jeu 23 septembre 2021 - 14:09

Philosopher, c’est résister !

Au commencement étaient deux verbes ! Philosopher, résister : c’est à dire raisonner, s’opposer. En débutant la lecture de ma planche dans notre loge Jean Théophile Désaguliers, j’ai une pensée pour l’enfant de huit ans qu’il fut, quittant le port de la Rochelle, une nuit d’hiver de 1685, caché au fond d’un tonneau par son père Pasteur protestant, pour gagner l’Angleterre.

C’était une façon de résister à la persécution des Huguenots, victimes de la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV. De cette fuite, naîtront le moment venu, son association avec James Anderson puis la Grande Loge de Londres et de Westminster, le 24 juin 1717. Quelque 250 ans après le jeune passager clandestin, le 17 juin 1940, un autre rebelle, un certain Général de Gaulle, s’envolait de Mérignac lui aussi pour Londres, devenant dès le lendemain – avec la volonté de la liberté à reconquérir – le symbole de la résistance à l’envahisseur nazi!

 Le logicien et le poète

 Je me souviens. Au temps de mon instruction maçonnique dans les années 1980, mes affinités philosophiques et psychanalytiques ne furent pas les bienvenues à la Grande Loge de France. Carrément considérées comme « métaux polluants », ces pratiques hellénique et freudienne  devaient demeurer à la porte du temple ! Jeune Maître, ainsi suspecté de mauvaises fréquentations, j’entrais déjà en résistance intellectuelle, toute pacifique bien sûr, contre l’idée d’une « discipline étanche », alors catéchisée par l’occultiste René Guénon.

Aujourd’hui le vent sectaire est tombé ! Le fait maçonnique, de tradition orale, n’a besoin ni de gourous ni de disciples, mais nuance, demande des passeurs. Son symbolisme est une théorie qui n’existe que par son exercice. Il ne s’enseigne pas, il se vit par transmission, au gré de la longue chaîne qui relie par l’esprit les bâtisseurs médiévaux aux constructeurs spéculatifs que nous sommes.

Cette « reliance », c’est la parole des vrais sages remis aujourd’hui « à leur place » qui parcourt le REAA, dont les degrés sont le porte-voix.  Ecoutons-les, du 1er au 3ème:  

-Socrate : « Connais toi toi même, laisse l’univers aux dieux et conduis toi en conséquence ».

– Confucius : Le plus grand voyageur est celui qui a su faire une fois le tour de lui-même ».

– Kant, qui apparaît dans le rituel en filigrane : « Il n’y a pas de droits sans devoirs ».

Autant d’injonctions qui nous invitent à l’action, à « élargir » notre pensée, à résister à notre inertie naturelle !

    Nous avons deux jambes et elles vont de l’avant, dans le même sens, heureusement ! Nous avons deux cerveaux, et là, apparaît une différence entre eux : le gauche analyse, le droit agit! Ils sont à la fois complémentaires, et opposés l’un à l’autre. La résistance est en nous. De la sorte notre cerveau gauche, cerveau de la raison, est notre logicien. Et le cerveau droit, cerveau de l’émotion, de l’intuition et de l’imagination, lui, est notre poète. Une image qui nous permet d’affirmer par paraphrase, qu’effectivement : Vivre, c’est résister ! L’écrivain américain Francis Fitzgerald (1896-1940) nous le rappelle avec lucidité, la vie est un processus de démolition !

Athènes contre Jérusalem

Les philosophes antiques ont très tôt  repéré notre « mécanique cérébrale » ! Ils évoquent trois sœurs qui se chamaillent, en parlant de la raison, l’intuition et l’imagination, pour eux, « la folle du logis » ! Mais au vrai, ces savants, surnommés « sophos » (sages) se passionnent surtout pour l’étude des phénomènes naturels (les quatre éléments). C’est Socrate, le premier, qui lui, se consacre à penser l’Homme – la nature de l’Homme dans la Nature – en conversant avec les badauds dans les rues d’Athènes.

