lun 08 août 2022 - 16:08

Rechercher les points flous du rituel pour les améliorer

Éloge du flou[1]

     Le rituel ? Pour beaucoup d’entre nous, il n’est pas question d’y toucher. Nous avons un rite, et nous nous y tenons. Seule l’obédience, dans des commissions du rituel, peut se permettre de faire des modifications. Qui ne souscrirait à la mise en garde de Daniel Beresniak ? Voici ce qu’il affirme : « Un rituel trop compliqué ou trop simplifié ou trafiqué de manière à « injecter », à dose plus ou moins forte, une idéologie sectaire, religieuse ou politique, fera autant de mal qu’il peut faire de bien. Le remède peut devenir poison ».

Il n’y va pas de main morte quand il ajoute :

« Créer ou réviser un rituel est aussi dangereux qu’approcher une torche d’un baril de poudre ».

Voilà de quoi refroidir celles et ceux qui estiment qu’une virgule en plus, en moins, ne prête pas à conséquence. C’est ainsi que plusieurs d’entre nous sont plutôt sourcilleux et refusent le moindre vagabondage : « Comme cela, il n’y a pas de surprise, on sait où on va. C’est conforme au rite, dans l’obédience. D’ailleurs, c’est un héritage du passé et nos Anciens savaient ce qu’ils faisaient ». On préfère alors, oublier pour un temps, les adaptations mineures que la Loge a faites avec le temps. Comme toutes les Loges, d’ailleurs.

     J’entends bien ! Néanmoins, je prétends que les temps sont venus de réévaluer tout doucement nos usages rituels. Parfois, j’ai envie de répliquer à ceux, à celles qui se disent « rigoureux », que cette rigueur est le paravent d’une résistance au changement. Au fond, je les crois plutôt un tantinet « rigoristes ». Il est vrai, commenterait un psychanalyste, que le rituel est un symptôme d’une structure, dite obsessionnelle. Pas une maladie, c’est « normal »[2]! Mais cela entraîne la crainte de ce qui est nouveau, le recul devant l’aventure, même si elle est modeste.

     Nos mœurs  changent vite ces temps-ci, et les Frères et Sœurs qui commencent à nous succéder, n’auront plus les mêmes demandes vis-à-vis d’une Voie, que je résume en quatre mots : Une spiritualité pour agir. Entre autres nouveautés, on peut prédire sans trop de risques, qu’ils(elles) seront plus exigeant(e)s sur la qualité du rituel, son contenu et sa transmission. Un chantier que je trouve exaltant s’ouvre à nous. Et la rigidité devrait souvent se convertir dans le flou. Car c’est dans les espaces interstitiels ouverts, que notre avenir d’initiés(es) peut se glisser.

     « Mais quoi, dit un Frère qui refuse le flou, notre rituel n’a pas à être changé. Il est universel ! » Oui, il a, en partie, raison. Le cabinet de réflexion, les voyages et les épreuves, le serment, le meurtre d’Hiram et la palingénésie. Voici des symboles et des mythes, bien ancrés dans notre psychisme. D’aucuns parleraient d’anabase et de catabase [3]; d’autres, d’inconscient collectif. Mais, ce Frère pourrait bien avoir tort aussi. Voici pourquoi.

     Le rituel, c’est comme un oignon, il est entouré de plusieurs pelures. Le cœur, c’est la structure, celle de tous les rites de passage, des mystères d’Eleusis aux Aborigènes d’Australie. Après on épluche la culture. Pour nous, cela correspond à une culture maçonnique en général : le gabarit[4], et à sa déclinaison en particulier, dans différents rites. Déjà là, nous nous approchons de la surface. Nous y trouvons la lecture, qu’en fait telle obédience et chaque loge. En quelques mots, je résume ce propos liminaire. La structure est inamovible, la culture est discutable, et la lecture se révèle modifiable. Exemple tiré de l’initiation. Ingérer quelque chose fait partie du patrimoine  humain dans de telles cérémonies. Pas touche ! Ingérer une boisson plutôt qu’un aliment, mérite réflexion. Quant à choisir de l’aloès, du Fernet Branca ou  une autre boisson amère, c’est au choix. Sous certaines conditions, nous allons le voir. Nous sommes alors dans la zone du flou, c’est à dire de l’interprétation, de la forme et non du fond.

