dim 28 novembre 2021 - 19:11

La « Progressivité » n’est en rien progressiste.

En des époques — la postmodernité est du nombre — où prévaut le clair-obscur de l’existence, alors renaît le goût des sensations de l’âme. Donc, celui du mystère. Une phrase de Balzac, dans son roman Louis Lambert,pourrait nous aider à comprendre cela : « Abyssus abyssum —Notre esprit est un abîme qui se plaît dans les abîmes », ce qui ne manque pas de réveiller le désir de ces choses cachées qui sommeille en chacun d’entre nous.

L’impératif des Lumières, dont la dynamique fut performative et, en son temps, salutaire, ne semble plus de mise. Il engendre l’idéologie du contrôle, celle de « Big Brother ». D’où, en compensation, d’une manière diffuse, l’appétence pour ce qui est caché, voilé. Ne sont-elles pas belles, ces fleurs en boutons dont on attend l’efflorescence ? Et dans l’amour, les plus doux aveux ne se font-ils pas dans le secret ? Les choses cachées ne manquent pas d’attrait. « Oh nuit, comme il est doux ton mystère. » Et le mystère, je le redirai, est cela même qui unit des initiés entre eux.

Allons plus loin. L’indéniable apport de la psychanalyse, dont Freud a jeté les bases, et celui de la psychologie des profondeurs que l’on doit à Jung repose, justement, sur la nécessité de prendre en compte, à côté de la pure raison, ce non rationnel à l’œuvre dans la vie individuelle et collective. Ce qui apparaît de l’iceberg n’étant qu’une toute petite partie d’un ensemble plus vaste.

L’instant obscur (E.Bloch), la part maudite (G.Bataille), le rôle de l’ombre. Voilà ce qu’est le secret maçonnique. Ce dont la maçonnerie de tradition recherche, toujours et à nouveau l’arcane , et qui est au cœur même de l’inconscient collectif contemporain. C’est ce que mon maître Gilbert Durand nommait le « régine nocturne de l’imaginaire » . Il est frappant de voir combien l’exigence intellectuelle du moment est, totalement, indifférente aux certitudes proposées par les grands systèmes élaborés lors de la modernité. Comme l’a rappelé le philosophe Jean-François Lyotard, la postmodernité repose sur  « la fin des grands récits de référence ».

Et du coup, l’on revient, empiriquement, au rôle que joue l’initiation dans la nécessaire socialisation des énergies juvéniles. À l’importance de l’émotionnel, c’est-à-dire de la raison sensible, dans la construction personnelle et collective. Ce que la philosophie progressive dont la maçonnerie a gardé le secret résume magistralement.

Progressivité : la vérité n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle est relative, c’est-à-dire vecteur de mise en relation : avec les autres et le monde. Comme le rappelle Martin Heidegger tout au long de son œuvre, elle est dévoilement momentané, jamais achevé, toujours à refaire. Au plus près de son étymologie grecque, « a-létheia », elle ôte le voile. Mais étant entendu qu’il n’y a dévoilement que parce qu’existe le retrait, ce qui est caché !

Michel Maffesoli
Michel Maffesoli, né le 14 novembre 1944 à Graissessac, est un sociologue français. Ancien élève de Gilbert Durand et de Julien Freund, professeur émérite à l'université Paris-Descartes, Michel Maffesoli a développé un travail autour de la question du lien social communautaire, de la prévalence de l'imaginaire et de la vie quotidienne dans les sociétés contemporaines, contribuant ainsi à l'approche du paradigme postmoderne. Ses travaux encouragent le développement des sociologies compréhensive et phénoménologique, en insistant notamment sur les apports de Georg Simmel, Alfred Schütz, Georges Bataille et Jean-Marie Guyau. Il est membre de l'Institut universitaire de France depuis septembre 2008. Il a été initié en 1972,au G:.O:. à Lyon : R:.L:. « Les chevaliers du temple et le parfait silence réunis »

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