mar 06 décembre 2022 - 04:12

SIMÓN BOLIVAR ou comment la liberté devient légende

En France, la liberté n’a pas de visage. La Bastille ? Non, une prison. Le Gavroche de Victor Hugo juché sur les barricades ? Émouvant, mais c’est du roman. Ni Vercingétorix, ni Robespierre, ni Jean Moulin, pas assez immenses… Il n’en va pas de même en Amérique Latine où un pays porte son nom : la Bolivie. Une monnaie aussi : le bolivar, qui a cours au Venezuela, pays de l’or noir bordé par la gigantesque Cordillère des Andes dont le sommet, à plus de 5000 mètres, se nomme… le Pic Bolivar ! Tout un mythe, donc. Mais au-delà d’un patronyme devenu nom commun, comme ceux du Préfet Poubelle (Eugène) ou du chanoine Kir (Félix), tout commence par une toute petite histoire, une histoire timide qui croise l’amour et la franc-maçonnerie. N’est-ce pas, au bout du compte, un peu la nôtre ?

Simon Bolivar naît le 24 juillet 1783 ; il est le quatrième enfant de Don Juan Vicente Bolívar y Ponte et de Doña María Concepción Palacios y Blanco. Originaires de Biscaye dans le nord de l’Espagne, ses aïeux avaient débarqué à Caracas vers la fin du XVIe siècle et fait une belle fortune dans cette colonie espagnole Ils faisaient partie de ce qu’on appelait « los criollos », les Blancs nés en Amérique de parents espagnols. L’arrière grand-mère de Simon Bolivar, Josefa de Narváez, était de sang mêlé ; elle avait apporté en héritage les mines d’or d’Aroa qui le firent riche ; quant à sa grand-mère, Isabel Zedler, de descendance allemande, elle lui avait légué, elle, la blondeur de sa barbe et de ses moustaches. Son père, marié sur le tard, à 47 ans, décèdera à soixante alors que son dernier fils n’avait que deux ans et demi ; sa mère, elle, succombera quelques années plus tard de la tuberculose, à 34 ans. Quelle entrée dans la vie !

Le petit Simon se retrouve donc orphelin à neuf ans. Toutefois son héritage en fait un riche propriétaire foncier. Son grand-père maternel, Don Feliciano, le recueille avec amour mais il meurt lui aussi trop vite. On le confie alors à un oncle qu’il n’aime pas, Carlos Palacios, célibataire ruiné, qui administre plus ou moins ses biens mais sait en empocher les bénéfices. Piètre éducateur il fait vite de l’enfant un rebelle, plusieurs fois fugueur ; dépassé par sa tâche il finit par être mis en cause par le conseil de famille et se débarrasse alors de l’éducation de son pupille en la confiant au directeur de l’école primaire de Caracas, Simon Rodriguez Carreño.

Cet éducateur est un être si original et rebelle qu’il sera vite licencié par la ville qui veut des enseignants « dans les normes » et non pas un « fils des Lumières » imprégné par les philosophes français, en particulier des encyclopédistes, et qui dispense à ses élèves des idées sulfureuses. Il aura toutefois le temps de donner à l’enfant le plaisir de l’étude et exercera sur lui une influence durable en lui faisant découvrir Rousseau, Voltaire et Montesquieu, le goût de la culture et de la liberté qui l’amèneront, plus tard, à rejeter l’autorité espagnole.

Poursuivant sa scolarité sans le maître qui l’a éveillé, il est pris en main par le fameux grammairien Andrés Bello et le scientifique Francisco de Andújar qui complètent sa formation, mais déjà attiré par la lutte, le voilà qui s’engage comme cadet dans le bataillon des milices d’Aragua dont son père avait été colonel. Sans doute cherche-t-il dans l’armée l’amour paternel qu’il n’a pas eu, car il déploie dans son régiment une telle ardeur – marche, natation et équitation – qu’il est nommé sous-lieutenant en juillet 1798, à… quinze ans !

