sam 24 juillet 2021 - 15:07

Déliquescence de société

NB: Billet initialement paru en février 2021.

Il y a quelques temps, un blog maçonnique a publié un billet écrit par un anonyme, billet que je vous laisse découvrir à cette page. Pour vous en faire rapidement la synthèse, le billet dit en substance que la difficulté de vivre, c’était mieux avant et que les jeunes nés au début du XXe siècle ont plus souffert que nos concitoyens actuels. L’auteur de ce billet n’a pas manqué de fustiger les jeunes dont le malheur se résume à manquer de « likes » sur les réseaux sociaux ou attendre pour une livraison du monstre créé par Jeff Bezos et les invite à relativiser et à prendre leur mal en patience.

Je me suis donc dit qu’une petite contre-analyse ne serait pas de trop dans le chaos ambiant. Reprenons donc l’exemple d’un jeune né en 1995.

Un jeune né en 1995 aura été contemporain d’une vague terroriste, les fameux attentats de 1995, qui ont obligé l’État à instaurer le plan Vigipirate et toutes ses conséquences : surveillance des bâtiments publics, obligation de fouille des sacs un peu partout, et dispositions d’exception qui perdurent. Quelques années plus tard, il aura vécu enfant l’attentat du 11 septembre 2001 avec les conséquences qui ont suivi : renforcement de la paranoïa américaine, guerre préventive en Irak etc., conséquences dont les effets perdurent aujourd’hui encore. La crise des migrants ou l’émergence de factions armées religieuses, ça parle à quelqu’un ?

Vingt ans plus tard, suite à la vague d’attentats commencée en 2012, les dispositions d’exception ont été incorporées dans le droit commun, au mépris des libertés individuelles : surveillance généralisée, prédominance de l’exécutif sur le judiciaire etc.

En même temps, le même jeune aura vécu le passage à l’Euro… et sa famille aura vécu une augmentation sans précédent des prix des matières premières alimentaires. La faute à l’Euro ? Pas tout à fait. C’est en fait une invention du génie du mal Alan « Starve the Beast » Greenspan : un marché des matières premières alimentaires (blé, riz et maïs) dans trois places, qui permet à des traders de spéculer et faire des gros gains à coup sûr. Bon, ça fait artificiellement monter les prix et ça condamne mécaniquement les peuples à la famine (cf. les émeutes de la faim au Mexique, par exemple). Mais qu’est-ce que la vie de millions de personnes face à la perspective de profits juteux ?

Le même jeune aura aussi vécu enfant l’arrivée dans le jeu politique de l’extrême-droite, et par conséquent le durcissement des politiques publiques : abandon des emplois de soin des plus fragiles, fin de la politique de prévention de la délinquance pour la remplacer par une politique de répression, faisant de la police non plus un dispositif de maintien de l’ordre mais plutôt une garde rapprochée de la classe au pouvoir, dont on commence à peine à mesurer les dérives violentes. Si le jeune vit en province, ses parents auront assisté, impuissants, au démantèlement des services de proximité : fermeture d’hôpitaux, de tribunaux, d’école etc. au nom d’une raison économique, dont je me demande si elle correspond bien à l’expression de la volonté générale.

A l’école (du moins, celle qui sera restée ouverte), le jeune aura eu la chance de découvrir les versions simplifiées des œuvres littéraires, qui bannissent les mots de plus de trois syllabes. J’en veux pour preuve la disparition du mot saltimbanque dans la traduction du Club des Cinqi et plus généralement la condescendance teintée de mépris qui incite les adultes à supprimer ce qui est trop dur, pour ne pas faire de vagues.

Quand le jeune grandit, et qu’il arrive sur le marché du travail, il ne peut que constater le délabrement de celui-ci : chômage systémique entretenu afin de constituer l’armée de réserve du capitalisme, destruction des droits sociaux, accroissement de la violence, augmentation des inégalités et de la précarité. Ils auront le choix entre travailler comme des esclaves et se tuer à la tâche pour un boulot de merde ou affronter le chômage et la déliquescence imposée par celui-ci.

Je ne puis m’empêcher de rajouter la précarisation des étudiants, surtout en ces temps de pandémie : peut-on accepter que des étudiants aillent pointer aux soupes populaires ? Et peut-on accepter que le ministre en charge de la jeunesse ne leur refuse une quelconque aide au motif que ce serait admettre une défaite ? A mon avis, la vraie défaite serait plutôt l’arrivée au pouvoir de ce ministre et de ses condisciples d’usines à connards via un parti fondé sur la trahison…

Côté éthique, justement, imaginons qu’un talk-show populaire présenté par un individu avide d’audience et utilisant pour ce faire le mauvais goût et le harcèlement accueille en son équipe une personne condamnée en appel à trois ans de prison ferme pour fraude fiscale et donne une tribune à un groupe d’extrême-droite à une heure de grande écoute… Bel exemple, n’est-ce pas ? Faire le mal devient une vertu, c’est ce qu’on offre comme valeur.

A cela s’ajoute une grave crise planétaire. Les effets de la pollution ont un effet sur les éléments, et rendent des terres inhabitables. La biodiversité s’effondre, sous l’oeil indifférent des décideurs de ce monde, plus enclins à vendre des SUV qu’à créer une industrie plus propre (si tant est que cela existe, mais c’est un autre débat). Les ressources se raréfient, rendant plus difficile l’accès à la nourriture pour les plus pauvres. Sans compter les problèmes éthiques que posent les brevets sur le vivant déposés par les multinationales…

La liste est longue des chantiers qui attendent la jeunesse, que nous laissons crever à petit feu, en la précarisant ou la faisant crever de faim ou de solitude (sauf si elle fait une grande école, mais c’est pas pareil, l’élite, pardon, la classe dominante, doit se reproduire).

Certes, nous ne sommes pas en guerre. Mais l’ensemble de ces crises vole à la jeunesse ce temps précieux pendant lequel se structure le futur. Certes, ils ne mourront pas sous les balles de l’ennemi, juste de bavures policières ou de maladies de la misère et de la malbouffe (celle qu’on impose aux plus pauvres, pas celle des restaurants clandestins).

Nous pourrions vivre plus vieux et en meilleure santé que nos ancêtres, sous réserve de disposer des structures le permettant, celles-là mêmes que les boomers ont soigneusement détruites, en enfant gâtés de l’Histoire qu’ils ont été.

Il me paraît dès lors indécent d’exiger des jeunes de relativiser dans le monde de cauchemar que nous leur laissons. De la part de Francs-maçons qui se targuent de Fraternité, d’hospitalité et de soin des plus fragiles (et en profitent pour faire la leçon en exigeant des jeunes qu’ils relativisent ou en faisant d’un paternalisme dégoulinant et lénifiant), ça en devient écoeurant. Alors plutôt que de jouer les moralisateurs à deux francs, écoutons les jeunes, aidons-les et surtout, soutenons-les. Car eux n’ont plus envie de soutenir qui que ce soit.

Pour aller plus loin, je vous invite à lire le cri de colère et de désespoir du jeune Maxime Lledo, Génération Fracassée. Un témoignage qui peut en agacer quelques uns, mais qui a le mérite d’exister, et de nous avertir.

iOui, on a les lectures qu’on peut.

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Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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