ven 27 janvier 2023 - 00:01

La recette du bonheur selon un grand philosophe

Vladimir Jankélévitch, nait le 31 août 1903 à Bourges et meure le 6 juin 1985 à Paris. Il était philosophe et musicologue français.

Vladimir Jankélévitch naît de parents intellectuels russes ashkénazes qui ont fui les pogroms. Il est naturalisé français à l’âge de un an. Son père, Samuel Jankélévitch, est un médecin otorhinolaryngologue, qui est un des premiers traducteurs de Sigmund Freud en France. Également traducteur de Hegel et Schelling, il publie des articles dans les revues de philosophie.

En 1922, Vladimir Jankélévitch entre à l’École normale supérieure, où il étudie la philosophie ; il y a pour maître Léon Brunschvicg (1869-1944). En 1923, il rencontre Henri Bergson, avec qui il entretient une correspondance.

Reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1926, Jankélévitch part pour l’Institut français de Prague l’année suivante. Il y enseigne jusqu’en 1932 et rédige une thèse sur Schelling. De retour en France, il enseigne au lycée Malherbe de Caen, puis au lycée du Parc de Lyon avant d’intégrer l’université de Toulouse en 1936, puis celle de Lille en 1938 en tant que professeur de philosophie morale.

Sa pensée

Professeur à la Sorbonne pendant près de trente ans, Vladimir Jankélévitch a marqué de nombreuses générations d’étudiants par ses cours de morale et de métaphysique autant que par sa personnalité.

Parmi ses ouvrages, on note Le Traité des vertus, Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien, ou La Mort. Il porte également un regard neuf sur la musique des xixe et xxe siècles. Dans L’imprescriptible, composé de deux textes (« Dans l’honneur et la dignité », 1948, et « Pardonner ? », 1971), Vladimir Jankélévitch reprend un article qu’il a fait paraître en 1965 dans le no 103 de la Revue administrative. Cet ouvrage contribue à définir la notion d’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité, au moment où les crimes des nazis vont être couverts par la prescription.

Philosophe engagé, il est de tous les combats de son siècle (Résistance, mémoire de l’indicible ; engagement pour la défense de la philosophie lors des États généraux de la philosophie en 1979). Il est surnommé « le marcheur infatigable de la gauche » à cause de sa participation à de très nombreuses manifestations, joignant philosophie et histoire vécue. La pensée morale de Vladimir Jankélévitch ramène à une vie vécue selon l’ordre du cœur puisque ce dernier, et lui seul, constitue la vraie structure d’acte de sa philosophie. Son combat est de faire reconnaître la prééminence absolue de la morale sur toute autre instance.

Son œuvre est centrée autour de trois axes de réflexion.

La métaphysique du « je ne sais quoi » et du « presque rien »

Vladimir Jankélévitch est, à la suite de Bergson, le philosophe du devenir, qu’il veut surprendre « sur le fait », « en train de » devenir, en flagrant délit, en équilibre sur la fine pointe de l’instant ! Qu’il parle de la mort, de la liberté, de l’intention, de l’intuition, de l’acte, et finalement de l’amour, il tente d’encercler l’instant au plus près et des deux côtés (avant, dans le « pas encore », et après, dans le « jamais plus », qui ne sont pas symétriques), tout en rappelant sans cesse que c’est impossible.

Il a d’ailleurs été désigné par Bergson, avec Jean Guitton, comme l’héritier de sa pensée.

Dans la continuité de l’intervalle qui conduit à cet instant, tout est possible et l’être « s’arrondit » sur ce capital en espérance, sur cette potentialité : il est bien question de liberté, d’intuition, de création, d’amour, mais de loin et à la troisième personne (surtout dans le cas de la mort). Après, dans l’autosatisfaction du fait accompli, l’être se reforme autour de son égoïté, de ses souvenirs teintés de complaisance et de nostalgie : de mort, de liberté, d’amour, il n’est déjà plus question. Mais il reste de cet instant brèvissime, de ce « presque rien » où l’être s’est amenuisé jusqu’à n’être presque plus rien pour aimer, un « je ne sais quoi » qui traîne dans l’atmosphère, comme un charme, et rien ne sera plus comme avant.

Il est le chantre de la transcendance quotidienne, le philosophe mystique, puisqu’il dit emprunter cette expression « je-ne-sais-quoi » à saint Jean de la Croix lui-même qu’il cite d’ailleurs abondamment sans en partager la foi, ce saut dans l’inconnu. Le seul saut qu’il a expérimenté est celui de l’instant quel qu’il soit, celui de l’amour ou, par exemple, celui de la tentation : il décrit, comme seul peut le faire quiconque l’a expérimenté, le pécheur encore en équilibre, entraîné vers l’avant et retenu vers l’arrière, « en train » de basculer.

Sa conception de la liberté n’est pas statique, figée dans un état de conscience mais dynamique et en progression constante vers un au-delà de conscience toujours à conquérir: « la liberté c’est de rester fidèle à la prise de conscience elle-même, laquelle n’est pas un exposant, ni un cryptogramme, mais un dynamisme et une mobilité ».

