dim 28 novembre 2021 - 18:11

Le sens de l’homme, c’est l’homme dans sa relation à l’autre

Se regarder pour se connaître, c’est ne pas rester médusé par son propre reflet, rester figé dans une dimension achevée,  mais c’est ouvrir son visage sur l’altérité, avec l’humilité qui fait place à l’autre en l’acceptant dans la lumière nécessaire pour le voir.

Il faut également retenir le sens de visée (venant du mot mire). Le miroir doit être l’instrument qui permet la visée (morale[1]), l’alignement. C’est pourquoi le miroir n’est pas, en fait, qu’un objet d’auto-contemplation, mais aussi l’instrument de la ligne de mire qui doit révéler l’angle secret de ce qui n’apparaît pas encore, mais qui est en gestation, mon potentiel à réaliser dans le futur (voir l’article) .Ce n’est pas la complaisance que le miroir propose, c’est un «autre» mis au-devant de moi ; je dirai même «des autres», tout ce qui n’est plus moi, tout ce qui n’est pas moi, tout ce qui n’est pas encore moi.

Si l’identité c’est «a=a», l’absolument le même, «je» ne peux être que «moi» au présent alors que toute manière d’être-au-monde n’est qu’appartenance,dans sa fonction de sujet, à des sous-ensembles superposés et évolutifs : appartenance avec d’autres individus à des régions, religions, cultures rurales ou villageoises, groupes singuliers, communes locales, sexe, patrie, églises, idéologies, … et pourquoi pas à des multivers. « Réduire quelqu’un à une seule de ses appartenances peut le condamner à la persécution». (Miche Serres, corps et identité mais qui sommes-nous ? http://canalacademies.com/emissions/eclairage/michel-serres-corps-et-identite-mais-qui-sommes-nous)

Michel Serres Qu’est-ce que le moi ?

Le problème des femmes les plus imminentes dans l’Ancien Testament, appelées «les Mères», fut paradoxalement celui de leur stérilité provisoire, problème résolu et dissolu par l’épreuve de l’altérité. Ce qui apparaît de la capacité du devenir-mère dans l’infini textuel de la genèse est de l’ordre de la spiritualité, car c’est la volonté divine qui accordera la descendance comme récompense existentielle.

Les patriarches, eux, sont des hommes féconds, leurs servantes en témoignent. Mais ce qui est à entendre, c’est que l’accomplissement de la parenté légitime se fait par le changement dans les noms du père et de la mère, changement ontologique donc.

Philip Van Dick, Abraham recevant Agar, Musée du Louvre http://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010062123#fullscreen

Ainsi, Saraï devient Sarah. Le midrash explique que le yod perdu (valeur 10) de Saraï est le signe du masculin et de la puissance. Il y a cassure de ce yod en 2 hé (valeur 5). La substitution de ce yod en hé (h) dans le nom de Sarah est l’indicatif du féminin et symbole de fécondité. C’est comme si Saraï donnait quelque chose d’elle à Avram, qui devient dans le texte Avraham, comme si à partir du moment où elle reconnaissait l’Autre, Sarah devenait féconde par cette reconnaissance. «et ton nom ne sera plus appelé Abram, mais ton nom sera Abraham, car je t’ai établi père d’une multitude de nations… Quant à Saraï, ta femme, tu n’appelleras plus son nom Saraï ; mais Sarah sera son nom[2].».

De même, dans la relation d’amour passionné[3] entre Rachel et Jacob, il n’y a guère de place pour un tiers, aussi Rachel souffre-t-elle de ne pouvoir enfanter comme s’il s’agissait d’une expérience de la mort en la vie. Elle exalte ce désir, et la Tradition affirme que Dieu aime entendre les larmes des justes et de ceux qui placent le souci d’un autre qu’eux-mêmes au cœur de leur désir et de leurs oraisons. Rachel offre sa servante à Jacob pour enfanter à sa place, Dans cette ouverture à l’altérité, en acceptant une maternité de substitution, Dieu se souvient de Rachel, elle accède à une authentique maternité, elle enfantera  Joseph et demande encore, «donne-moi un autre fils», ce sera Benjamin.

