lun 23 mai 2022 - 01:05

Candidats à la présidentielle en loge : pour ou contre ?

Comme à chaque élection, période pré-électorale oblige, certaines loges maçonniques invitent les candidats à venir détailler leur programme devant les maçons. On se demande bien quel est le but de cet exercice ? En effet, à l’heure où les réseaux sociaux, les chaines d’info en continu et accessoirement les services postaux ont atteint un niveau absolu de diffusion et d’excellence, pourquoi nos leaders politiques profanes montent-ils encore à l’Orient conférencer sur ce qu’on sait déjà ?

Soit les maçons ne possèdent ni TV, ni ordinateur et dans ce cas, l’objectif est d’informer les Frères coupés du monde. Soit, tout le monde est déjà au courant des programmes électoraux et l’unique but est de continuer à croire que la maçonnerie est un lieu de passage obligé pour être élu à la présidence.

Cette question mériterait d’être traitée une fois pour toutes, tant par les intéressés politiciens que par les loges invitantes.

En réalité, le propos de cet article n’est pas réellement là. La question de fond concerne plutôt le positionnement de la Franc-maçonnerie sur l’échiquier politique en période d’élections.

Comme chacun le sait, la pensée politique du corps électoral de la franc-maçonnerie est nullement monolithique. Il existe partout des maçons du centre, de droite, de gauche et quelques-uns des extrêmes. Cette représentation du spectre s’applique dans chacune des Obédiences avec la nuance qui s’impose selon la tendance politique de celle-ci. C’est ainsi qu’on trouve traditionnellement plus de maçons de gauche au GODF qu’à la GLDF et plus de maçons de droite à la GLNF qu’au DH.

La tendance des équilibres politiques se répartit entre les diverses maisons maçonniques. Il n’est plus réellement possible d’affirmer que les maçons sont de droite ou de gauche. Et puis concrètement, vous avouerez que cela ne veut plus rien dire, tant le message politique s’est uniformisé. Le discours général se standardise pour tomber dans une provocation populiste qui range tous les partis dans ce qu’on nommait auparavant les extrêmes.

Morceaux choisis :

– « Durafour-crématoire » (Jean-Marie Le Pen – 1988, lors de l’université d’été du FN au Cap d’Agde) ;

– « Le bruit et l’odeur » (Jacques Chirac le 19 juin 1991 lors du Discours d’Orléans) ;

– « Neuf Blacks sur onze… J’ai honte pour ce pays » (Georges Frêche – PS – Novembre 2006) ;

– « Casse-toi pauv’con » (Nicolas Sarkozy – Président – Salon de l’agriculture – 23 février 2008) ;

– « La plupart des trafiquants sont noirs et arabes » (Éric Zemmour – 6 mars 2010, sur le plateau de Thierry Ardisson) ;

– « Hitler n’en a peut-être pas tué assez » (Gilles Bourdouleix – Maire UDI – 22 juillet 2013 à propos des gens du voyage) ;

– « Les sans-dents » (François Hollande – Président – cité par Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment, 2014, page 229) ;

– « Je pense que la France n’est pas responsable du Vél d’Hiv » (Marine Le Pen – Grand Jury RTL-Le Monde, dimanche 9 avril 2017 ;

– « Face à un juge ou à un policier, la République c’est bien moi » (Jean-Luc Mélenchon – La France insoumise – durant la perquisition du siège de LFI en 2018) ;

– « La candidature de Valérie Pécresse représente celle d’une « droite rabougrie, rétrécie, extrême-droitisée » (Christophe Castaner –  président du groupe La République En Marche à l’Assemblée nationale – 5 décembre sur France Inter et France Info) ;

– « Je veux emmerder les non-vaccinés » (Emmanuel Macron – Président – Entretien accordé au Parisien, le 4 janvier 2022)

– « Ressortir le Kärcher de la cave » (Valérie Pécresse – Soyons libres – entretien à La Provence le mercredi, le 5 janvier 2022)

Chacun le constate, la discrimination, le racisme, la violence et la division… constituent la toile de fond du discours politique contemporain. Dans cette logique, comment les francs-maçons peuvent-ils trouver une place qui s’harmonise avec la voie du juste milieu ?

Le Canard enchaîné du mercredi 12 janvier dernier consacrait quelques lignes au phénomène du ballet des candidats dans les Loges :

« C’est Fabien Roussel qui devait être le premier à être reçu rue Cadet, à Paris. Puis ce sera au tour de Valérie Pécresse d’être soumise au feu des questions des frères et sœurs. La venue d’Anne Hidalgo est déjà programmée en février. Commentaire d’un grand chef à tablier, également membre du Parti socialiste : « Elle ne sera plus en course à ce moment-là. On aura une soirée de libre ! Pas pour aller à la messe, quand même ? ».