La morale de l’intention bienfaisante

« Ce qui est vrai du mystère de la mort… n’est pas moins vrai du mystère de l’amour… L’expérience morale enfin suppose à la fois la notion universelle et rationnelle d’une loi inhérente à la dignité de l’humain en général et, au vif du for intime, une expérience privilégiée, urgente, hyperbolique qui nous pousse toujours au-delà de notre devoir… Aussi la morale, dès qu’elle cesse d’être une pure déduction cognitive et synonymique des devoirs, ne se distingue-t-elle plus de la métaphysique. »
— Vladimir Jankélévitch, Philosophie première ch. 3, par. 2
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Un des paradoxes de la morale tient en ceci : le devoir moral est infini et certain, je sais que je dois faire, et ceci absolument, mais, pour devenir effectif, il doit passer par des moyens limités et hypothétiques et ambigus, je ne sais pas quoi ni comment faire : « Entre la finitude d’un pouvoir limité par la mort et l’infinité du devoir moral ou de l’amour, la contradiction paradoxale s’aiguise jusqu’au paroxysme de l’absurde et de l’intenable. » (Le paradoxe de la morale ch. 2, par. 4). Une autre façon d’approcher ce paradoxe est de rapprocher la morale de l’amour qui en est le moteur secret : tout le problème de l’agent moral comme de l’amant est de « faire tenir le maximum d’amour dans le minimum d’être » (Le paradoxe de la Morale ch. 3, par. 14).

Un autre paradoxe de la Morale tient au fait que l’intention doit se traduire en acte, c’est-à-dire prendre les moyens bien limités de sa fin infinie, et, pire, « se déposer » en actes posés : cette traduction est forcément une trahison, car elle doit accepter les médiations, les compromis et les compromissions… si elle est vraiment sérieuse. Elle doit finalement accepter que ses œuvres se détachent et, parfois, s’éloignent d’elle. On touche ici à un point essentiel de la pensée de Jankélévitch qui est « une paradoxologie de l’organe-obstacle » (concept emprunté à Bergson) : « il ne suffit pas de dire que la volonté morale est reléguée dans une zone intermédiaire : la volonté peut ce qu’elle peut malgré l’obstacle et par là même grâce à lui. » (Le paradoxe de la morale ch. 3, par. 4).

L’esthétique de l’ineffable

Passionné par la musique (notamment le répertoire du piano) et musicologue, sa réflexion est autant philosophique qu’esthétique. Il a écrit une douzaine d’ouvrages sur la musique et les compositeurs qu’il admire (Gabriel Fauré, Maurice Ravel, Claude Debussy, Franz Liszt etc). C’est l’une des originalités de son œuvre qui se distingue également par les thèmes abordés. Influencé par Bergson, bien qu’il n’ait pas été son élève mais à qui il a consacré son premier ouvrage, Jankélévitch a aussi développé une réflexion sur l’existence de la conscience dans le temps. On peut trouver une introduction à sa pensée dans le livre d’entretiens Quelque part dans l’inachevé (Éditions Gallimard) où Béatrice Berlowitz dialogue avec le philosophe sur l’ensemble de ses thèmes. Pendant cinquante-sept ans, Vladimir Jankélévitch a écrit à Louis Beauduc, ancien coturne de l’École normale supérieure ; ces échanges rassemblés sous le titre Une vie en toutes lettres (Éditions Liana Levi) témoignent de l’itinéraire philosophique et personnel du philosophe.

Procédant par variations autour de quelques thèmes dominants – le temps et la mort, la pureté et l’équivoque, la musique et l’ineffable – la philosophie de Jankélévitch s’efforce de retraduire, dans l’ordre du discours, la précarité de l’existence. C’est tout d’abord l’essence très fragile de la moralité qui retient l’attention du philosophe : la fugace intention morale n’est qu’un « Je-ne-sais-quoi », constamment menacé de déchéance, c’est-à-dire de chute dans l’impureté. Seul l’amour en effet, inestimable dans sa générosité infinie, confère une valeur à tout ce qui est. Apaisante et voluptueuse, la musique témoigne elle aussi de ce « presque-rien » – présence éloquente, innocence purifiante – qui est pourtant quelque chose d’essentiel. Expression de la « plénitude exaltante de l’être » en même temps qu’évocation de l’« irrévocable », la musique constitue l’image exemplaire de la temporalité, c’est-à-dire de l’humaine condition. Car la vie, « parenthèse de rêverie dans la rhapsodie universelle », n’est peut-être qu’une « mélodie éphémère » découpée dans l’infini de la mort. Ce qui ne renvoie pourtant pas à son insignifiance ou à sa vanité : car le fait d’avoir vécu cette vie éphémère reste un fait éternel que ni la mort ni le désespoir ne peuvent annihiler.

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1 COMMENTAIRE

  1. Bonjour , vous écrivez : »Vladimir Jankélévitch, nait le 31 août 1903 à Bourges et meure le 6 juin 1985 à Paris.  » MEURE à la place de MEURT ! ! ! il est grand temps de virer le journaliste qui a écrit cet article.

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