lun 23 mai 2022 - 02:05

Hannah Arendt et la liberté du choix en conscience

Pour la penseuse/philosophe juive allemande Hannah Arendt (1906-1975), la conscience serait fragmentée en quatre niveaux à titre individuel: la raison, la double volonté, le libre arbitre et la faculté de jugement. Selon les langages, le mot conscience a une double valeur et différentes portées sémantiques et conceptuelles, autant sur le plan moral que philosophique. Analysons en détail ce que signifie liberté de conscience pour penser par soi-même et poser un jugement juste.

La pensée libre d’Hannah Arendt

Lorsque l’on parcourt l’œuvre foisonnante de la philosophe Hannah Arendt, on constate que les travaux de Saint-Augustin, Socrate, Heidegger, Platon, Kant, Machiavel, Nietzche jusqu’à Aristote, s’articulent autour de sa propre réflexion et font du cheminement de sa pensée un parcours sans doctrine philosophique. C’est très rare. Le lecteur a ainsi la faculté de bâtir l’ossature de sa propre pensée qui donnera de la valeur à son jugement. Dans l’histoire de la philosophie c’est une chose inédite. Aucun concept philosophique particulier ne ressort de la pensée d’Hannah Arendt. Serait-ce ce pluralise, cette curiosité pour ses prédécesseurs, cet élan vers la recherche de sa propre vérité qui contribuent à faire son succès auprès d’un large public ?

Œuvres d’Hannah Arendt: la philosophie de l’existence; la nature du totalitarisme; responsabilité et jugement

Le fait qu’Hannah Arendt propose une pensée réflexive en s’appuyant sur différents philosophes permet d’étayer et d’élargir le signification du terme : conscience, et de lui accorder une profondeur intrinsèque à l’universalisme kantien. Et cela commence naturellement par un questionnement.

La raison est-elle un état de conscience?

Chez la philosophe, la conscience est un témoin. Pour le démontrer, elle s’appuie sur les grecs (Platon, Aristote, Euripide), chez lesquels le mot synesis, je connais avec moi-même, n’a pas de signification morale. Sans toutefois exclure que l’on peut avoir conscience qu’une telle chose est bonne ou mauvaise, voire hautement désagréable, les grecs ne connaissaient pas le phénomène de la conscience morale. La conscience ne prenait forme que dans le dialogue de l’entre-soi, tout comme l’âme n’avait pas de langage vers l’extérieur. Le dialogue intérieur pouvait entrer en conflit uniquement en vase clos. Pour Arendt cette conscience est donc un témoignage de notre propre existence. Dans la mesure où je suis en capacité de prendre conscience de moi-même je sais qui je suis et vice et versa, je suis par ailleurs un être doté de raison.

Le phénomène du doute de sa propre conscience

Comme la conscience grecque n’a pas de langage hors de soi et ne connait pas la morale, Hannah Arendt pousse plus loin sa réflexion et convoque Saint Augustin. Chez Augustin la valeur de la conscience se féconde dans la recherche de la paix en soi. Cette paix prend une valeur morale reliée à une source extérieure: Dieu. Mais en incorporant une source extérieure intangible, le doute de sa propre raison et de sa conscience sonne le glas de la raison pure. Dans de libero arbitiro voluntatus, Saint Augustin met en avant la nature du conflit entre conscience morale et raison: si je peux douter que quoique ce soit existe, je ne peux douter que je doute.

Pour éviter le conflit dans l’entre soi, la raison ne suffit, car dans le désir de paix, le conflit entre macrocosme et microcosme fait pénétrer le désir dans la raison. Ici la raison ne dit pas: tu ne dois, mais: il ne vaut mieux pas. Basic Moral Proposition Hannah Arendt. La raison, pas plus que le désir ne sont suffisants pour atteindre la liberté de conscience dans ses choix et jugements.

La double volonté chez Hannah Arendt

La raison serait donc une faculté supérieure induite à l’homme sans pour autant être une force agissante. Comme Augustin le rappelle dans ses Confessions :

L’Esprit n’est pas mû si la volonté ne l’est pas.

Saint Augustin-Confessions

Nous pouvons donc prendre une décision contre l’avis de notre raison et nous trouver partagés entre une bonne volonté et une mauvaise.

a CE STADE, il devient clair que ni la raison ni le desir ne sont libres

Hannah Arendt-responsabilité et jugement

Nous pouvons vouloir ce que l’on ne désire pas. Ici le parallèle avec Leibniz (voir épisode précédent https://450.fm/2022/04/03/leibniz-et-le-meilleur-des-mondes-possibles/ici), démontre qu’il y’a bien une volonté en tant que faculté de choisir le meilleur. Et pour choisir, la raison doit d’abord élire domicile dans la délibération. Une bonne délibération c’est apprendre à peser, donc connaître le prix à payer à contrôler ses désirs (la volonté qui commande) et la volonté à obéir. Souvenons-nous, non pas, tu ne dois, mais il ne vaut mieux pas.

afin de rester libre meme si je suis esclave, je dois exercer mes appetits à ne desirer que ce que je peux obtenir, ce qui ne depend que de moi-meme et est ainsi effectivement en mon pouvoir.

Saint Augustin. Confessions VII

Comment penser et agir en conscience en étant partagé?

La délibération apparait dans la volonté et se forme dans la pensée comme un dialogue silencieux chez Platon par exemple, l’eme emauto, entre moi et moi-même. Mais comme le souligne Hannah Arendt, on peut être partagé entre cet eme emauto, entre celui qui veut et celui qui ne veut pas, le oui et le non, l’ego et l’ego eram augustinien. Nous pouvons avoir la volonté de commander et aussi celle de résister entre l’une et l’autre volonté. Cela n’a rien d’être exceptionnel. Etre deux en Un n’est pas un problème, car se pose toujours de savoir vouloir d’une volonté pleine et entière, donc de trancher définitivement entre cet ego et cet ego eram. Et ainsi libérer la volonté libre d’accomplir, d’agir selon les différents moyens dont nous disposons.