Dès lors son tuteur ne peut plus lui refuser l’autorisation de partir pour l’Espagne rejoindre son oncle préféré, Estéban Palacios. C’est ce qu’il fait en janvier 1799. Il y restera trois ans. C’était du temps du Roi Charles IV peint sans complaisance par Goya, et de la Reine María Luisa de Parme qui vient de changer de « favori » : Manuel Godoy provisoirement délaissé vient d’être remplacé par l’éphémère Manuel Mallo, d’origine colombienne, qui ouvre au jeune homme les fastes de la cour. Vite dégoûté, il préfère acquérir la culture qui lui manque dans la fameuse Académie royale de San Fernando, fondée en 1752 par le roi Ferdinand VI pour promouvoir les Beaux Arts – la peinture, l’architecture, la sculpture – auxquels s’ajoutera la musique, en 1873. Cela ne l’empêche pas de mener une vie mondaine et de fréquenter les salons, dont celui du Marquis Jerónimo de Ustaritz, lui aussi originaire de Caracas, tout imprégné des idées libérales du Comte de Aranda, ministre de Charles III, franc-maçon fameux et instigateur de l’éviction des Jésuites d’Espagne en 1767.

Un soir, dans le salon du Marquis, c’est le coup de foudre : il rencontre María Teresa, la fille de don Bernardo del Toro, riche créole de Caracas vivant à Madrid. Aussitôt il demande sa main. On essaie de l’éloigner dans le nord de l’Espagne, il en revient, insiste et finit par épouser la belle le 26 mai 1802. Ils passeront leur lune de miel sur le bateau qui les emporte vers Caracas. Ils parlent d’amour et d’enfants à venir, de la gestion des haciendas et de la mine d’or qu’il leur faudra partager, de ce qui fait maison et une vie heureuse… Hélas, ce bonheur sera de courte durée : huit mois après leur mariage, Teresa contracte une « fièvre maligne » disent les médecins, en fait la fièvre jaune, et elle en meurt le 23 janvier 1803. Il jure sur son cadavre de ne pas se remarier ; il tiendra parole. Mais que faire de toute cette solitude quand on a vingt ans et qu’on a tout vécu ?

Désespéré, révolté, il décide d’aller d’abord à Madrid voir la famille de sa femme pour partager son deuil, puis de rallier la France. Non seulement il est fasciné par la déclaration des Droits de l’Homme de 1789 mais c’est là que se trouve l’homme qu’il admire le plus, le général Francisco Miranda, vénézuélien lui aussi, qui s’efforce d’obtenir des appuis, tant en France qu’en Angleterre, pour secouer le joug espagnol et libérer l’Amérique latine. Miranda étant franc-maçon, Bolivar se fait initier dès que son bateau accoste à Cadix, en février 1804, dans la Loge « Lautaro » fondée en 1800 par les amis de Miranda.

Ce qui le frappa le plus, lors de son initiation, ce fut la formule « liberté, égalité, fraternité », en particulier ce terme de liberté pour lequel se battait l’homme qu’il admirait le plus, Francisco Miranda. Il décida de faire de l’histoire une éducation à la liberté. Les « vertus » auxquelles le rituel appelle l’initié ne pouvaient être que celles de la démocratie grecque et qu’il fallait créer un nouvel Aréopage républicain, une sorte de quatrième pouvoir de l’État : « J’ai ressenti, écrivit-il, l’audace d’inventer un Pouvoir Moral » qui devait « régénérer le caractère et les mœurs que la tyrannie et la guerre nous ont transmises » et à promouvoir de façon permanente le culte de la vertu parmi les citoyens. Il se sent fin prêt, du moins le croit-il, son engagement sera politique ; mais là comme ailleurs il n’est encore qu’apprenti.

Début mai il est à Paris ; le 2 décembre suivant il assiste de loin au sacre de Napoléon 1er qu’il considérera dès lors comme traître à l’idéal républicain. C’est en considérant cette image où contrastent le faste de l’Empereur qui parade et le servilisme du peuple qui applaudit qu’il « entrera en république », seul régime conforme à son idéal humaniste.

À sa grande surprise il retrouve dans la capitale française son maître et ami de Caracas, Simon Rodríguez, qui s’avère être lui aussi Maçon, membre de la Loge « Saint-Alexandre d’Écosse ». Celle-ci accueille bien entendu Simon Bolivar à bras ouverts et le reçoit Compagnon le 11 novembre 1805.

Dans la planche tracée par le Frère Secrétaire, il est précisé que son passage rapide au grade de Compagnon est justifié par un voyage imminent. En effet, accompagné de son maître et ami, il part en voyage d’études pour la Suisse et l’Italie. On devine leurs sujets de conversation quand le 15 août 1805, du sommet du Mont Sacré de Rome, Simon Bolivar s’exclame, en contemplant la ville éternelle à ses pieds : « Je jure sur mon honneur que je ne laisserai ni répit à mon bras, ni repos à mon âme, tant que je n’aurai pas brisé les chaînes qui nous oppriment par la volonté du pouvoir espagnol. » Théâtral, il apprendra plus tard que la vie aussi est une pièce de théâtre, incertaine, faite de chair et de sang.

