jeu 23 septembre 2021 - 13:09

Etonnant Maître Rabelais !

A travers son œuvre, François Rabelais, écrivain humaniste de la Renaissance, est devenu constitutif d’un mythe de l’Esprit français et un mythe tout à fait soluble dans la Franc Maçonnerie !  

En France, nombreuses loges maçonniques ont choisi de prendre son nom en titre distinctif : «  Rabelais », ou utilisent les pseudonymes qu’il avait utilisés pour raison de censure. Dans la région de la Loire et de la Touraine, berceau de sa naissance, sont ainsi actives les loges : «  Les enfants de Rabelais » au Grand Orient  à Chinon;  à Tours au Grand Orient encore « Alcofibras Nasier » (son anagramme). D’autres loges ont carrément emprunté une de ses formules célèbres comme « Fais ce que voudras » (loge mixte au Grand Orient) ou évoquent un lieu idéal comme « Les Portes de Thélème » loge de la Grande Loge Féminine de France ! Sans doute cet inventaire peut-il aisément se poursuivre dans nombre d’obédiences ou juridictions maçonniques ?

Portés par le souci de décrypter les écrits de Rabelais, des chercheurs-historiens ou des exégètes de l’œuvre s’adonnent à promouvoir sa belle figure dans des revues ésotériques ou philosophiques et interviennent dans des colloques organisés par les institutions maçonniques. Leur intention ? Grâce à la tradition rabelaisienne : mettre en évidence la nécessité de l’effort de connaissance, proposer des grilles de lectures et éclairer les sens cachés, surtout attester que chaque esprit peut se forger une ligne de conduite en regard de l’Amour du Prochain, au creux d’une spiritualité agissante. Maniant la parodie et la satire, voulant une langue populaire et proche de tous ceux qui ne savaient ni lire ni écrire, Rabelais, a déployé en effet la critique de son époque avec autant de prudence que de fermeté… En dépit des esprits chagrins, il a osé écrire que le rire est un remède contre le chagrin et la douleur qui rongent l’humanité. Ses cibles ? Les autorités abusives : l’Église et les indulgences, les cercles de prétendus savants qui font preuve d’un esprit étroit et conformiste, les politiciens qui s’engagent dans « des guerres picrocholines, en raison de leur bile et de leur amertume »… Avec des farces diverses : grossières, scatologiques, érotiques, morales, fines, obscènes, tout lui semblait, au niveau du peuple sans différenciation, propos appropriés pour surprendre, éveiller l’esprit, lutter contre l’ignorance et l’intolérance. Même ne sachant ni lire ni écrire, chacun pouvait entendre et comprendre un récit clamé et parodié en un lieu public !

A l’étranger, la pensée de Rabelais est enseignée à l’université de Princeton aux Etats Unis mais aussi à Buenos Aires, en Argentine, au Japon, en Europe, à Londres et à Bruxelles  … Le génie de l’écrivain y jouit d’un grand crédit. Sa conception sur le plaisir de la vérité qu’il situe au sein de l’organique interpelle toujours. En effet il nous faut l’admettre, l’homme est un composite bizarre : il n’est ni pur esprit, ni corps dominé par des fonctions triviales comme boire, manger, déféquer, pisser.… L’évidence est d’embrasser ensemble sa dimension spirituelle et sa dimension physique. Notre irrévérencieux Maître l’atteste : la quête du Graal n’est que la « queste de la Dive bouteille » et ses contenus : le vin, la quintessence, le breuvage d’immortalité sont associés à une ivresse hystérique dont le rire énorme vous affranchit de toutes les antinomies et l’absurdité du monde. A chacun, d’être dans la vie « joyeusement et en bonne compagnie » et savoir « lire gaiement pour le plaisir des corps et la santé des reins ! ». Cet engagement tient la parole comme un véritable trait d’union !

Rabelais l’érudit  a produit des écrits nourris de la lecture de multiples textes : ceux présents dans les bibliothèques des abbayes, issus des civilisations grecque, latine, hébraïque, mais aussi d’ouvrages qui disent la médecine, la science des plantes, ou encore la géographie et l’astronomie, la musique, la poésie… Une quête qui démontre à tout lecteur attentif que bien des champs du Savoir restent féconds pour stimuler imagination et réflexion et développer un esprit responsable car : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme »

Les préconisations de Maitre Rabelais ont la saveur du miel pour qui est en Franc Maçonnerie et qui lit : « Entrez par la porte étroite. Large, en effet et spacieux le chemin qui mène à la perdition et il en est beaucoup qui s’y engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie et il en est peu qui le trouvent »,  ou encore cette déclaration de confiance pour celui ou celle qui a  un esprit prudent et éclairé : « Fay ce que voudras ». Cette invitation gravée au fronton de l’Abbaye de Thélème est présentée à la fin du Cinquième livre comme si les leçons apprises aboutissaient à ce lieu idéalement architecturé. Curieux bâtiments que ceux de l’Abbaye ! Ils sont hexagonaux et les éléments choisis correspondent à des mesures et une nature précises, comme les marches qui sont « part de porphyre, part de pierre numidique, part de marbre serpentin, longues de XXII pieds, l’épaisseur de trois doigts, l’assiette par nombre de douze entre chacun repos ». Située au creux d’une nature charmante, la rivière « découle sur l’aspect de septentrion » ce qui fait du lieu un bonheur où science, nature et culture s’accordent. Une sorte d’île, où règnent la paix et la joie et où chaque hôte sait évidemment « lire, écrire, chanter, jouer d’instruments harmonieux, parler cinq à six langages », et dans chacune composer tant en vers qu’en prose !

Il est vrai que Thélème est la récompense d’un persévérant chemin de réflexion, de lucidité sur le monde, de connaissances acquises par l’étude, et de cette envie « à mordre l’os et à sucer la substantifique moelle », conseillée dans les romans précédents. Un chemin endurant qui libère le héros Panurge, de toutes ses dettes, c’est-à-dire des besoins, des attaches, des envies, des peurs. L’immortalité est la fin du voyage des Géants vers le pays du centre. Un centre de sociabilité noble et vertueuse ! Fondées sur la foi et la droiture, se construisent ainsi l’élévation morale et la cohésion sociale. Le fil à plomb indispensable à toute construction de vie pourrait il en constituer la métaphore ?

Etape par étape, dans le voyage, le lecteur accompagne Pantagruel et Panurge. Comme eux, il était au départ en position instable, mal assurée, cerné par le questionnement. Au fur et à mesure du périple, il acquiert des compétences, des qualifications et de précieuses connaissances. Au travers d’une descente aux enfers, les scories des conditionnements de son moi se sont brûlées. Comme le proclame Rabelais, c’est un voyage dans « la merde du monde », dans une folie dont il faut savoir s’extraire ! A chaque intelligence de saisir progressivement à quelles conditions s’engagent des métamorphoses et comment se transforme le vil en bien précieux. Toute expérience dans la traversée du chaos se révèle fructueuse. À la fin du parcours initiatique, Panurge accède à un statut où sa force individuelle tient à un acquiescement à la liberté et l’éternité de l’Être, une alliance avec la vie en toutes ses dimensions, un accord avec les rythmes qui disent l’universel !

La démarche d’humaniste de Maître Rabelais dans Les Cinq livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel accorde du relief à la démarche initiatique proposée par les loges et les ateliers maçonniques. A l’ombre des premiers mots souvent déroutants de la langue française, cet homme, chrétien, libre penseur, moine un temps, médecin et bon vivant sait entrainer, au-delà des folâtreries, à observer, penser, agir, transmettre….  même notre monde contemporain !

Apprenti, Compagnon, Maître, revenez aux Livres de l’Extravagant François ! Prétendez au final « au mot de la bouteille trismégiste : “Trinch” », car ce mot descendu de l’Olympe est le mot sacré qui est « célébré et entendu de toutes les nations et nous signifie “Buvez !” »

Rabelais (1483 ou1494 ?-1553) Bibliographie :

Les Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel, de François Rabelais, Gallimard 2017,

Rabelais, la Devinière ou le havre perdu, de Jean Marie Laclavetine, Édition Christian Pirot, 2000

Descente au Paradis, Gallimard 2011

Chinon, voyage au pays de Rabelais, Gallimard 2017

Rabelais, que le roman commence ! de Lakis Prognidis, Édition Pierre Guillaume de Roux, 2017

L’Année rabelaisienne, Classique Garnier, 2017

Rabelais, Franc maçon, de Paul Naudon, Edition La Balance, 1954, 171 pages

Autres sources :

L’Association Les Amis de Rabelais  et de la Devinière

Une littérature Jeunesse, (Contes et littérature pour les 9-13 ans) propose, en images et textes adaptés de l’œuvre de Rabelais des petites histoires courtes (Le torche cul,  Pantagruel, Thélème ..)

Claude Laporte
Cursus universitaire en Droit public, Organisation du travail, et Sociologie Politique. (Maîtrise en Droit Public (1972), à la Faculté de Bordeaux. Chargée de cours sur la « Sociologie Politique et des Institutions Internationales » aux élèves de 1ère Année de Droit (1972/1973). Puis, intégration professionnelle au sein de l’Assurance Maladie. Dernier poste occupé : Responsable de la Communication à la Direction des Systèmes d’Information à la CNAMTS. Autres diplômes : DESS Systèmes d’Information; DEA «Communication, Technologies et Pouvoir » (Université Paris-Sorbonne). Par ailleurs : des engagements dans le domaine associatif et culturel. Depuis mars 2020 une activité écriture/publications avec la création et l’animation du blog EMEREKA, journal d’opinions et d’humeurs ..

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