     Par expérience, je recommande le flou dans trois situations de tenue de Loge. Qui dit flou dit liberté du choix, marge de manœuvre qui appelle une décision. Regardons, dans chaque cas, la souplesse possible et la manière dont s’exerce cette liberté :

Première situation –

Je me rappelle un très ancien de ma Loge qui, un soir que le cas se présentait, posa bien les termes du changement : « Ajouter, oui . Modifier, parfois. Retrancher, jamais ! ». Je le suis bien, car il y aurait tout à craindre qu’on ne tombe, avec une suppression, sur un élément de culture profonde, voire de structure. Et alors, notre message purement humain, perdrait de sa vigueur. Je crois que les Anciens de nos Loges sont assez expérimentés pour décider, ensemble, de modifications de rituel, voire tous les Maîtres. Ainsi, l’appropriation par des cherchants sera meilleure. Si elle s’ouvre par la question : « Qu’est-ce qui est modifiable, ajoutable, et qu’est-ce qui est intangible ? ».

     Voici un exemple réel. Il s’agissait de préciser comment la scène du cadavre pouvait être montée, lors de l’initiation, comme cela se fait de plus en plus. Qui se couche ? Un Apprenti ? Un Maître ? Dans quelle position ? À plat ou les jambes sur les marches ? Fait-on l’obscurité ou la pénombre suffirait-elle ? La question fut étudiée en Chambre du Milieu. Et les décisions furent prises à l’unanimité. En faisant le point après deux essais. Et aujourd’hui, nous avons adopté la nouvelle manière. Avec plaisir. S’il n’y avait pas eu de flottement dans notre pratique, nous ne serions pas partis dans la découverte des sens croisés.

     Le pire, dans la réduction du flou, est de décider sans approfondir vraiment, les motifs du choix. J’ai connu des loges qui faisaient comme ceci, comme cela, mais ne savaient plus pourquoi. Face à la pétrification du sens, et à la soumission aveugle aux usages, la souplesse dans le rituel apporte la santé de l’esprit. Rien ne peut faire plus pleurer, qu’un Grand Expert qui ne connaît pas le sens profond de ce qu’il est amené à faire. Et qui remplit son office comme une mécanique.

     Le flou dans certaines lectures du rituel est porteur de promesses et d’opportunités de marcher ensemble sur les chemins mystérieux de l’initiation.

Deuxième situation –

Le thème de la tenue de ce soir-là est clair : « De midi à minuit dans la quête maçonnique ». Les interventions vont bon train. Peu à peu, le Vénérable sent que l’on dérive, que les idées partent de côté. Sur les colonnes, l’enthousiasme ne cache pas le vertige du « hors sujet ». Et ce n’est pas la première fois. C’est une fâcheuse ( ?) habitude de la Loge Les Amis réunis. Aussi, le Vénérable s’apprête à reprendre la parole sur le thème du « revenons à nos moutons »… « Halte là, mon Frère Vénérable ! Laisse ton maillet tranquille ! Ils sont hors sujet ? Je vais te dire ce que je pense à ce propos, sur les parvis ».

     Paradoxalement, c’est dans les dérives que l’on est dans le sujet, et il est utile qu’il y ait assez de flou pour que chacun(e) intervienne sur ce que bon lui semble. Pour quelques motifs. D’abord en tenue, nous ne sommes pas dans un examen de passage et nous devons nous méfier de nos conditionnements, ainsi que nous le rappelle le deuxième voyage et les éclats de la pierre, que nous faisons voler. Ne nous laissons pas enfermer sur la ligne de départ. Ensuite le flou de pensée qui s’installe, apparemment opiniâtrement, dans le cas cité, est tout bénéfice pour la liberté d’expression des Frères, des Sœurs. Ce sentiment n’est-il pas plus important que le cantonnement dans des bornes ? D’ailleurs personne ne nous attend à la sortie pour vérifier une qualité, définie comme un resserrement des apports autour du thème. En outre, ce flou laisse aller le groupe-loge là où il le ressent, collectivement et inconsciemment. Pour bâtir son histoire, pour vivre un mythe, pour imaginer et rêver. Bref le flou permet à l’égrégore, l’esprit de Loge, de s’incarner le temps de la tenue. Et de se consolider, les tenues se succédant, dans la même recherche invisible, mais qui met la joie dans les cœurs. Enfin les dérives, si souhaitables, remplissent un rôle essentiel, l’évitement des dialogues à proscrire.