La volonté libre et le libre arbitre chez Hannah Arendt

Sans la volonté libre et entière nous ne pourrions pas bien vivre. Il faut savoir choisir. Délibérer et savoir quel prix nous donnons à la volonté, soit d’être heureux, soit malheureux. N’oublions pas que l’esprit n’est rendu esclave du désir qu’en vertu du désir lui même ou d’une faiblesse et qu’en définitive, la volonté n’a pas de cause. Libre choix veut dire libre par rapport au désir. Sans désir, il n’y’ a donc plus de préjugé. Prendre conscience de ses désirs qui ne sont pas forcément issus de notre volonté, c’est vouloir créer non pas un nouveau monde, mais simplement habiter celui-ci. La volonté agit en conscience selon ce que nous en faisons de bien ou de mal en dépit des circonstances ou au contraire selon les circonstances. Et c’est ici que le libre arbitre peut changer la notion de conscience morale et philosophique dans l’acte de délibérer.

La question du libre arbitre est selon Hannah Arendt (qui s’appuie cette fois sur Nietzsche pour son raisonnement), ne doit pas relever du macrocosme. Il n’y’a rien de pire que de se penser en arbitre hors de soi même. Le libre arbitre est simplement le détachement de ses désirs pour laisser entrer la volonté libre de délibérer, de créer suffisamment un espace vide entre soi-même et notre propre représentation au regard de l’autre pour atteindre la faculté de jugement. Et cela n’est possible que lorsque les coréférences dans le temps et les circonstances cessent d’exercer sur nous leur volonté de puissance. Comme le présente Nietzche.

C’est denaturer la morale que de separer l’ acte de l’ agent

Nietchze-la volonté de puissance

Qu’est ce qui caractérise un bon choix?

Un choix conforme entre le dialogue entre soi-même, les moyens dans les actes dont nous disposons et enfin la pleine conscience que la moralité est une notion intrinsèque à soi-même et à ses propres références appellent une pensée libre et des actes assumés.

La faculté de jugement

Selon Hannah Arendt, la faculté du jugement est la plus politique aptitude mentale de l’homme. Un être libre est celui qui reconnait en lui-même sa propre existence, le témoin de sa conscience qui agit dans le terreau de l’humanité. Cependant, dans le jugement, nous aurions tendance à nous référer à ce que l’autre pourrait penser de tel ou tel de nos jugements ou à chercher des exemples dans l’histoire ou des échelles de valeurs ontologiques. Tout cela ne sont que des béquilles selon Kant pour faire état des choses.

La pensée d’Hannah Arendt ne se limite pas à cet inventaire qui ne pose que des constats. Lorsqu’elle évoque le jugement, elle ne le considère pas comme un acte moral, mais comme un appel d’air nécessaire à vivre au présent le passé. Le lieu commun serait de penser que nous ne devrions pas juger, alors qu’en réalité rien ne se passe sans jugement. Sans cette faculté il n’y’aurait point de pensée, ni d’appel d’air et sans doute: aucune forme de raison que ce soit. Nous sommes dotés de conscience, de volonté, de libre arbitre, comment alors ne pas juger ?

Juger librement selon Hannah Arendt et Kant

Juger librement chez Arendt, comme chez Kant, c’est entrer en délibération pour nous libérer du mal de notre mauvaise conscience. Cette capacité à juger s’imbrique alors dans le monde pluraliste des différentes consciences morales, politiques… des consciences que l’on peut choisir sans y exclure notre capacité à inférer sur l’anima mundi et y insuffler le vent de la pensée socratique et platonicienne. Même si le vent de la pensée n’a rien à voir avec la connaissance étant parfaitement assigné à la capacité de cognition, l’important est de ne jamais cesser de penser. Pour être libre et conscient de ses jugements, il suffirait de faire taire son égoïsme selon Kant, à vouloir plaire ou déplaire et se référer uniquement à nos valeurs esthétiques selon le bien ou le mal induit en chacun de nos choix. Tout n’est finalement qu’une question de goût…et surtout d’éducation à la Beauté.

Pour en savoir plus sur Hannah Arendt

Hannah Arendt et sa vision du totalitarisme

https://www.youtube.com/watch?v=lCOxpdXgkHI

Le procès Eichmann à Jérusalem

https://www.youtube.com/watch?v=nYI0wMHGK2c&t=1936s

Retrouvez moi dans quinze jours, nous parlerons de Nietzche et de la naissance de la tragédie. D’ici là, prenez soin de vous.

Christelle Manant
Christelle Manant est consultante en rédaction web SEO. Elle est également auteure d’un livre « la lumière brille dans les ténèbres… » paru aux éditions Maïa, qui relate le parcours de 3 personnages en quête de paix et dans lequel chacun se vautre dans les 7 péchés capitaux tout en cheminant entre Rennes le Château et la Calabre, en compagnie du génial Dante Alighieri (la divine comédie), jusqu’au point de solitude, où chacun doit apprendre à vivre avec sa part d’ombre et sa part de ténèbres. Par ailleurs, elle a suivi l’enseignement du regretté Jacques Bouveresse sur « la nécessité et la contingence chez Leibniz » et s'est tourné vers la sémiotique et l’ontologie du pragmatisme peircien avec Claudine Tiercelin (Collège de France) en 2021.

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