Socrate n’énonce pas de vérités, mais aide ses interlocuteurs à faire éclore leurs pensées. Ce procédé qu’il appelle la « maïeutique », l’art d’accoucher ( terme emprunté à sa mère Phénarète sage femme), transforme la conversation en raisonnements. Socrate qui aime beaucoup interroger, avec la raison comme outil ( son speculum verbal !) devient ainsi le premier vrai philosophe (philo, aimer, et sophia sagesse, connaissance). « Speculum », l’instrument des sages-femmes, signifie miroir, qui réfléchit. Réfléchir veut dire ici s’étonner. L’origine même de la philosophie ! Au verbe « s’étonner » – qui, pour les croyants veut dire « s’émerveiller », dans une vénération muette – Socrate ajoute un nouveau sens et une pratique : « Questionner ». C’est à dire une interrogation parlée !

Au 5ème siècle avant Jésus-Christ, lire la Bible, c’est constater que l’Homme est inféodé au monothéisme depuis Abraham, David, Salomon et ses suivants. Ce qui commence à « déranger » les penseurs grecs et latins: ils veulent maintenant penser sans dieux terrestres ou Dieu céleste. Et un beau matin éclate une opposition frontale entre « gens de raison » et « gens de foi ». C’est le choc : Athènes et Rome, les cités « démocratiques » contre Jérusalem, la cité « sacrée » ! Cette antiquité judéo-gréco-latine devient le théâtre d’un conflit théologique interminable : la liberté de conscience contre la grâce divine. Les Stoïciens (Marc-Aurèle et Sénèque les latins et Epictète le grec) tirent les premiers en affirmant que le divin, c’est l’univers entier (le Cosmos) et non un être supérieur. Ce différend franchira les siècles pour atteindre notre époque : Créationnistes contre Darwinistes. Croyants contre laïques.

Pour un philosophe laïque, penser l’Homme, c’est l’observer en fonctionnement. « Je cherche un homme » lance Diogène à ses concitoyens sur l’Agora – brandissant sa lanterne allumée en plein jour – voulant dire, je désire rencontrer un homme vrai, bon et sage ! Au roi de Macédoine Alexandre le Grand, venu lui demander avec condescendance, s’il avait un besoin quelconque, le même Diogène – méfiant devant cette supériorité bienveillante – se rebiffe et lui réplique avec aplomb : « Ôte toi de mon soleil ! »

Les temps modernes venus, à défaut d’un Diogène, il s’agit de s’éclairer soi-même. Donc de faire face à ses « passions tristes » ainsi que Baruch Spinoza nomme au 19ème siècle les tourments humains tels que colère, peur, honte, haine, pessimisme. D’après lui, elles diminuent notre puissance d’agir. Les passions joyeuses, au contraire, les augmentent (bonne humeur, entrain, allégresse, enthousiasme, optimisme).

La pensée magique

Chacun de nous abrite un agneau et un dragon ! Il convient d’entretenir notre joie d’être et « d’entrer en résistance », contre ces ressentiments qui nous gâchent la vie ! Ensuite rencontrer l’autre, notre semblable, qui ne nous veut pas toujours que du bien (méchanceté, jalousie, abus de pouvoir). L’affrontement n’est pas toujours la solution. La fuite, si. Quand elle n’est pas possible physiquement – entre autre emploi oblige – il est permis de s’échapper dans l’imaginaire, dans tous les plaisirs de la pensée. De la philosophie à l’art, de la poésie à la créativité, pour résister à la pression sociétale. En conservant, bien sûr, sécurité et gouvernement de soi. Naître de soi, c’est rendre l’Homme encore plus Homme !

Une « philosophie de résistance » s’impose évidemment devant les aléas de l’existence : souffrances, séparations, maladies, deuils, vieillesse. Il s’agit de faire front, c’est à dire déjà comprendre notre « « corps-esprit », l’écouter, et lui donner les soins les mieux adaptés. En clair, c’est accepter les « choses de la vie », notre finitude comprise. Accepter ne voulant pas dire aimer, bien sûr ! En ce sens, philosopher, c’est aussi résister à la philosophie et aux philosophes. Ainsi nous pouvons ne pas suivre Spinoza quand il affirme que nos actions sont déterminées par celles de nos prédécesseurs. Notre part de libre-arbitre est ici concernée, le déterminisme nous rapprochant du fatalisme. Si on peut comprendre sa conception déiste de la Nature, on n’est pas obligé, comme Spinoza nous y invite, à l’aimer telle qu’elle est, notamment avec ses catastrophes naturelles en séries que nous montrent chaque jour nos écrans !