De retour à Paris, le voilà élevé au grade de Maître en mai 1806, toujours à « Saint-Alexandre d’Écosse », avant de s’embarquer pour les États-Unis d’Amérique. Il se rend à Philadelphie, non seulement pour boire à la source de l’Indépendance et de la Franc-Maçonnerie américaines, mais plus prosaïquement pour y obtenir des appuis. Il y noue quelques contacts mais décide, début 1807, de rentrer à Caracas car l’insurrection dirigée par Francisco Miranda contre l’occupant espagnol vient d’échouer. Il se mêle alors à des cercles indépendantistes qui conspirent plus ou moins, mais ce n’est qu’en 1810 qu’il s’engagera vraiment dans la bataille militaire et politique pour la libération de son pays.

En effet, à la fin du mois d’août de cette année-là, Bolivar qui fréquentait en visiteur la Loge « La Grande Réunion Américaine » fondée et dirigée par Miranda, y est confirmé au sublime Grade de Maître par une cérémonie très spéciale, mise au point par Miranda, loin des rites traditionnels. Le Vénérable lui fit en effet prêter le serment suivant : « Je jure de ne reconnaître comme gouvernants légitimes de ma Patrie que ceux qui seront élus par la seule et libre volonté du peuple ; je considère que le système républicain est le plus apte au Gouvernement des Amériques, et j’emploierai tous les moyens dont je pourrai disposer pour le faire admettre par ses habitants. » Tel était le « cinquième serment » que Miranda exigeait des Maçons qui parvenaient à ce sommet du symbolisme. Le voilà désormais moralement armé pour se lancer dans l’aventure.

En fait, elle commence par une ambassade à Londres. Comme il connaît l’Europe on l’y envoie pour obtenir l’aide de l’Angleterre, ennemi traditionnel de l’Espagne. La réponse est décevante : comment soutenir financièrement et militairement son entreprise alors que le pays est au plus fort de la guerre contre Napoléon ? On l’assure malgré tout d’un soutien moral. C’est peu. Toutefois sur place il rencontre à nouveau Miranda qui s’est réfugié à Londres après son coup d’état manqué et le persuade de rentrer au Venezuela.

Ils décident alors de faire voter l’indépendance par le Congrès vénézuélien. Ce sera chose faite le 5 juillet 1811 où, pour convaincre les indécis, Bolivar furieux n’hésitera pas à interpeller les membres du Congrès en criant : « Trois cents ans d’esclavage, ça ne vous suffit donc pas ? »

Quelques jours plus tard éclate une insurrection qui durera une quinzaine d’années. Bolivar n’en quittera pas la tête. La lutte avec les espagnols est acharnée, sans merci. Il en retirera une popularité qui fera de lui le symbole de la libération du Venezuela et de la Nouvelle Grenade, c’est-à-dire de la Colombie qu’il libèrera lors de la fameuse bataille de Boyacá du 7 août 1819, considérée par tous les historiens comme une prouesse militaire et un modèle de stratégie.

Tous le nomment « Libertador », libérateur, du titre qui lui avait été conféré en octobre 1813 à Caracas, titre unique au monde et dont il tirera, jusqu’à la fin de ses jours, une grande fierté.

Mais rien n’est jamais acquis : la chance tourne et il lui faudra aller la chercher pour la soumettre à sa volonté. Car à côté des victoires improbables comme lors de « La campagne admirable » où il réussit à reconquérir Caracas après s’être échappé des prisons de l’ennemi, il éprouvera la trahison de plusieurs de ses « fidèles » ; remportant des victoires inouïes attestant d’une audace prodigieuse, il subira aussi des défaites humiliantes ; mais quelles que soient les circonstances il sera toujours porté par ce caractère indomptable, par cet idéal républicain sans compromis, qui lui feront sans cesse défier la mort pour caresser la gloire.

