dim 28 novembre 2021 - 19:11

Inégalités et charité

Attention, ce billet contient des éléments politiques susceptibles de déplaire aux Frères conservateurs, trop ancrés dans leurs certitudes, boomers et autres « abonnés du Figaro » ( © Renaud). Si vous êtes trop sensible à une approche marxiste contemporaine, mieux vaut passer votre chemin, je m’en voudrais de heurter votre sensibilité.

J’étais en Loge hier soir et en discutant avec un Frère, celui-ci remarquait qu’à quelques euros près, il aurait pu avoir droit à l’obole gouvernementale pour aider à lutter contre l’inflation et l’augmentation incontrôlée du prix de l’énergie. Lui et moi avons réfléchi à la question et comme nous sommes curieux, nous avons relevé deux-trois choses qui nous posent problème.

A la base, 5,8 millions de ménages vivent sous le seuil de pauvreté. Le seuil est un revenu fiscal de référence de 10 800 Euros. Ce qui signifie que 5,8 millions de ménages, donc 15 à 20 % de la population vit avec un revenu annuel de 10 800 Euros. Ca fait beaucoup pour moi, mais je ne suis pas démographe, ni économiste.

Dans le même ordre d’idée, le revenu médian est de 22 400 Euros annuels, soit environ 1 800 Euros mensuels pour une personne seule. On en construit le seuil de pauvreté, à 50 % ou 60 % du revenu médian, soit respectivement 918 Euros mensuels et 1 102 Euros mensuels pour une personne seule, ce qui permet de retrouver le revenu de référence des 5,8 millions de ménages les plus pauvres. Il y a donc au moins 8 milllions de personnes considérées comme pauvres.

Par ailleurs, la situation que nous vivons (pénuries diverses, hausse du prix des matières premières etc.) a incité dans un souci de maintien de paix sociale nos trop chers dirigeants à fournir une aumône à la population touchant moins de 2 000 Euros mensuels, ce qui représente près de 38 millions de personnes.

Autrement dit, 38 millions de personnes vont recevoir cette obole de 100 Euros, soit plus de 50 % de la population. J’ai beau ne pas être spécialiste, je trouve que ça fait beaucoup de pauvres dans un pays considéré comme riche.

Donc, en France, 6e ou 7e puissance mondiale, puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU, mais aussi qualifié d’office à la finale du Concours Eurovision de la Chanson, on admet que plus de la moitié de la population n’a plus les moyens de se chauffer ou de rouler en voiture.

A part ça, les indices économiques et les grandes entreprises et leurs grands patrons se portent bien, merci pour eux. Les dividendes pleuvent, mais très bizarrement, ne ruissellent pas. Si j’en crois l’état des routes, des hôpitaux, la difficulté à maintenir les services publics (vous savez, ces trucs qui permettent de redistribuer les richesses produites qui permettent à chacun de vivre décemment), j’ai l’impression que deux réalités se téléscopent, comme la Terre et Mélancholia dans le film éponyme de Lars von Trier. D’un côté, une classe qui se gave, et de l’autre une classe qui meurt littéralement de faim ou de froid. Mais un Etat ô combien bienveillant qui jette une aumône, mais qui ne fait guère qu’abaisser ceux qui la reçoivent, sans toutefois élever celui qui la donne.

Comment en est-on arrivé là ? Parmi les nombreuses composantes de réponse, on peut citer le fait de cesser l’indexation automatique des salaires sur l’inflation, décision prise en 1983 et engendrant par construction une baisse du niveau de vie. Pourtant, ça marchait bien ! Mais bon, ça déplaisait aux allemands pour l’Europe. Et à la fin, en politique comme au football, ce sont les allemands qui gagnent, on le sait.

Blague à part, j’en viens à me poser cette question : qu’est-ce qui justifie qu’un individu puisse toucher en quelques jours ce que d’autres ne gagneront pas en une vie ? Le mérite ? N’importe quelle étude sérieuse sur la méritocratie montrera qu’il s’agit avant tout d’un ordre social se justifiant lui-même se basant sur une vision religieuse protestante. Si j’en crois mon expérience personnelle et ce que j’ai pu observer (mais aussi les études que j’ai pu lire sur la question), les inégalités s’expliquent (sans qu’elles ne soient justifiées) par la naissance et l’environnement familial. Ainsi, un enfant d’ouvrier aura plus de probabilités de rester ouvrier qu’un enfant de médecin ou d’ingénieur. Ces derniers, outre le capital intellectuel et l’éventuel capital financier, bénéficient du capital social que n’ont pas forcément les enfants des milieux les plus modestes. J’en entends déjà persifler sur le réseau maçonnique et je les arrête tout de suite. Le réseau maçonnique est un réseau comme un autre (anciens élèves, paroisse, syndicat, etc.) et il n’y a rien de honteux à l’utiliser de manière légale. Mais pour en revenir à mon idée précédente, la méritocratie est un mirage destiné à garantir une forme de soumission des plus modestes en les faisant rêver d’une éventuelle élévation sociale, sous réserve d’obéissance à la classe dominante.

On rêve d’ascension, de succès, de se faire une place ou un nom, ou plus simplement de pouvoir mettre de l’essence dans sa voiture, se chauffer, ou manger à sa faim. Cela n’a jamais été qu’un mirage. Les meilleures places restent réservées à ceux qui sortent non des grandes écoles mais des institutions privées des riches où n’évoluent que des riches issus des « ghettos du gothai », et qui ne laisseront jamais un prolo ne fût-ce qu’y poser les yeux. Du moins ceux qui n’auront pas été crevés par un LBD dans une manifestation.

Suite à la discussion que j’ai eue avec ce Frère, je me suis rappelé d’une idée proposée en 2007 par le journaliste Jean-François Kahn : l’idée d’un revenu maximum. A cette époque, Jean-François Kahn s’inquiétait des trop grands écarts entre revenus et de leurs conséquences sociales : incompréhension, ressentiment etc. le tout dans un contexte d’émeutes de la faim en Amérique du Sudii.

M’est alors venue une idée simple, inspirée du fonctionnement de nos Loges. Il faut savoir qu’après son mandat, le Vénérable (donc grand patron de la Loge) doit occuper la place de Couvreur, soit portier ou huissier. Sans aller jusqu’à la confiscation à la Lénine du patrimoine des milliardaires ou à la mise sous tutelle d’État de leurs biens lorsqu’ils touchent au patrimoine industriel ou stratégique tout en dépassant un « seuil de décence », peut-être serait-il bon de faire occuper à ces braves héritiers de fortunes (dont la provenance mériterait une petite enquête judiciaire pour certains) les fonctions les plus humbles, les plus méprisées mais aussi les plus utiles ?

A défaut, et plus prosaïquement, j’aimerais bien que le futur chef d’État s’assure que ces honnêtes gens et leurs non moins honnêtes entreprises paient réellement leurs impôts, ce qui permettra une redistribution plus équitable des richesses (production des travailleurs, ne l’oublions pas). Redistribution plus que jamais indispensable en ces temps de plus en plus sombres.

Sur ce, je vais retourner me réfugier près de ma cheminée. Il fait un peu froid dans mon bureau.

Je vous embrasse.

i© Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

iiL’augmentation drastique du maïs avait fait exploser le prix de la tortilla, base alimentaire sud-américaine. La population, incapable de se nourrir s’est révoltée. D’autres troubles ont eu lieu durant cette crise de 2007-2008, concomitante à celle des subprimes : https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_alimentaire_mondiale_de_2007-2008

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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