On peut aussi refuser d’adhérer au concept d’Amor fati (amour du destin) de Nietzsche qui rejoint Spinoza en préconisant d’aimer le réel tout entier. Ce serait ainsi approuver les pires atrocités qu’a commis l’Homme et qu’il commet encore. Je pense ici aux génocides du XXème siècle (arménien, juif, rwandais, entre autres). Et aux terrorismes en tous genres qui perdurent au XXIème siècle. Kant et de nombreux philosophes européens des Lumières étaient persuadés que du progrès matériel viendrait le progrès moral. Le progrès de la raison ne signifie pas progrès de la civilisation.

A charge encore, les désastres écologiques dus à l’Homo Sapiens. Sa propension à se gorger comme d’une gourmandise, des ressources de la planète, prouve combien il est encore dans l’enfance de l’esprit ! Comme le sont, Spinoza, Nietzsche et Kant, quand une forme de pensée magique habite une part de leur intellect. A l’image d’un Isaac Newton, découvreur de la gravitation universelle, qui pratiquait l’alchimie dans sa cave, la nuit venue ! Certes, l’enfant en soi est un « petit résistant » !Les croyances improbables de ces génies ne doivent pas nous empêcher de continuer d’admirer la puissance globale de leur œuvre. Car elle est admirable !

Philosopher en Art Royal

Et la franc-maçonnerie dans tout çà?! La connaissance par la raison – avec ses limites – et la recherche du sens des choses, définissent classiquement la philosophie. L’amélioration de l’Homme et de la société, sur une base philosophique, caractérise la franc-maçonnerie.

Sachant que désirer devenir meilleur ne signifie pas devenir le meilleur ! Gare à la vanité !

Le but des deux disciplines est donc le même : le perfectionnement de soi. La philosophie, avec Platon, abandonne la mythologie d’Homère pour entrer dans le monde des idées, avec des réponses laïques à son propre étonnement et donner du sens à la vie. La franc- maçonnerie, à l’inverse, s’appuie sur des mythes, depuis celui d’Hiram, et sur le questionnement socratien, pour dégager des valeurs à transposer dans la cité. En fait, c’est lui qui nous permet de dire aussi que maçonner, c’est résister ! Lorsque, en tant que maçon, je m’interroge sur le déterminisme de Spinoza, l’inconditionnalité de Nietzsche ou le progressisme de Kant, j’oppose une résistance à leur pensée. Et partant, en bon cartésien, cette fois, j’émets une réserve sur leurs positions. Le doute est la certitude du maçon ! C’est clair, la franc-maçonnerie spéculative est bien une discipline philosophique.

Qu’offre la philosophie à l’Art Royal en termes méthodologiques ? Selon la formulation antique : un modèle de réflexion pour « gens de raison » ! Raisonner signifiant penser, réfléchir, comprendre, spéculer, et ensuite, écouter, débattre, dialoguer avec soi et les autres, pour trouver la concorde. Et déboucher sur une pensée commune, une idée générale conceptuelle, qui se passe du ciel. A l’instar de Platon, qui propose, si je puis dire, une « philosophie de la raison », avec des idées « carrées », vérifiables et immuables comme ladite forme, le carré. Penser sans Dieu, j’y reviens un instant : ce concept a été repris au 20ème siècle par plusieurs philosophes contemporains : Vladimir Jankélevitch d’abord puis André Comte-Sponville et Luc Ferry. Il a débouché sur ce qu’ils ont appelé la « spiritualité laïque ». Elle définit pour eux la philosophie de notre siècle.

Cette vie de l’esprit non conditionnée, parfaitement individuelle et libre, que désigne-t-elle ? Le déroulement même des « choses de la vie », c’est à dire nos problèmes existentiels qui nous préoccupent et les valeurs qu’ils représentent, à savoir : la vie, le vivant, l’être, l’amour, l’éducation, le travail, la nature, le progrès, la liberté, le bien, le mal, la responsabilité, la mémoire, la maladie, la souffrance, les rencontres, les joies, les peines, l’amitié, l’amour, le bonheur, la séparation, le vieillissement, le deuil, la mort, etc. Autrement dit, le « déploiement » même du sort de l’homme !

