée, puisque ceux-ci en ont fait leur symbolique centrale. Un temple imaginaire, totalement biblique !

 Obédiences et turbulences (1800-1900)

Il a été historiquement avancé que les « continuateurs » d’Anderson et Desaguliers » ont voulu créer avec cette franc-maçonnerie « augmentée », une « unité métaphorique narrative » intégrant les trois traditions initiatiques occidentales : le Compagnonnage (maçonnerie bleue) ; la Rose-Croix (maçonnerie rouge) ; la Chevalerie (maçonnerie blanche). Mais si l’initiation maçonnique ouvre un chemin à l’Homme, elle n’a pas d’influence possible sur son « programme génétique », basé sur le désir, son moteur même. Désir d’être et de faire, donc désir d’abord d’apprendre, donc d’imiter l’autre, son modèle disponible, son autre soi-même. Puis – jalousie oblige – de le dominer pour s’affirmer !

Ce degré de Maître, puis la floraison de Hauts-Grades aux noms pompeux, d’abord en 7, en 10, en 33 et même 99 degrés, au fil des rites qui naissent des imaginations débordantes, sont l’occasion rêvée pour cette opposition native. Deux maçonneries s’affrontent dans la deuxième partie du 19ème siècle, deux théâtres même peut-on dire : une maçonnerie jugée subalterne, plébéienne par le camp nobiliaire, lequel s’affirme ainsi aristocratique et se croit pour autant supérieur. Elles sont en réalité toutes deux prises dans un grand jeu fictionnel, la première se rêvant héritière des constructeurs des cathédrales alors qu’elle n’en est que la lointaine parente livresque par l’image et le symbolisme des outils, la seconde se disant héritière de la Chevalerie templière. Alors qu’elle n’en est inspirée, elle-même, que par l’esprit et le rêve ! L’illusion ne retenant ici que les qualités légendaires de cette Chevalerie : bravoure, courtoisie, loyauté, protection des faibles. Mais écartant au passage, le désastre politico-ecclésial reconnu, qu’ont été, en vérité, les Croisades chrétiennes de cette sinistre équipée conquérante, dès le premier millénaire, contre les Mahométans. Croisades elles-mêmes, constituant une série de revanches contre les incursions agressives de ces derniers, dans les siècles précédents en territoire gaulois, (Ex : Poitiers, défendu par Charles Martel, en 732) !

La guerre, maladie humaine endémique, n’est qu’un jeu tragique interminable de gagnants et de perdants à tour de rôle, entre autres pour occuper et – il faut bien l’avouer – « pimenter » émotionnellement le temps, notre mystérieux et angoissant « milieu indéfini » à vivre ! « Liberté-Egalité-Fraternité », ce beau vœu révolutionnaire reste toujours un idéal intelligent à atteindre ! Et tout le mérite « têtu » de la franc-maçonnerie est bien là : sa bonne volonté, qui elle aussi traverse le temps, est à saluer et respecter au-delà de tous ses défauts et fantasmes ! Aux francs-maçons de vraiment méditer ce triptyque !

La première Grande Loge de France, (A ne pas confondre avec la seconde née en 1894) apparaît donc en 1728, patentée par la Grande Loge Unie d’Angleterre). Le Grand Orient voit le jour en 1773. Il conviendra toutefois d’attendre le début du XIXème siècle pour que, bon gré, mal gré, les rites maçonniques de ces instances – jusque-là plus ou moins « anarchiques » – s’organisent en péjoratifs « bas-grades » (3 premiers degrés) et « Hauts-Grades » (degrés suivants facultatifs). Ils commencent néanmoins à coopérer dans l’esprit d’une même tradition fédératrice « d’oeuvriers » et le cadre de rites parfaitement structurés, au fur et à mesure de la naissance des dites « Grandes Loges ». De « Bas grades », les premiers degrés deviennent « symboliques ».

C’est une franc-maçonnerie française, condamnée par le Pape (Benoît XIV en 1751), marquée par la philosophie des Lumières, qui traverse la Révolution française (1789), sans l’avoir organisée, comme il a été dit à tort. Même si des maçons réputés s’y illustrent (Danton, Mirabeau, La Fayette, Rouget de l’Isle, entre autres). Dès 1801, Napoléon tente sans succès – en signant le Concordat – de rapprocher l’Eglise de la franc-maçonnerie. (350 de ses généraux en sont, ainsi que ses quatre frères – Joseph, Louis, Jérôme, Lucien – et sa femme Joséphine).

De son côté, le Grand Orient, ne se soucie guère des états d’âme papaux. Le 1er article de sa Constitution, qui reconnaissait l’existence de Dieu, en a été ôté après la révolution de 1870.

Des « planches », les idées sociales (1900-2000)

La suppression de la référence au Grand Architecte de l’Univers n’est pas du goût de la Grande Loge Unie d’Angleterre. A l’approche du XXème siècle, fidèle à sa doctrine théiste, et à sa position autoproclamée de puissance maçonnique dominante, elle rompt avec le Grand Orient …que cette séparation indiffère totalement !