En signe de gratitude le Congrès de Colombie le nomme Chef Suprême de l’Armée et le désigne comme Président de la République. Lui ne voit dans ces honneurs que la possibilité de poursuivre son idéal, celui de la Grande Amérique, et le 17 décembre 1819, il fait accepter par le Congrès sa proposition d’union entre la Nouvelle Grenade et le Venezuela, puis en janvier 1820, fait proclamer par Bogota la création de la Grande Colombie. Son rêve est réalisé. Il le complètera lors de l’entrevue de Guayaquil où il négociera avec l’autre grand libérateur de l’Amérique du Sud, le général argentin José de San Martín, le rattachement des provinces de Quito y de Guayaquil, aujourd’hui péruviennes, à la Grande Colombie.

Les affrontements ne sont pas pour autant terminés mais le but est proche. Les espagnols ayant repris Lima en 1823, Bolivar part à l’assaut. Le 6 août 1824, à la bataille de Junín, il lance contre les espagnols sa célèbre charge de cavalerie et les défait. Quelques mois plus tard à Ayacucho (9 décembre 1824), il arrachera l‘indépendance définitive du Pérou. Les péruviens lui offrent alors le pouvoir suprême mais il le refuse, libère la Bolivie voisine qui, reconnaissante, se baptisera de son nom et lui attribuera le titre de « Père de la Patrie ».

Dans un tout autre domaine, en 1823, arrive à Caracas le T\I\F\ José Cerneau, haut dignitaire du Suprême Conseil des États Unis, investi de la mission expresse de conférer les plus hautes dignités aux Francs-Maçons qui se sont illustrés dans la lutte pour la liberté de la Grande Colombie. C’est ainsi qu’au nom du Grand Consistoire des Hauts Grades Américains, en avril 1824, Simon Bolivar est reçu au 33e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté.

La fin de ce grand Maçon est salie par les basses manœuvres, les complots, une tentative d’assassinat (1828) où sont impliqués ceux qui n’ont d’autre projet qu’un éphémère pouvoir personnel. Le territoire qu’il voulait organiser démocratiquement est trop vaste, trop disparate et il a beau, en 1825, présider les trois républiques de Grande Colombie, du Pérou et de Bolivie, la constitution bolivienne de 1826 ne repose que sur son prestige mais craque de toutes parts sous les coups de boutoir des ambitions médiocres. Son rêve d’unité s’effondre. En 1827-1828 il doit renoncer au pouvoir en Bolivie et au Pérou ; les deux années suivantes il assistera, impuissant, à la désintégration de la Grande-Colombie en trois républiques autonomes, le Venezuela, l’Équateur et la Colombie.

Sa santé se détériore rapidement, les événements le minent ; le 27 avril 1830 il décide de se retirer de la vie publique. Il allait s’embarquer pour l’Europe quand il apprend l’assassinat du Maréchal Sucre à qui il avait confié le pouvoir. Son appel à l’union a peu de retentissement. Il sent qu’il a perdu la partie, il est épuisé, sans ressources. Et il meurt le 17 décembre 1830, à Santa Marta, en Colombie, dans la demeure d’un ami espagnol – comble du destin ! – qui l’a accueilli, ou plutôt recueilli et fait soigner par un médecin français, Prosper Révérend. Il avait 47 ans…

Ses restes mortels furent rapatriés à Caracas en 1842, et transférés au Panthéon National le 28 octobre 1877, au temps du Président Antonio Guzmán Blanco, un autre Franc-Maçon…

Jean François Maury
Jean François Maury
Agrégé d'Espagnol, concours externe (1969). Inspecteur d'Académie (depuis le 01/06/1977), hors-classe.Inspection Générale de l’Éducation Nationale. Parcours maçonnique sommaire : 5e Ordre du Rite Français, 33e Degré du REAA Initié à la GLNF en 1985 au Rite Français (R⸫L⸫ Charles d’Orléans N°250 à l’O⸫ d’Orléans). - 33e degré du R⸫E⸫A⸫A⸫ - Grand Orateur Provincial de 3 Provinces de la GLNF : Val-de-Loire, Grande Couronne, Paris. Rédacteur en Chef : Cahiers de Villard de Honnecourt ; Initiations Magazine ; Points de vue Initiatiques (P.V.I). conférences en France (Cercle Condorcet-Brossolette, Royaumont, Lyon, Lille, Grenoble, etc.) et à l’étranger (2 en Suisse invité par le Groupe de Recherche Alpina). Membre de la GLCS (Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité), Obédience Mixte, Laïque et Théiste qui travaille au REAA du 1er au 33e degrés, et qui se caractérise par son esprit de bienveillance.

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