À  considérer l’histoire de ces femmes au statut central dans le destin du peuple des hébreux, à penser l’éclairage si particulier de leur attente du devenir-mère, il s’impose que la capacité d’advenir mère n’est donnée qu’après une gestation spirituelle dans un temps de compréhension où cela ne va pas de soi et où il faut qu’il y ait de l’autre. Dans son ouvrage, La stérilité comme épreuve de la loi, Assoun écrit : «Ce moment d’oubli de soi et de l’autre que signe la stérilité d’origine inconsciente ne serait donc pas quelque raté d’ordre fonctionnel mais un véritable grippage symbolique : non pas temps perdu à abolir par une technique ad hoc mais, pour qui de droit, temps de comprendre que là où une femme était, une mère peut advenir».

Le Livre ne sera donc pas un recueil, pas un manuel. Le Livre sera le lieu de l’impossible simultanéité du sens. Le livre sera toujours le «livre à venir». Il nous introduit dans un temps qui ajoute du nouveau à l’être, de l’absolument nouveau comme l’écrit Emmanuel Lévinas dans Totalité et infini : « Ce changement par lequel on devient autre, cette manière de se renouveler, de triompher du temps malgré la succession du temps, pour ne pas être entraîné vers la disparition, c’est peut-être l’aptitude à comprendre ce qui nous donne la vie : l’actualisation permanente de l’impermanence. C’est pourquoi, c’est la lecture qui fait autorité, plus que l’écriture. » Le voile est à enlever au Texte qui contient une incessante altérité, il ouvrira l’intelligibilité à tous les autres textes.

Ce que Freud a génialement introduit en psychanalyse c’est le couché-écoute-debout. La mise sur le divan, pour le temps de la parole écoutée par l’analysant, suivie du relèvement de l’analysé, c’est l’être restauré dans sa verticalité après l’horizontalité où l’écoute a redonné une dimension, une consistance vécue dans l’altérité, une réparation du manque de l’autre. Il faut entendre la parole de l’autre comme un parfum qui, s’il est écouté, va développer progressivement une note de tête, puis une note de cœur, et enfin beaucoup plus tard une note de fond. Et, quand l’autre perçoit qu’il est ainsi écouté, il se sait aimé.

En français, le mot «altération», dérivé du latin, est très proche de «altérité». Alors le changement, le mouvement de l’être vers qui doit-il tendre ? Vers l’autre bruissent les mots. Quel autre ?

La différence est à comprendre comme une évidence ontologique. Dans le sud de l’Afrique, il y a un mot humaniste pour le dire UBUNTU[4]. L’autre n’est pas seulement extérieur, en face, il est en nous de tout ce que nous en avons reçu.

C’est un fragment d’altérité, d’étrangeté, qui soudain devient familier, s’inscrit en nous, dans notre corps réel ou abstrait, devient extension de notre être, et le plaisir n’est pas de s’agrandir, de s’enfler, mais de sentir vibrer ses limites. Cette vibration qui fait travailler nos limites est une musique de l’être et de la pensée sur fréquences symboliques. La Franc-Maçonnerie nous donne des clefs, des partitions, des rythmes, des notes pour permettre une mise en résonance harmonieuse de l’être avec ce qui n’est pas lui.


[1] D’ailleurs le mot « miroir» fut utilisé pour un genre littéraire né au Moyen Âge, il désignait des ouvrages destinés à conseiller le lecteur sur des questions morales. Les premiers exemples du genre remontent au IXe siècle et dans la tradition chrétienne, le Miroir sans tache (speculum sine macula) est le symbole de Marie, mère de Jésus où l’Éternel se reflète.

[2] Genèse, 17, 5 et 15. À rapprocher d’Agar devenue Hagar après sa maternité.

[3] Genèse ; 30,1et 2.

[4] On peut le traduire par « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous »

Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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