Valeurs actuelles du 13 janvier [1], reprenait ce même article et complétait en affirmant que « Ni Zemmour, ni Le Pen » ne seraient invités.

La question que l’on peut légitimement se poser est : « Après lecture des morceaux choisis ci-dessus, quelle différence devons-nous faire entre le discours des candidats dits d’extrême-droite et celui de ceux de la gauche en passant par ceux du centre ? »

Pour aller plus loin dans le raisonnement, lorsqu’un candidat de la gauche fréquentable, Fabien Roussel par exemple, est invité à plancher devant des Sœurs et des Frères, ne serait-il pas utile de rappeler que la maison mère de son parti, à l’époque de l’Union soviétique a tout de même exterminé prés de 100 millions d’individus, sans parler de l’interdiction de la Franc-maçonnerie durant la période bolchévique ? Devons-nous considérer que certains ont fait leur, la citation de Joseph Staline :

« La mort d’un homme est une tragédie. La mort d’un million d’hommes est une statistique » ?

Il ne s’agit nullement ici de définir une hiérarchie ou un classement des idéologies les moins incompatibles ou les plus acceptables avec la Franc-maçonnerie. Le but est uniquement de souligner que certaines maisons maçonniques semblent effectuer des petits arrangements avec la conscience des membres pour rendre présentables certains candidats et en diaboliser d’autres de manière relativement arbitraire.

À notre connaissance, aucun maçon n’a été exclu d’une Loge pour son appartenance à un parti de gauche. On peut même souligner que Jean-Luc Mélenchon était encore membre du Grand Orient de France au début de la pandémie en 2020, même s’il a démissionné depuis [2]. En revanche, on observe régulièrement des exclusions du côté de l’extrême droite. La dernière en date est relatée par le Magazine L’incorrect [3].

La Sœur Jade Escoffier est exclue de son Obédience pour s’être présentée aux élections départementales de 2021 dans son département du Vaucluse, sous l’étiquette de la « Droite Populaire », le parti de Thierry Mariani, en binôme avec un membre du RN. Elle est accusée par son Obédience d’« incitation à la haine et racisme », ce qu’elle dément fermement. En date du 9 octobre 2021 elle a été radiée. L’affaire sera portée devant les tribunaux de la République prochainement, car elle ne compte pas en rester là et selon elle :

« Il s’agit d’une hypocrisie démagogique qui va servir de jurisprudence devant les tribunaux, pour le bien de la Franc-maçonnerie »

Force est d’admettre que les Obédiences ne peuvent pas traiter sur un pied d’égalité les simples sympathisants d’un parti politique, des élus (ou du moins des candidats) à une élection.

Il faut avouer que le sujet est sensible et le jugement très complexe dans ce type d’affaire. Est-il utile de rappeler qu’au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les Obédiences consacrèrent quelques années à pourchasser les collaborateurs du régime nazi dans les Loges. Le cas le plus célèbre est certainement celui de Jean Mamy, fusillé le 29 mars 1949 à Arcueil (Seine). Il était de tendance politique marquée à gauche et était vénérable maître de la loge Renan, du Grand Orient de France. Cela ne l’empêcha pas de devenir journaliste de la collaboration. Il réalisa en 1943 le célèbre moyen métrage « Forces occultes » [4] qui est une œuvre de propagande nazie que chacun peut encore voir sur les réseaux.

Nous le voyons bien, cela pose deux problèmes de poids.

  • Le premier est celui de la différence de traitement qui est faite entre l’appartenance à un parti de droite ou de gauche. On peut d’ailleurs légitimement se demander quelle est l’influence et le poids dans la balance de la plus grande Obédience de France dans cette affaire.
  • Par ailleurs, la seconde question est nettement plus pertinente :

« En quoi les Obédiences ou les Loges viennent-elles s’immiscer dans le choix politique ou militant de ses membres ? »

Cette affaire n’est-elle pas tout simplement une affaire personnelle ? Le maçon n’est-il pas un Humain libre ? Même s’il est évident que la voie maçonnique est la voie du milieu, elle n’est donc absolument pas compatible avec des théories politique extrêmes, il reste toutefois que chacun est totalement libre de ses choix dans sa conscience citoyenne une fois dans l’isoloir.

Est-ce bien le rôle des Obédiences que d’adresser à leurs membres des consignes de vote [5] ?