     Car les interventions se promènent de-ci, de-là, sans souci de cohérence et demande de réponse. Oui, chacun(e) apporte sa pierre. Ajoutons que le flou, dans la logique, laisse les uns et les autres dans l’expectative : il n’y a pas de raisonnement implacable, mais des apports qui sont autant de messages[5]« à sauts et à gambades » comme l’écrit Montaigne.

Troisième situation –

Le troisième et dernier flou m’apparaît comme le plus fécond dans la quête de soi-même. Indispensable dans notre si belle voie ; elle qui nous fait monter en esprit. C’est l’anabase. Elle qui nous incite à descendre dans le monde profane et c’est la catabase[6]. C’est celui de l’imprécision des symboles dès lors que la Sœur, le Frère se laisse aller et divague. Je m’inscris résolument dans l’idée qui veut, qu’à partir d’un arcane : rite, mythe, symbole, on peut dire n’importe quoi. Je sais, je peux choquer car là, encore une fois, je défouraille et menace le conditionnement scolaire, si cher au cœur des compatriotes. Oui car, quand on se laisse aller, on ne dit jamais n’importe quoi. Le détail importun est dévoilement de l’identité de l’intervenant. Quel meilleur terreau de la fraternité pouvons-nous trouver ? Cette fraternité mêlée de « frérocité [7]». Car, en cas de mauvaise foi et/ou de résistance, les mauvais Compagnons restent embusqués. Car, si je te connais mieux, mon Frère, ma Sœur, je te comprends mieux, et je t’aime mieux. L’équerre, disent les dictionnaires ad hoc, c’est la droiture. Mais si je trouve que l’équerre m’attendrit, et que le creux qu’elle forme avec les deux branches, loin de m’inspirer de la raideur, m’invite à me blottir, c’est mon histoire. L’affect, telle sensation, telle émotion, tel sentiment, n’est-ce pas ce qui me caractérise, et que je dis en pleine confiance et en toute transparence ? Peut-on trouver une expression plus personnelle, sans logique glacée, sans collage de savoirs ?

     Et c’est dans ce double travail de recherche de mon identité, et de son partage en Loge que le flou est roi. C’est toujours facile de collecter des faits glacés et glanés chez les historiens et dans les dictionnaires de symboles ; un peu moins, si le projet est de démontrer une idée avec ses opinions ; mais l’exercice devient difficile quand il faut repérer et délivrer ses émotions. Parce que, une fois encore, le conditionnement ne joue pas en notre faveur. Bien élevés(es), nous avons appris que l’on ne parle pas de soi. Et  que les émotions, les sentiments, c’est soi. Oui ! j’en conviens, mais l’introspection, c’est parler de soi. Et un parcours de sagesse, maçonnique en l’occurrence, est tissée des découvertes intimes. D’autant plus que, le faisant, on encourage les autres à descendre le long de la perpendiculaire ; et à explorer ce qu’ils(elles) vivent dans les couloirs sombres de leur vérité, jamais circonscrite. Avec des mots noyés de flou, et qui s’en moquent. L’important n’est-il pas d’ouvrir la porte, pour soi, pour les autres ? Nous savons tous communiquer nos émotions à travers ce qui se dit à la surface des mots et des phrases. Souvent sans nous en douter. Ne sait-on pas, depuis deux ou trois décennies, que l’intelligence émotionnelle est le premier ciment entre les Hommes ? Le rationnel est second, analysent les neurosciences et les nouvelles psychologies[8]. Peut être serait-il bon de changer le fusil d’épaule : un raisonnement logique n’est pas un excellent gibier, quand le flou émotionnel est délicieux !

