dim 03 juillet 2022 - 13:07

Présumé coupable !

L’installation dans le droit commun de dispositifs d’exception ou de surveillance généralisée a renversé le paradigme de présomption d’innocence. Chaque acte du quotidien est marqué par ce paradigme: ce n’est plus à l’accusateur d’apporter la preuve de la culpabilité de l’accusé mais désormais à l’accusé de porter la preuve de son innocence. N’importe quel quidam est désormais un criminel en puissance.

Pour des raisons purement professionnelles, j’ai dû prendre l’avion. J’avais en effet un voyage à accomplir. Mon lieu d’arrivée étant un peu loin de mon lieu de départ (près de 1083 km), j’ai eu à me faire violence pour prendre l’avion. C’est un moyen de locomotion que je n’aime guère pour les trajets courts. Non pas en raison de l’aspect très polluant qui fait de moi une mauvaise personne qui contribue à une économie destructrice, non pas à cause des turbulences et autres phénomènes d’altitude qui perturbent mon oreille interne et encore moins à cause des transports en commun inexistants entre l’aéroport et mon domicile. Certes, je ne suis pas fan des activités aéronautiques, mais mon vrai problème est que j’en viens à détester les aéroports, et plus précisément les trop nombreux contrôles que je dois subir en tant que voyageur depuis des années, peut-être même avant 2001.

Déjà, j’arrive, et je dois moi-même éditer ma carte d’embarquement à une borne d’accueil. Ca commence bien. Par chance, la collègue qui m’accompagnait et moi-même avons réussi à en trouver une qui fonctionnait. Et, gloire au Grand Architecte de l’Univers, nous n’avions pas de bagages à enregistrer ! Est arrivé ensuite le grand moment du franchissement de la porte de la zone d’embarquement. Et vas-y que je te fais ouvrir ton sac, et vas-y que je te contrôle ta trousse de toilette, et vas-y que je te fais enlever tes chaussures (véridique : il y avait une armature métallique dedans…). Heureusement, en homme prévoyant, j’avais laissé mon stylo-plume et mon encrier chez moi, en prévision de ce genre de formalités très désagréables ! Le tout avec des agents moins aimables que les bornes d’accueil sur lesquelles j’avais procédé à mon enregistrement.
Après un moment d’attente dans la zone d’embarquement, nous pouvons enfin embarquer. Et là, rebelote : carte d’embarquement, passeport, passe sanitaire etc. J’en ai retiré une sensation très désagréable. Me sont alors revenues deux choses : d’abord une lecture d’un article de l’ethnopsychiatre Tobie Nathan, dans lequel il expliquait que la gestion des files dans les aéroports était dérivée du système de tri des déportés des camps de concentration et d’extermination de la Shoah. D’où peut-être mon malaise. Ensuite, un recoupement. En effet, depuis des années (en fait, 1995, si ma mémoire ne me joue pas de tours), nous vivons dans la crainte permanente -justifiée- d’attentats, incitant les pouvoirs publics à prendre des précautions, notamment le renforcement de la surveillance. Ainsi, tout accès à un bâtiment public ou un établissement recevant du public est conditionné à une fouille avec ouverture des sacs, pour vérifier qu’on n’a rien de suspect avec soi ou qu’on n’est pas un dangereux terroriste. Mesures efficaces ? Ca n’a malheureusement pas empêché l’attentat de décembre 2019 à la Préfecture de Police de Paris…

Dans le même ordre idée, quelques jours après mon voyage, j’ai failli me faire refouler d’un grand Temple maçonnique parce que le cerbère (profane, il faut le préciser) ne reconnaissait pas mes Mots de Semestre… Fraternité ? Mon œil ! Heureusement qu’un Frère m’a fait rentrer, sinon, je serais resté sur les parvis.

En attendant, depuis l’instauration des différents états d’urgence et autres dispositifs, j’ai l’impression que la base même du droit, le fait que « tout prévenu [soit] présumé innocent jusqu’à ce qu’ait été apportée la preuve de sa culpabilité », a été renversée. Entre les sacs qui ne doivent rien contenir de suspect, et maintenant le fait de disposer d’un passe sanitaire, autrement dit une preuve de non contamination de la maladie, ce n’est plus à l’accusateur de démontrer que l’accusé est bien coupable, mais bien à l’accusé d’apporter la preuve de son innocence. Autrement dit, « tout prévenu est présumé coupable jusqu’à qu’il ait apporté la preuve de son innocence ». Ce qui constitue un renversement très grave de notre paradigme juridique.

Aux yeux de la personne publique, j’ai ainsi l’impression que nous sommes tous des suspects, voire des coupables qui s’ignorent et que c’est à nous d’être en mesure d’apporter la preuve du contraire. Nous devons exhiber un certificat de pureté, en fait ! C’est peut-être un peu archaïque, comme manière de penser, non ?

Je ne suis pas sûr qu’il soit très sain de conserver une telle mentalité. Et pourtant, cette mentalité se généralise ! Ainsi, les conditions d’accès aux assurances sociales ou aux droits sociaux se durcissent, parce que l’assuré est forcément suspect, donc coupable, de ne pas vouloir contribuer à la société en travaillant par exemple (quand on est chômeur, c’est qu’on le veut bien, c’est bien connu…). La moindre demande de valorisation de ses droits devient un parcours du combattant, soi-disant pour un objectif de respect du droit ou toute autre fadaise équivalente, mais qui dissimule une réalité : la personne publique considère désormais un usager comme un suspect et c’est à lui de prouver sa bonne foi ou son innocence.

A force de se sentir suspecté par l’autorité juste par question de principe, on peut développer un certain ressentiment contre la figure de l’autorité, qui va du mépris ou de la perte de confiance jusqu’à des formes de violences. Un Etat dont les citoyens sont tous suspects au nom d’un impératif de sécurité ou de santé est-il viable ? Sûrement, mais pas sous une forme d’État de droit. En attendant, il m’est de plus en plus déplaisant de montrer mes preuves d’honorabilité, que ce soit dans les transports, à mon bureau, au musée, au théâtre, au restaurant ou au cinéma, en devant exhiber le contenu de mon sac ou en montrant une donnée purement médicale avec mon identité à des personnes qui ne m’inspirent aucunement confiance.

Certes, en Loge, nous devrions avoir l’habitude des checkpoints avec nos mots de semestre et autres Schibolleths qui nous donnent l’accès aux lieux qui nous permettent de nous retrouver entre nous. Mais au lieu de considérer n’importe quel individu comme un suspect potentiel, nous cherchons avant tout à nous retrouver entre personnes ayant vécu une expérience commune, avec nos codes, signes, paroles et attouchements, ceux-là même qui nous permettent d’accéder à la Loge. Ce qui ne fait pas de nous des communautaristes quelconques, loin s’en faut. Nous ne cherchons pas à exclure et encore moins à condamner, mais plutôt à partager notre vécu, ce qui constitue l’énorme différence avec la surveillance d’État. La preuve d’appartenance à la société maçonnique ne constitue pas une preuve d’honorabilité, loin de là. Elle est un passeport, qui donne accès à un lieu fermé et soumis à des règles strictes. Mais quand le passeport devient nécessaire pour accéder à un lieu en principe public ou libre, au-delà du filtre de la crise sanitaire, ou plus généralement, quand on doit apporter par défaut la preuve de son innocence ou de son honorabilité, c’est bien le signe d’un dangereux basculement de valeurs, dont nous sommes tous les complices involontaires.

Je vous embrasse.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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