mar 26 octobre 2021 - 04:10

Don Juan le saint – I

LES DÉFIS DE DIEU – I –

Portrait de DonMiguel de Mañara par Juan Valdés Leal

Du débauché au sanctifié.

Les origines et la jeunesse de Don Miguel de Mañara

Don Miguel de Mañara – cette fois le vrai personnage, celui dont on dit qu’il aurait inspiré le mythe – est un homme qui fait partie d’une antique famille d’origine corse, les Leca, issus des Colonna. Installée à Séville, elle est devenue très riche grâce à ce que l’on appelait « le commerce triangulaire du bois d’ébène ».

Ce Don Juan-là serait né dans une famille noble, le 3 mars 1627 – soit trois ans avant la première représentation du Trompeur de Séville et le Convive de Pierre de Tirso de Molina, l’auteur princeps de Don Juan. C’est pourtant à lui que la légende attribue le modèle du « grand seigneur méchant homme » qui fera florès par la suite.

Pourtant Prosper Mérimée, qui l’expose comme prototype du Don Juan, n’ignore pas qu’il ne peut l’être ; à preuve, dans son œuvre : Les âmes du purgatoire, il l’appelle « Don Miguel de Maraña », inversant le « r » et la « ñ » afin de distinguer, par cette interversion, l’homme de l’histoire et celui qu’il mythifie pour en faire un personnage exemplaire.

Revenons au vrai Don Miguel de Mañara, celui de l’histoire. Il a eu pour père un grand d’Espagne attaché à la chambre du roi ; et pour mère une femme pieuse, vertueuse, voire même dévote, qui vivait dans la crainte de Dieu.

La vie de débauché de Don Miguel de Mañara

Don Miguel a sans doute été marqué par la foi de sa mère. Mais sa jeunesse fut d’abord celle d’un débauché.

Dans les minutes de son procès en Cour de Rome de 1770 – pour demander sa béatification -, il est rapporté : « Il abusa misérablement des qualités, dont le Ciel l’avait comblé, pour partager son temps entre les duels, les délires amoureux et autres vanités du siècle. »

Dans son testament, il reconnaît lui-même : « J’ai servi Babylone et son prince le Démon avec mille abominations, vanités, adultères, blasphèmes, scandales et forfaits… »

Sa mère, que ses excès accablent, le met en demeure de suspendre sa vie de lucre.

Il se marie avec Doña Jerónima Carrillo de Mendoza, qu’il finit par aimer profondément. Mais elle meurt le 13 septembre 1661. Il en est si affecté qu’il envisage de mourir : « Alors la volonté ne fut plus maîtresse de Don Miguel. Il fut désemparé dans la douleur, il ne se rendit plus compte de la réalité, il vécut dans un égarement, une manière de folie. […] Il errait solitairement à travers les paysages de Ronda qui sont les plus chaotiques du monde. Bien des fois il se penchait sur les abîmes de la montagne avec le désir d’en finir avec l’existence[1] », écrit Lorenzi de Bradi.

Du type au mythe du Don Juan qui assiste à sa propre mort

Si Prosper Mérimée n’est pas dupe du subterfuge qu’il établit entre le type et le mythe, c’est probablement parce qu’il a voulu s’inspirer de l’aventure qui est survenue à Don Miguel.

Son page, Alonzo Pérez de Velasco, évoque l’agression dont il fut victime dans un rapport de police : « Une nuit que j’accompagnais le Serviteur de Dieu [c’est le surnom qui fut donné à Don Miguel après sa conversion], je fus témoin de ce qui lui est arrivé dans la rue du Cercueil, à Séville. Parti de la maison de ses parents jusqu’à cette rue réputée pour être un coupe-gorge, en passant par l’église paroissiale de Sainte-Croix j’entendis chanter dans ladite église l’un de ces chants funèbres que l’on perçoit d’ordinaire lors des enterrements[2]. »

Luz Tassara y Sangrán raconte à son tour : « On s’approche de la porte. La surprise se transforme en peur. À l’intérieur, il n’y a rien. La large nef, aussi noire que la nuit, est solitaire et silencieuse. Les énormes statuent gîtent dans leurs niches. Rien.