La « Philomaçonnerie »

Ces grands thèmes constituent en vérité le quotidien de chacun, de chacune de nous. La vie est une suite de rencontres, donc d’imprévus, donc d’étonnements, donc d’initiations ! Partant, que signifie au juste philosopher ? Ce n’est pas se retrancher en soi et ruminer ses pensées ! Que signifie maçonner ? Ce n’est pas se barricader dans son temple intérieur ! Les deux disciplines se rejoignent ici. Philosopher et maçonner, c’est à l’inverse sortir de soi, pour communiquer. Je fais ici retour au siècle des Lumières, pour exemple, avec le franc-maçon Michaël de Ramsay qui en 1736 lance dans une loge parisienne son célèbre discours puis avec le philosophe Jean-Jacques Rousseau qui en 1762 publie le Contrat social. Tous deux veulent le bonheur des hommes. Ou comment résister au malheur : L’un par le bais du mythe, l’autre par celui du réel.

Au delà des mots, observons les actes. Philosopher et Maçonner, c’est pour les deux disciplines, s’ouvrir à l’autre, échanger sereinement, accepter la critique, chercher la concorde. Pourquoi y sommes-nous contraints ? Parce que chacun, chacune de nous est unique avec ses spécificités physiques et mentales et doit tenir compte de celles des autres ! Comme dit Nietzche : « Notre corps est l’édifice collectif de plusieurs âmes ». J’ajoute : Nous avons une carte d’identité, alors qu’elle devrait être une carte de différences !

Dès lors, qu’est-ce qu’une vie philosophique ? Qu’est-ce qu’une vie initiatique ? Mon vécu me donne à voir des situations rigoureusement identiques : Construction de soi grâce à autrui. Respect réciproque qui fonde la fraternité. Sentiment d’appartenance à la société sacrée des Hommes. Art de la contemplation . Souci de la parole juste et recherche de la vérité. Maîtrise des passions, santé du corps et de l’esprit. Empathie, accueil et écoute des opinions diverses voire contraires. Opposition à l’intolérable. Courage face aux aléas de la vie et acceptation de la finitude.

Constat : Philosopher c’est maçonner, maçonner c’est philosopher. D’où le néologisme que je propose en clin d’oeil : Philomaçonnerie ! Il n’est pas de vertu sans l’art de la critique à l’opposé de la pensée consensuelle et lisse. La loge n’a pas vocation de « salon où l’on cause », ni de lieu de confort intellectuel. Vouloir ne pas y faire de vagues, c’est la transformer en un fleuve tranquille.

C’est précisément de « l’intranquillité » que vient la pensée nouvelle, pas de cerveaux conditionnés ou assoupis ! En termes de construction, ce sont les aspérités des pierres qui assurent leur parfait jointoiement. Pas les pierres lisses ! De la sorte, la philosophieindique au franc-maçon, à la franc-maçonne, que la marche de la pensée, procédant par contradictions surmontées – mécanisme de tout débat réussi – doit aller, selon le concept hégélien, de la thèse, à l’antithèse et à la synthèse. Dit autrement, de la résistance au lâcher-prise !

Des hommes, des femmes

La philosophie méditerranéenne – à laquelle je me suis limité – ne serait qu’un mot, sans les grands noms qui lui donne corps, cœur et âme depuis son avènement. Je remarque que, de Socrate à Michel Serres, pour les hommes, de Hypathie d’Alexandrie à Elisabeth Badinter, pour les femmes, sans distinction d’écoles, tous et toutes sont résistants et résistantes à leur manière, hier comme aujourd’hui. Je veux toutefois rappeler la distinction à faire entre le penseur, créateur de concepts et le professeur de philosophie qui l’enseigne – tel André Comte-Sponville, Luc Ferry ou Frédéric Shiffter, l’espiègle et romantique Biarrot, dont je vous recommande aussi les livres. Penseurs et professeurs ont leurs mérites. Les deux nous instruisent.