     Le flou est, au bout du compte, une manière d’avenir de la Voie maçonnique. Nous n’aurons que faire des certitudes dualistes[9] du pavé mosaïque. Accueillons sans retenue le flou ! Avec  lui, nous tanguons sur le sable, nous doutons. N’est-ce pas appréciable ? Avec lui, nous perdons la rigidité des bonnes raisons. La souplesse n’est-elle pas nécessaire pour nos articulations mentales ? Avec lui, nous laissons libre cours à l’intuition, elle qui sait nous faire dire tant de choses. Avec lui enfin, l’imagination est au pouvoir.

     Hier, nos Loges brandissaient la lumière de la raison, la vigueur des démonstrations serrées. Demain, dans nos expressions, nous élargirons, aventureux et joyeux, nos plages de choix. Dans cette Franc-maçonnerie libérative[10], les tenues seront, je l’espère, encore plus des lieux d’exercice d’une liberté qui est toujours assoiffée. A moins que, à cause de « l’Eloge du flou », on ne devienne, grâce à la langue des oiseaux, des « Loges du fou ».Et pourquoi pas ?


[1] Cet article est paru dans la revue maçonnique : Le Maillon en 2016.

[2] « Normal » – Adjectif qui souvent indique le symptôme d’une personne atteinte de « normose « , cette pathologie de l’intégration de la norme pointée par Ferdinand Wulliemier. Heureusement, selon moi, les initiés(es) en quête véritable, gardent des souplesses, des interstices de liberté, qui font d’eux(elles) des cherchants(es).

[3] « Anabase » – la montée ; « Catabase » – la descente – Voir le glossaire.

[4] « Gabarit maçonnique » – Le minimum d’arcanes : ritèmes, mythes et symboles, qui caractérisent la Franc-maçonnerie de style français – Voir le glossaire.

[5] « Message » – voir le glossaire.

[6] « Anabase », « Catabase »  – Voir le glossaire.

[7] « Frérocité » – Voir le glossaire

[8] « Les nouvelles psychologies », comme la psychologie mimétique, la psychologie évolutionniste, la psychologie positive, l’intelligence émotionnelle. Tous ces termes sont expliqués dans le glossaire.

[9] « Dualisme » – Voir le glossaire.

[10] « Libérative » – Voir le glossaire.

Jacques Fontaine
Jacques Fontaine est né au Grand Orient de France en 1969.Il se consacre à diffuser, par ses conférences, par un séminaire, l’Atelier des Trois Maillets et par une trentaine d’ouvrages, une Franc-maçonnerie de style français qui devient de plus en plus, chaque jour, « une spiritualité pour agir ». Il s’appuie sur les récentes découvertes en psychologie pour caractériser la voie maçonnique et pour proposer les moyens concrets de sa mise en œuvre. Son message : "Salut à toi ! Tu pourrais bien prendre du plaisir à lire ces Cahiers maçonniques. Et aussi connaître quelques surprises. Notre quête, notre engagement seraient donc un voyage ? Et nous, qui portons le sac à dos, des bagagistes ? Mais il faut des bagagistes pour porter le trésor. Quel est-il ? Ici, je t’engage à aller plus loin, vers cette fabuleuse richesse. J’ai cette audace et cette admiration car je suis un ancien maintenant. Je me présente : c’est en 1969 que je fus initié dans la loge La Bonne Foi, à Saint Germain en Laye, au Rite Français. Je travaille aussi au Rite Opératif de Salomon. J’ai beaucoup voyagé et peu à peu me suis forgé une conviction : nous, Maçons latins, sommes en train d’accoucher d’une Voie maçonnique superbe : une spiritualité pour agir. Annoncée dès le début du XXème siècle. Elle est en train de se déployer et nous en sommes les acteurs plus ou moins conscients mais riches de loyauté.

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