Don Miguel a le sentiment de participer à son propre enterrement, d’avoir entendu son propre Requiem, d’avoir participé à son propre trépas, d’avoir assisté à son enterrement[3]. »

Saint-Paulien poursuit : « Il retourne dans la rue, passe devant la maison de la Susona : à l’angle de la rue de la Mort et de celle de l’Ataúd (rue du Cercueil), un violent coup sur la tête l’étend raide. Tandis qu’Alfonso s’efforce de le ranimer, Miguel qui revient à lui, entend une voix sépulcrale qui déclare : “Apportez le cercueil, il est mort.”

Apparaissent des hommes masqués, porteurs d’un cercueil. L’écuyer, éperdu, appelle à l’aide. La ronde de nuit accourt. Masques et cercueil ont disparu[4]. »

Esther Van Loo achève ainsi la déposition de Don Alonso Pérez de Velasco au Procès de 1680, f° 393 : « Entraînant son écuyer transi d’épouvante, Don Miguel rentre précipitamment dans son palais, s’enferme dans sa chambre et ne peut fermer l’œil de la nuit.

Le lendemain, il apprend à quel péril il a échappé. Trois de ses ennemis l’attendaient dans la maison où il devait se rendre, et étaient prêts à le tuer[5]. »

Était-ce pour impressionner ce grand d’Espagne que ses titres nobiliaires rendent intouchable, et pour l’amener à réfléchir sur sa vie dissolue, que cette mise en scène a été montée ?

Probablement : « Tout ceci fut causé par sa mauvaise vie antérieure[6] », affirme Francisco Martín Hernández.

« Don Miguel retourna chez lui, rendant grâce à Dieu pour les faveurs qu’il lui avait faites. À la suite de quoi le Serviteur de Dieu sut que cette nuit-là on l’avait attendu pour le tuer[7]. »

Mais c’est certainement la déposition de l’abbé Casafonda, plus romancée, que Mérimée a reproduite et développée : « Don Miguel rencontre soudain dans la rue une foule de pénitents, avec leurs cagoules rabattues sur le visage ; ils escortent un cercueil. Intrigué, il demande à l’un d’eux quel est le mort que l’on porte : “Don Miguel Magnara” lui répondit-on. Il se mit à rire. Puis, croyant avoir mal entendu, il s’adresse à un autre qui lui fait la même réponse : “Don Miguel Magnara”. Alors hébété, grelottant, il suit le cortège jusque dans une église voisine où les cierges de l’autel sont allumés ; et là, il interroge un troisième pénitent : “Don Miguel Magnara !” Il est tellement saisi, cette fois, qu’il perd connaissance et qu’il tombe à la renverse. On le ramasse sur le seuil de l’église, on le ramène dans son palais où, reprenant ses esprits, il raconte ce qu’il a vu[8]. »

De l’aveu de Mañara lui-même, cette épreuve déclencha sa conversion à la foi.

La conversion de Don Miguel de Mañara

Très vite, il s’intéresse à un petit ordre religieux méconnu, fondé pour enterrer chrétiennement les corps des suppliciés que l’on abandonnait en pleine rue à la voracité des chiens et des corbeaux.

Il ensevelit les pendus dont les cadavres se décomposent à la potence des gibets, acceptant pour preuve de sa contrition les plus viles besognes : « Si l’on fait mourir un homme qui a commis un crime digne de mort, et que tu l’aies pendu à un bois, son cadavre ne passera point la nuit sur le bois ; mais tu l’enterreras le jour même, car celui qui est pendu est un objet de malédiction auprès de Dieu, et tu ne souilleras point le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne pour héritage[9] », affirme le Deutéronome.

Don Miguel, en accord avec ce verset de l’Ancien Testament, le transforme en acte de repentir. Il se mortifie ainsi de ses écarts et s’avilit aux yeux de ceux qu’il a rabaissés autrefois.

Le 27 décembre 1663 il prend la direction de la confrérie. Il la transforme aussitôt, choisissant de la mettre au service des plus démunis.

Il dilapide la fortune dont il a hérité de ses parents et la distribue aux pauvres. Il quête pour eux, crée un hôtel de la Charité, puis un hôpital, fait rebâtir l’église de l’ordre. Il héberge tous les nécessiteux qui se présentent à l’office, les nourrit et les soigne. Pour s’humilier, il va jusqu’à s’allonger devant la porte par laquelle entrent les indigents, afin qu’ils piétinent son corps.

