dim 23 janvier 2022 - 14:01

La question du mal : Franc-maçonnerie et radicalisation

Il y a parfois des concepts un peu fourre-tout, qu’on emploie tellement à tort et à travers que non seulement ils en perdent leur sens initial, mais encore servent aussi à marquer d’infamie ceux qu’on en frappe. Ce peut être par exemple le « raciste », le « pervers narcissique », l’ « islamo-gauchiste », le « radicalisé » ou encore le « woke ». Si ces concepts sont moralement discutables, voire injustifiables, la vraie perversion est de leur faire perdre leur sens initial. Ainsi, dans les années 80, on pouvait taxer un instituteur de « raciste » s’il avait le malheur de sanctionner un élève « racisé » qui se comportait mal… Et à cette époque, être marqué du sceau du racisme, c’était être condamné à la mort sociale. Mais ce n’est pas le plus intéressant, loin de là. Ce qui est plutôt intéressant, c’est le comportement de celui qui frappe du sceau d’infamie et la conviction qu’il a de représenter le Souverain Bien. C’est là qu’on peut commencer à parler de radicalisation.

En psychanalyse ou en psychologie, on désigne par « radicalisation » un comportement autocentré et fusionnel. Le radicalisant (le sujet en cours de radicalisation) a un rapport organique à l’objet de son désir. D’une manière ou d’une autre, il cherche à fusionner, faire corps avec cet objet, qui peut être une personne, un groupe de personnes, une idéologie etc. Par cette construction, le radicalisant voit le monde en binaire : lui et l’extension de son corps psychique ont raison et les autres, ceux qui sont en dehors de ce cercle ont forcément tort. En termes de psychanalyse, on parle d’un rapport à la mère : le radicalisant cherche à refaire corps avec la vision qu’il a de la figure maternelle, dans le but de retrouver la sensation de toute-puissance d’un bébé. Bien évidemment, en tant que lien à une figure de mère, le corps symbolique doit demeurer immaculé et inattaquable. Par conséquent, autrui, s’il est différent constitue une menace : celle d’endommager le corps inattaquable.

Ainsi, dans le comportement radicalisé, le rapport à l’Autre pose un gros problème : l’Autre est différent de soi, donc il a tort par construction et constitue un ennemi. L’altérité est donc inaccessible à un radicalisant, qui voit en tout Autre différent une potentielle pénétration de l’enceinte sacrée de sa psyché. Le corps symbolique doit rester pur et immaculé, d’où une certaine obsession de la pureté.

Il faut bien noter que ce comportement n’est pas propre à un embrigadement religieux. Il peut se retrouver dans bien des situations : en couple, où le radicalisant tend à se comporter en « pervers narcissique », à l’occasion d’un engagement politique, en famille, où l’on évite tout mélange avec l’Autre etc. L’écrivain et psychanalyste Thomas Bouvatier en donne une description très complète dans son Petit manuel de contre-radicalisations.

Le radicalisant a un rapport au mal très particulier : le mal est vu comme matière contaminante et contagieuse. Dans son obsession de pureté, le radicalisant va chercher à se prémunir de ce mal contagieux et contaminant, en l’éliminant. Bien évidemment, toute ressemblance avec une pandémie serait purement fortuite… ou pas. Le vaccin et le gel hydro-alcoolique ne sont-ils pas des formes d’onction contre un mal pour le coup réel ? Et l’Autre un vecteur de contamination dont il faudrait se protéger ?

Pour en revenir au comportement radicalisé, le pire est d’être contaminé par le mal, donc tout ce qui est différent. Le mal doit donc être détruit, annulé. Ou « cancelled » comme disent les anglo-saxons. De là à penser que cette forme radicale de militantisme, la « cancel culture » ou « culture woke » est liée au processus de radicalisation, il n’y a qu’un pas, et je vais le franchir. Les militants de la cause lambda ont tendance à se croire investis d’une mission au nom d’un Souverain Bien. Le combat (généralement la défense des droits d’une minorité) est certes noble, mais ceux qui le mènent peuvent-ils en dire autant ? Ainsi, dans la récente affaire de l’autodafé canadien, les plus acharnés ont été des allochtones et non des autochtones (qui en aucun cas ne demandaient qu’on en arrive à brûler des livres pour enfants). De la même manière, les féministes engagées se sont fourvoyées et confondent désormais défense des droits élémentaires des femmes et haine des hommes, qui par définition, ne sont pas comme elles. Plus généralement et très simplement, le radicalisé considère que sa loi est supérieure aux autres. On imagine ce que peut donner cette éthique de conviction…

Et quand deux radicalisés de bords différents se rencontrent, que se racontent-ils ? Généralement rien. Par contre, que de mots d’oiseaux ! La confrontation de deux radicalités mène nécessairement à la violence. Le phénomène a toujours existé, certes, mais je serai curieux de savoir à quel point les réseaux sociaux jouent le rôle d’une cavité résonnante au phénomène, dans la mesure où ils permettent à des radicalisés isolés de se regrouper en un même corps organique virtuel.

Et nous, Francs-maçons, sommes-nous menacés par la radicalisation ? Honnêtement, du haut de ma décennie et plus de pratique, j’en doute, tant la démarche de questionnement est grande. Par contre, nous ne sommes pas à l’abri que des membres de Loge ne se radicalisent en se laissant aller à écouter leurs Mauvais Compagnons. C’est à cela que servent par exemple nos enquêtes : détecter un éventuel risque, que ce soit pour la Loge ou le Frère.

Par ailleurs, la pratique du silence, obligatoire pour les Apprentis, oblige à accepter l’altérité et donc l’existence d’un autre différent, mais égal, ce qui doit constituer un rempart contre la radicalisation.

Malheureusement, les comportements déviants existent aussi : ainsi, des auteurs membres d’obédiences « régulières » vont affirmer que des obédiences libérales ou mixtes sont, je cite, des « fumisteries » et renier ainsi l’existence de ces Frères et Soeurs. En fait, toute société, toute culture comporte ses marges radicales. De ce fait, nous ne sommes pas à l’abri de ce phénomène. D’où la nécessité de la vigilance, celle-là même qui est inscrite dans nos Cabinets de Réflexion.

Du coup, j’en viens à me poser une question : je passe beaucoup de temps en Loge et dans des organismes para-maçonniques, j’écris des ouvrages maçonniques et je fréquente un certain nombre de Frères et de Soeurs. A quel point de radicalisation en suis-je ?

Je vous embrasse

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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