Une résistance particulière existe avec une troisième catégorie d’intellectuels, qui eux, nous informent en plus, que l’on partage ou non leurs idées. Il s’agit des philosophes devenus au fil des ans, des militants. Exemples : Jean Paul Sartre, Albert Camus, Bernard-Henri Lévy, Michel Onfray ou Sophie Agasinsky (récemment interdite de conférence à Bordeaux, en tant qu’opposante à la « gestation pour autrui »). Ainsi, nous le constatons, il y a plusieurs pratiques philosophiques. Philosophie de débat, philosophie de combat. Philosophie spirituelle, Philosophie existentielle. Je cite ici Anna Arendt, révélatrice de la « banalité du mal » lors de la période funeste du nazisme et Edgar Morin également sociologue, recenseur des pièges de la mondialisation. Ou encore le précité Michel Serres, récemment décédé, qui savait « exploiter le doute » et trouver dans l’étymologie des mots, toujours avec humour, le « bien penser pour mieux vivre » au quotidien.Parce que l’esprit alerte de tout philosophe ne vit que dans une incrédibilité continuelle.

La philosophie traverse la vie depuis près de 3000 ans, la franc-maçonnerie depuis 300 ans seulement. Celle-ci a encore beaucoup à apprendre et nous avec elle. Dans le sillage d’esprits « en mal de surplomb » du 18ème siècle, elle persiste, dans presque tous ses rites, à opposer artificiellement des degrés dits aristocratiques à des degrés dits démocratiques, par différence. Ces Hauts-Grades, selon le langage dudit siècle, sous-entendent ainsi des Bas-Grades ! Résultat : conflits et scissions, depuis l’instauration d’un système  hégémonique qui rompt l’harmonie de l’échelle initiatique des grandes Obédiences!

Or, nous dit le philosophe Alexis de Tocqueville, « une aristocratie qui se met entièrement à part du peuple, devient un arbre sans racine. Elle est donc impuissante et donc tyrannique ! » L’idée d’un REAA en 33 degrés démocratiques est disponible! Elle tend les bras au SCDA !

Le sage bordelais Michel de Montaigne, voyait dans l’exercice philosophique au XVIIème siècle, un honnête divertissement. Avec ses sagesses : vérité, justice, générosité, « vie bonne ». Il me suggère de revisiter l’ Avoir et l’Etre. Avoir une vision du monde basée sur la générosité et l’amour. Etre ainsi quelqu’un de bien ! Ce qui me renvoie à la distinction à opérer entre le « culte du moi » – que dispense une maçonnerie mal comprise – et la culture nécessaire du « moi et l’autre ». Entendons-nous bien : ce que les grecs antiques appelaient « la vie bonne » signifie pour le citoyen, mener une bonne vie dans une vie mauvaise. La vie n’a pas changé de nature au XXème siècle : elle n’est pas un être, elle n’est pas une conscience, elle n’a pas de morale, elle ne nous entend pas ! Elle consiste en l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort, nous dit le naturaliste Buffon. En cela, nous sommes bien organiquement des « résistants ».

Les hommes arrivent à se haïr non pour leurs oppositions mais parce qu’ils ont les mêmes convoitises – personnes, pouvoir, territoire, objets – nous dit l’anthropologue doublé d’un philosophe, René Girard. La « rivalité mimétique » montre que posséder, c’est être possédé ! Sublimer, n’arrange rien, c’est archiver. Il convient donc d’éliminer le tourment. En s’en écartant, pour gagner d’autres centres d’intérêt qui procurent du plaisir. S’interdire par masochisme rend triste, se permettre sans nuire, donne la joie. L’humour, qui permet de tenir l’adversité à distance est un excellent « détachant ». Etre heureux, bien dans sa peau, rend meilleur chez soi et au dehors !

En cela, je vois la tenue maçonnique tel un « repas intellectuel partagé ». Permettez-moi de vous convier au banquet de mon imaginaire malicieux ! L’ouverture des travaux, c’est l’entrée, avec l’appel, cette chaine d’union nominative. La planche, c’est précisément le plat de résistance, accompagné de sa boisson, délicieuse, lorsque vous buvez les paroles du conférencier! Et la fin des travaux, c’est le dessert, avec la seconde chaîne d’union qui nous réunit tous en rond, comme autant de biscuits verticaux cerclant le gâteau de la fraternité !