Imaginons un instant qu’elles adressent chaque mois la liste des entreprises à boycotter pour leur mauvaise gestion sociale ou écologique ou encore l’inventaire des films à voir ou à éviter pour raison d’idéologie incompatible avec la pensée doxique de la maison maçonnique concernée. Nous frôlons alors la propagande, ou du moins le lobbying sectaire.

Nous le constatons avec évidence, ce problème révèle un malaise profond qui touche le cœur du fonctionnement maçonnique.

Il démontre très clairement que si le travail symbolique prédominait en loge, les maçons pourraient s’affranchir des tendances extrêmes grâce aux bienfaits du travail initiatique. Il est évident qu’un atelier qui passe son temps à refaire le match politique durant les travaux, sans transmettre le moindre élément initiatique à ses Apprentis, ne peut qu’engendrer de futurs spectateurs de discours politiques en loge en période électorale.

Toute la question de la survie de la Franc-maçonnerie se trouve précisément dans ce sujet. Comment motiver de jeunes recrues dans ce contexte et surtout, comment éviter la démission des Maîtres après quelques années de désillusions ?

Il est fort possible que la réponse se trouve dans la question. À bon entendeur…


[1] www.valeursactuelles.com

[2] www.hiram.be

[3] lincorrect.org

[4] Intégralité du film : https://youtu.be/bkbxwQkxbTk

[5] Sept obédiences maçonniques lancent un « appel républicain » inédit à dix jours de la présidentielle (Lire l’article intégral)

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5 Commentaires

  1. Clair, net et précis.
    Le libre choix de chacun dans le secret de l’isoloir est un droit fondamental en démocratie ; toutes les obédiences que je peux connaitre se réclament de la démocratie et donc devraient s’interdire de se mêler de ce choix.
    Personnellement, je suis un peu plus réservé sur le cas de la sœur candidate en binôme avec un membre du RN car il ne s’agit pas de son libre choix de citoyenne dans le secret de l’isoloir, mais d’une prise de position publique et prosélyte. On peut comprendre que son obédience la radie si elle estime que ce prosélytisme est contraire à ses principes.
    Puisque cette sœur a décidé de porter l’affaire en justice, attendons néanmoins la réponse de celle-ci.

  2. la Franc Maçonnerie n’est pas un petit groupuscule qui répète à l’envi une pseudo religion qui se targue de ne pas en être une!!! Un Franc Maçon vit et meurt dans la cité.
    Que la plus grande Obédience française fasse des TBF en recevant les candidats à l’élection suprême est tout à fait logique. Et que toujours le GODF refuse de recevoir ceux qui haïssent d’autres humains semble tout à fait logique aussi.
    RECEVOIR DES CANDIDATS N EST EN AUCUN CAS UNE CONSIGNE DE VOTE QUE CERTAINS POURRAIENT LIRE EN NE PAS VOTER POUR CERTAINS, c’est tout à fait normal, un franc-maçon qui s offusque de cette décision m’interpelle car ces candidats sont en opposition aux valeurs de la FM, il devrait donc les combattre plutôt que de s’interroger sur leur absence.

  3. Je fais partie d’une obédience qui se targue de défendre les valeurs et principes républicains. Que les candidats au « mandat suprême » de la République s’y rendent pour y exposer leur programme ne me semble pas une aberration. Ces mêmes candidats se rendront également à la rencontre de corps constitués, d’associations, de « communautés », sans que cela ne choque quiconque.
    Que des candidats, parce que l’idéologie qu’ils véhiculent est contraire aux valeurs et principes républicains ne soient pas conviés, ne me semble pas incohérent. Que le représentant du PCF ne soit pas comptable des crimes commis en d’autres lieux et d’autres temps par le parti communiste, ne me semble pas non plus être une ineptie, je pense qu’on peut se contenter de juger le candidat sur ses positions concernant les valeurs et principes de la République.
    Des obédiences ont lancé un appel républicain ! C’est bien la moindre des choses, quand il y a un danger pour la République.
    Une candidate est exclue de son obédience à cause de son positionnement politique ? Ou est le problème quand, dans cette même obédience, la condition explicitement acceptée par chaque impétrant et de ne justement pas s’associer à certaines idéologies. Cette personne a-t-elle oubliée ce qui a constitué son serment lors de l’initiation ?
    Il est de bon ton de considérer que les obédiences ne doivent pas se mêler de la vie publique. Néanmoins, si certains candidats arrivent au pouvoir, elles n’auront effectivement plus à se mêler de vie publique, ni de quoi que ce soit d’ailleurs.
    Toutes les obédiences ne font pas cela, alors pourquoi ne pas choisir simplement de se tourner vers une autre obédience si certaines positions ne conviennent pas ?

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