À l’imitation de Jésus-Christ et de la Cène, il lave les pieds des miséreux et il embrasse leurs plaies. Il ne répugne pas à faire ce que les autres repoussent : il ramasse les cadavres putréfiés des pestiférés laissés sur la voie publique, et il leur donne une sépulture.

Statue de Don Miguel de Mañara par Antonio Susillo

Il vit chichement dans une petite cellule, dort sur un lit de fer, se lève à quatre heures du matin pour prier, sert le repas des pauvres – mais jeûne le plus souvent -, encourage les malades, reçoit des visites, sollicite les aumônes et les dons, gère les biens de la congrégation, en assure la règle, assiste aux offices et, enfin, le soir venu, soumet son corps à une pénible et stricte discipline.

De temps à autre, il s’isole en ermite dans le Désert des Neiges, où il s’oblige à de terribles privations. Méprisant sa vie, il s’adonne à la plus profonde humilité. Sa vie exemplaire convertit nombre d’infidèles. Il est surnommé « le Héros de Dieu ».

Il meurt le 9 mai 1679.

La béatification, puis la sanctification de Don Miguel de Mañara

Les roses qu’il a plantées dans son jardin dès 1671 continuent de s’épanouir au pied d’une croix de pierre. On prétend que ces roses ont fait des miracles ; mais le miracle est peut-être simplement que ces roses perdurent, qu’elles portent éternellement le parfum de celui qui les a cultivées.

Sur sa pierre tombale, il fait graver : « Ici gisent les os et les cendres du pire homme qui fut au monde. Priez pour lui[1] ! »

Cette épitaphe l’a sans doute desservi ; car, proposé pour la canonisation peu de temps après son décès, il a dû se contenter du titre de  « Vénérable » que le pape Pie VI lui a conféré le 13 mai 1778 – soit plus d’un siècle après sa mort -.

Il faudra attendre encore deux siècles de plus, soit trois siècles après sa disparition, pour qu’il soit enfin canonisé… par le pape Jean-Paul II !

Avouez que Don Juan sanctifié – celui que le mythe présente comme le pire des hommes -, c’est quand même une belle histoire !

Pierre PELLE LE CROISA, le 2 juin 2021


[1] Apud. HERNÁNDEZ F.-M., Miguel Mañara, § Conclusion, trad. PPLC, op. cit., p. 212.


[1] BRADI L. de, La légende et l’histoire, ch. XVI : La douleur de Don Miguel (éd. Librairie de France, Paris, 1930).

[2] Apud. HERNÁNDEZ F.-M., Miguel Mañara, § Del mito a la realidad, trad. de Pierre Pelle Le Croisa (PPLC), p. 52 (éd. Universidad de Sevilla, coll. de Bolsillo, Espagne, 1981).

[3] TASSARA SANGRÁN L., Mañara, ch. VI : Muerte y vida en la calle Ataúd, trad. PPLC, pp. 56-57 (éd. María Auxiliadora, Séville, Espagne, 1959).

[4] SAINT-PAULIEN, Don Juan, Mythe et Réalité, ch. I : Où le jeune Mañara prétend réincarner le Don Juan de Tirso, p. 93 (éd. Plon, Paris, 1967).

[5] Apud. VAN LOO E., Le vrai Don Juan. Don Miguel de Mañara, ch. III : Don Juan dépassé, p. 89 (éd. Sfelt, coll. L’Histoire, Paris, 1951).

[6] HERNÀNDEZ F-M., art. Punto de arranque en la conversión de Mañara y luces que le hicieron avanzar en su camino hacia Dios in D. Miguel de Mañara, apostol seglar y padre de marginados, trad. PPLC, p. 58 (éd. de Espiritualidad, coll. Centro de Estudios de Teología  espiritual. Hermandad de la Santa Caridad, Madrid, Espagne, 1979).

[7] Apud. HERNÁNDEZ F.-M., Miguel Mañara, § Del mito a la realidad, trad. PPLC, pp. 52-53 (éd. Universidad de Sevilla, coll. de Bolsillo, Espagne, 1981).

[8] Apud., BRADI L. de, La légende et l’histoire, op. cit., ch. XVII : Les visions de Don Miguel.

[9] Deutéronome, XXI, 22-23.

Pierre Pelle le Croisa
Pierre Pelle le Croisa a dirigé de grandes entreprises et de grandes écoles internationales. Franc-maçon depuis 35 ans, il a été membre actif du Grand Orient et de la Grande Loge de France... et désormais de la GLAMF.

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