     Ma Sœur, mon Frère, puissent ces images nutritives symboliques  nous réjouir, en conclusion de cet exposé. Après nos vraies agapes, à la sortir du temple, il nous appartiendra de résister, là encore, aux fureurs de la Cité. Nous trouverons toujours des pierres sur notre chemin. A nous de décider ce que nous pouvons en faire. Construire des ponts ou des murs ? Rappelons-nous que nous sommes – en même temps que franc-maçon, franc-maçonne et philosophe – l’architecte de notre vie.                        

                                Gilbert GARIBAL

Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et psychanalyste, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel et les faits de société ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre-Bords de Seine), Il a écrit une trentaine d'ouvrages dont voici les principaux : - Turbulences initiatiques - (2018) - Editions Numérilivre - Bords de Seine - Le rite écossais ancien et accepté, 33 degrés de sagesse pratique (2018) - Editions Numérilivre - Bords de Seine - Approfondir l'art royal ) (2017) - Edition Numérilivre - Bords de Seine - Comprendre et vivre les hauts grades maçonniques - Tome 1 et 2 - 1er au 33ème degré (2015 - 2016) - Editions Numérilivre - Bords de Seine - Plancher, et après ? (2014) - Edition Numérilivre - Bords de Seine - Voyage en franc-maçonnerie (2010) - Editions de Vecchi - Vers une nouvelle franc-maçonnerie (2010) - Editions Dervy - Au cœur de la franc-maçonnerie (2009) - Editions Numérilivre - Francs-maçons et franc-maçonnes d'aujourd'hui (2006) - ABC de la franc-maçonnerie (2005) - Editions Grancher) - Bénévolat, mode d'emploi (2004) - Editions Numérilivre- Editions des Bords de Seine - Ombres et lumières sur la franc-maçonnerie (2004) - Editions Dervy - Emile Coué - L’homme, le pharmacien, le psychothérapeute (2002) - Edition Numérilivre - Bords de Seine - En finir avec le trac (2001 - Edition Numérilivre - Bords de Seine - Sigmund Freud. L'homme, le médecin, le psychanalyste (2001) - Editions Numérilivre- Edition des Bords de Seine - Guide du bénévolat et du volontariat (1998) - Editions Numérilivre - Bords de Seine - Vers la confiance en vous (1997) - Editions Dangles - La méthode Coué (1999) - L'homme, le pharmacien, le psychothérapeute - Editions Numérilivre - Bords de Seine - Le guide des sciences parallèles (1997) - Editions Numérilivre - Bords de Seine - Vaincre le stress et le trac (1996) - Editions Hachette - La voyance, guide pratique (1994 - Editions de Vecchi - Être franc-maçon aujourd'hui (1994) - Editions Marabout

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6 Commentaires

  1. La lettre écrite par Albert Lantoine adressé au Pape est un plaidoyer contre l’intolérance spirituelle : «Vouloir que les croyants conçoivent une vérité faisant abstraction de leur Dieu, c’est vouloir provoquer chez eux, contre toute raison et même contre toute justice, une abdication de leur volonté qui serait une trahison de leur conscience.» «Il est une région supérieure où la Connaissance et la Foi peuvent non pas se rencontrer mais se tolérer… Il y a autant de pureté et autant de grandeur dans la parole des philosophes que dans le verbe du Rédempteur » (p.172 et p; 158 : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3349029p.r)

