mer 10 août 2022 - 09:08

C’est l’été et la vie est facile

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Première chanson de l’opéra Porgy and Bess de George Gershwin, l’inclassable compositeur franc-maçon, Summertime est une berceuse chantée par Clara à son bébé. Sa douceur qui mêle l’insouciance de l’été à l’harmonie du foyer baigne, cependant, dans une ambiance mélancolique qui rappelle, avec une thématique inverse, le célèbre negro spiritual anonymement composé avant l’abolition de l’esclavage : Sometimes I Feel like a Motherless Child (Parfois, je me sens comme un enfant sans mère).

Louis Armstrong fait le lien dans ma mémoire : dans le premier cas, en duo avec Ella Fitzgerald et, dans le second, de sa seule voix rauque, due à un œdème et à une hypertrophie de ses « fausses cordes vocales », dont le timbre fut aggravé par la pratique de la trompette.

C’est, d’ailleurs, la trompette qui lui a également valu le surnom de « Satchmo », abréviation du mot composé : satchel-mouth (littéralement « bouche-sacoche »), allusion à ses lèvres écrasées par l’embouchure de son instrument. Invariablement, « Satchmo » me renvoie à mon idéal, lui qui aida avec autant de générosité que de discrétion Martin Luther King Jr. comme d’autres activistes luttant en faveur des droits civiques. Certes, « Satchmo » n’avait pas vu la lumière dans la maçonnerie de Prince Hall comme on l’a parfois prétendu, mais dans une loge des Chevaliers de Pythias  (« Knights of Pythias »), comme il s’en réclame lui-même dans son autobiographie[1]. Les Chevaliers de Pythias ne sont pas, à proprement parler, une Obédience maçonnique, mais une organisation fraternelle et une société secrète de haute origine, fondée à Washington, DC, en 1864, la première à avoir reçu une charte en vertu d’une loi du Congrès des États-Unis[2]

Personnalités membres de la franc-maçonnerie Prince Hall – Crédit : Bernard Botturi — Travail personnel

Il n’en est pas moins vrai que la maçonnerie de Prince Hall a recruté de nombreux musiciens de jazz, dont certains ont atteint les plus hauts degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté, à l’instar de Duke Ellington ou de Lionel Hampton. Il s’agit, à l’origine, d’un simple mouvement qui naît au tournant des XVIIIe et XIXe siècles et qui va se déployer en une puissante Obédience maçonnique noire, portant le nom du premier noir américain affranchi et initié en 1755, et ce, en raison du refus de la Franc-maçonnerie blanche, qui comptait elle-même de nombreux propriétaires d’esclaves, d’accueillir sur ses colonnes des « candidats de couleur », au motif que les Constitutions d’Anderson de 1723, texte fondateur de la franc-maçonnerie spéculative, interdisaient l’initiation « aux femmes, serfs, handicapés et esclaves ».

Cette séparation des Obédiences américaines en fonction des « origines raciales » perdure  aujourd’hui et l’interprétation littérale des textes fondateurs vient d’inspirer, dans un autre cadre de références où les femmes étaient encore loin d’avoir le droit de vote, la plus haute juridiction américaine qui, ce 24 juin 2022, dans un volte-face historique, a révoqué le droit constitutionnel à l’avortement, laissant désormais à chaque État la « liberté » de l’interdire. En rapprochant ces deux faits, on est tenté de s’écrier : « Suprême Conseil et Cour Suprême, même combat ! »

Thomas Jefferson

N’allez pas croire que ce rapprochement soit tiré par les cheveux ou, alors, ce sont ceux de Thomas Jefferson, franc-maçon et esclavagiste, principal rédacteur de la Déclaration d’Indépendance que signent, le 4 juillet 1776, les 13 colonies américaines, faisant ainsi sécession de la couronne britannique, ledit troisième Président des États-Unis étant lui-même,  par ailleurs, exploitant, comme planteur de tabac, d’une main-d’œuvre d’au moins 200 esclaves et s’en justifiant, plus tard, en raison de son endettement…

Qu’il est bon que ce soit l’été et que la vie soit facile, même si ce n’est malheureusement pas le cas pour tout le monde ! Et revenons à la musique qui adoucit les mœurs. Observons, avec Paul Naudon[3], qu’elle occupe une place privilégiée dans l’univers maçonnique, constituant, selon lui, « l’art le plus chargé de virtualités initiatiques », et, puisque nous sommes en une période où nos travaux sont pour la plupart relâchés, fredonnons, d’une voix légère, câline et méditative, ce bel air profane qui nous enchantait au début : « Summertime and the livin’ is easy… » 


[1] Satchmo. My Life in New Orleans. New York : Prentice-Hall, Inc., 1954. LCN : 54-9628. hc. 240 p. V. p. 163 & pp. 224-225.

[2] L’esclavage a été aboli aux États-Unis, en 1863.

[3] Dans son « Que sais-je ? » sur La Franc-maçonnerie, qui connut, aux PUF, de nombreuses éditions, de 1963 à 2002, soit l’année suivant sa mort.

Christian Roblin
Christian Roblin est directeur de la rédaction de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant l’Académie maçonnique et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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2 Commentaires

    • MTCF Jean-Claude,
      Tes encouragements me touchent. L’information est un métier, mais, pour nous Francs-maçons, ce n’est rien sans le cœur qui nous unit aux êtres humains qui la font.
      En toute fraternité,
      Christian.

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