Un détail parmi d’autres certes, mais à ne jamais oublier : il montre que le conflit – à la fois moteur et frein humain – est bien aussi dans les chromosomes de la franc-maçonnerie (dans l’ADN comme on dit aujourd’hui, ce fameux acide désoxyribonucléique, support de notre information génétique) ! Concours de circonstance : Alors que la franc-maçonnerie française s’applique à prôner la précitée trilogie républicaine « Liberté-Egalité-Fraternité » empruntée à la Révolution de 1789.

  •  Au moment où elle affirme sur tout le territoire, l’importance vitale de la démocratie,
  •  Tandis qu’elle déclare sa conviction dans le progrès pour le bonheur du peuple :

Simultanément, une forte turbulence agite les loges maçonniques !

Au siècle dernier, les maçons roturiers obtenant le port de l’épée en loge comme les maçons aristocrates, ont fini par croiser le fer avec eux – d’où l’ordre formel des Maîtres de loge avant les tenues (« Laissez vos métaux à la porte du temple ! »). Cette fois c’est le déisme et la laïcité qui s’affrontent au XXème siècle !

Résultat : aristocrates et bourgeois, mystiques et occultistes, professions libérales et gens d’église, riches négociants et aubergistes, s’éloignent un temps des loges symboliques. En s’approchant des faits de société, la franc-maçonnerie fait en même temps son entrée dans le monde politique. Du coup, l’instituteur qui sympathisait, fraternisait même, avec le curé sur les bancs de la loge, s’oppose frontalement à lui, maintenant qu’il en est parti !

Après un temps de baisse des effectifs, dû au retrait des notables précités, l’irruption de nouvelles catégories de population, donne un coup de fouet aux effectifs. Ils repartent à la hausse. Viennent s’asseoir dans les loges, des « gens de tête » : à Paris, se côtoient les avocats Léon Gambetta et Adolphe Crémieux, le professeur de philosophie Jules Simon et le physicien François Arago. Puis ce sont les républicains avec les « gens de fabriques » (employés d’usine, comptables) qui apparaissent dans les années 1880. Enhardis par cet élan populaire, s’approchent même des militaires. Puis encore des petits commerçants et des artisans. Contre toute attente, des ouvriers du bâtiment, de tous corps d’état, se présentent aussi, permettant d’imaginer une sorte de retour de la franc-maçonnerie opérative !

Que peuvent se dirent ces gens, de familles professionnelles si différentes ? C’est le plus souvent l’ère industrielle naissante qui leur fournit des sujets de réflexion. Ils sont traités sous forme d’exposés, de véritables conférences parfois, données par les intellectuels et dont les textes recopiés sont ensuite transmis aux députés. Alors qu’au début, l’intervenant parlait de sa place, des lutrins sont progressivement installés sur l’estrade, près du Maître de loge. Le concept de « planches » est né ! En France, car il n’est pas pratiqué en Angleterre.

Comme tout est à faire sur le plan social, ces « planches » fourmillent d’idées géniales – dont nous profitons aujourd’hui – par le biais des dits députés : Travail des femmes et des enfants, natalité aidée, criminalité, liberté d’association (thème qui imposera la liberté d’association de 1901), laïcité, séparation de l’église et de l’état en 1905…laquelle fera loi et déclenchera l’ire des ecclésiastiques ! Les gens du peuple sont surpris d’apprendre que les lois scolaires de 1880 sont dues à l’avocat et homme d’état Jules Ferry. Soutenues par le frère Emile Combes, Président du Conseil des ministres, elles aboutiront à la loi précitée.

L’influence de la franc-maçonnerie est alors considérable : Pourtant à la veille de la guerre de 1914-1918, il y a seulement 20 000 membres au Grand Orient de France, 5000 à la seconde Grande Loge de France (crée en 1894) et moins de 2000 frères et sœurs au Droit Humain, première obédience mixte, crée en 1893. Mais 60% des ministres sont francs-maçons ! Le Président Raymond Poincaré, suite à l’échec du Gouvernement de gauche, n’apprécie pas cette influence maçonnique. Il rappelle aux Obédiences qu’elles constituent avant tout une force de proposition. Il les invite ainsi à se retirer de la « politique politicienne » et à demander à ses membres de se consacrer uniquement aux travaux spirituels. Mais l’avènement du nazisme en 1933 trouble fort les loges.

Les maçons, qui appelaient de leurs vœux l’instauration des congés payés, obtiennent néanmoins cette dernière victoire sociale en 1936. Malheureusement, la franc-maçonnerie est interdite par le Gouvernement de Vichy en 1940 et plus de 3000 frères et sœurs périront pendant la seconde guerre mondiale, au nom de leur patriotisme.

Le Général de Gaulle redonnera à cette franc-maçonnerie sa pleine liberté d’expression en 1945, en rappelant que les lois de Vichy, n’ayant jamais été reconnues, son existence n’a jamais cessé !

Statue du Général de Gaulle, œuvre du sculpteur Jean Cardot (1930-2020), Paris VIIIe, photos © Yonnel Ghernaouti

Gilbert Garibal
Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et ancien psychanalyste en milieu hospitalier, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel, les faits de société et la franc-maçonnerie ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre, Cosmogone), Il a écrit une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine sur la franc-maçonnerie. Ses deux livres maçonniques récents sont : Une traversée de l’Art Royal ( Numérilivre - 2022) et La Franc-maçonnerie, une école de vie à découvrir (Cosmogone-2023).

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