  2. Comme dans le dialogue platonicien et socratique, l’autre n’a pas pour rôle de me mettre en valeur. Les dialogues maïeutiques sont ceux dans lesquels Socrate faisait trouver à ceux qu’il enseignait les vérités dont il voulait les faire convenir. Le dialogue socratique n’est pas un véritable dialogue, en ce sens qu’il s’inscrit tout entier dans le postulat de l’unité de la raison comme lieu de la vérité ; même si ce lieu est à découvrir, il préexiste, il est. Le dialogue n’est qu’une ruse du logos, une forme ornementée d’une dialectique immanente. Tout se passe à l’intérieur d’une conscience ayant l’air de s’interroger et de se répondre, mais où, finalement, tout se renoue. La pensée est monochromatique d’une vérité immanente.
    Le fait même que l’autre soit une vérité ouvre la pensée sur l’interprétation, sur le questionnement qui est aussi une remise en question. Ainsi le formule Nietzsche, «Il existe toutes sortes d’yeux, aussi il y a en conséquence toutes sortes de vérités et en conséquence il n’y a aucune vérité.»
    L’herméneutique, c’est-à-dire l’art d’interpréter et non pas l’art de répéter, implique la suspension du jugement. L’ouverture réside dans le caractère non fixé de la réponse. L’herméneutisme (qui donne des questionnements) est l’exigence du sens qui transcende l’exigence de la vérité (la science qui donne des réponses) ; l’interprétation ne peut être qu’un aspect parcellaire d’un sens ultime qui n’existe pas.
    «En toute parole livrée par la révélation brille une multitude infinie de lumières. La lumière primordiale de la Torah qui brille dans les lettres sacrées se réfracte sur les facettes sans fin du sens. C’est pourquoi les kabbalistes parlent sans cesse des «soixante-dix faces de la Torah» où le nombre soixante-dix signifie évidemment la plénitude de sens inépuisable de la Parole de D.ieu» (Gershom Gehrard Scholem, Le Messianisme Juif, p.417, Paris, Calmann-Levy, 1974).

    • Ma TCS, j’apprécie beaucoup ta réponse riche et documentée.
      L’autre, cet autre Moi…
      En tant que miroir, il me donne conscience d’être.
      Je suis indépendant par nature, mais dépendant par nécessité.
      J’ai besoin d’autrui, comme il a besoin de moi.
      Partant, nous avons bien pour rôle de nous “valoriser” mutuellement
      Merci d’exister!
      Gilbert Garibal

    • Ma TCS, j’apprécie beaucoup ta réponse riche et documentée.
      L’autre, cet autre Moi…
      En tant que miroir, il me donne conscience d’être.
      Je suis indépendant par nature, mais dépendant par nécessité.
      J’ai besoin d’autrui, comme il a besoin de moi.
      Partant, nous avons bien pour rôle de nous “valoriser” mutuellement
      Merci d’exister!
      Gilbert Garibal

      PS : J’ajoute, maçonnes et maçons que nous sommes, combien il serait judicieux que nous cessions d’utiliser les citations d’auteurs de toutes sortes en permanence. Ne pouvons-nous marcher devant nous sans ces béquilles?!

      De mon point de vue, une citation peut venir souligner un raisonnement personnel mais pas en constituer le chapeau, encore moins le contenu! Sans y prendre garde, ( moi compris) nous faisons trop souvent du commentaire de citations, en nous éloignant ainsi de notre chemin initiatique.

      Ce “recours à l’extérieur” pose et repose la question: Y a -t-il une culture maçonnique?

      Je suis pour l’apport des sciences humaines – la maçonnerie en est une elle-même – mais pas pour qu’elle en devienne un sous-produit.

      Le doute est la certitude du maçon. Au risque de me tromper, cette question mérite le débat.

  3. Je me souviens …………. au temps de mon instruction maçonnique dans la même loge que celle de l’auteur de l’article mais dans les années 90, la mise en garde de mon parrain parvenu après 10 ans de patience à me faire frapper à la porte du temple : “Surtout ne dit rien de ton expérience de décorporation ! Beaucoup ne comprendraient pas, te prendraient pour un mystique et te blackebouleraient.” Forgé par l’Université dans la certitude d’être sinon le meilleur du moins un des, il a fallu toute la patience, la bienveillance, la sagesse et la rigueur de mes surveillants pour en arriver à m’ouvrir à l’action des outils maçonniques. Les années ont passé, les degrés aussi et me voilà de blanc vêtu. Avoir des certitudes pour l’action et être toujours prêt à en changer pour continuer ce travail incroyable de transmutation intime. Je poursuis la lecture des publications de Gilles avec un mélange d’intérêt, de plaisir et d’agacement que j’ai toujours trouvé profitable : Merci encore une fois !

  4. Bonjour Mon Très Cher Frère,
    Merci pour ta critique positive. Elle est encourageante. L’auteur est, par définition un être seul devant son clavier et ses articles sont des bouteilles à la mer!
    Puis-je savoir ce qui provoque ton agacement à ma lecture?
    Je ne demande, bien entendu, qu’à me corriger si malentendu ou offense il y a!
    Fraternellement,
    Gilbert Garibal

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