lun 27 septembre 2021 - 18:09

Du recrutement

J’étais en Loge hier soir, et, joie suprême, j’ai planché. J’ai en effet présenté à ma Loge mon ouvrage L’éthique en Franc-maçonnerie (disponible ici ou chez votre libraire, éventuellement Amazon si vraiment vous me détestez). Si mes Frères ont été heureux de m’entendre et de recevoir une dédicace, et si j’ai été heureux de le faire, il y a eu une petite ombre au tableau de Loge : nous n’étions pas nombreux. Au point qu’on a failli ne pas ouvrir ! Il faut savoir que nous ne sommes pas nombreux dans la Loge, et que la crise sanitaire (et dispositions associées), les difficultés de transport, et les difficultés liées à l’âge des aînés en dissuadent plus d’un de venir. Sans compter la peur. Celle légitime de contracter le virus, mais aussi celle instillée par des médias peu scrupuleux et un gouvernement de plus en plus incompétent et de moins en moins cohérent. Certaines Loges sont en voie de disparition ! Mais pas que ! Les chorales sont en grave difficulté aussi, les associations sportives, n’en parlons pas. Près d’un tiers de l’effectif de mon dojo est en train de partir, au motif de la peur de la maladie… Quant aux chorales, à défaut de disposer d’une salle aux dimensions suffisantes pour les normes sanitaires, elles n’ont d’autre choix que de fermer. Les adeptes de la disruption ont réussi là où tous les tenants de l’ordo-libéralisme ont échoué : tuer le spectacle vivant, assassiner le mouvement associatif, et réduire toutes les voix au silence, y compris les nôtres.

Pour les Loges, on pourrait légitimement se dire que yaka recruter, faukon recrute etc. Mais les choses ne sont pas si simples. Déjà, on assiste à une crise des vocations : de moins en moins de personnes sont intéressées, semble-t-il. En fait, l’engouement existe, mais dès qu’il s’agit de faire les formalités (et le Grand Architecte de l’Univers sait combien les Obédiences, en bon reflet de la société, sont des machines administratives complexes) ou payer des frais (capitations, cotisations, frais d’initiation), les difficultés commencent. Bon, sur le montant des cotisations et capitations, il y a des débats en cours. Les montants peuvent parfois être élevés, trop élevés chez certaines Obédiences se réclamant pourtant d’idées sociales, au point que des candidats se retrouvent freinés. D’autres (comme la mienne, je le reconnais) travaillent sur un système non pas égalitaire mais équitable sur conditions d’âge et de ressources. Une affaire à suivre. Enfin, d’autres exigent des montants élevés en connaissance de cause, dans le but de recruter dans les couches aisées de la société. En tout cas, aussi vulgaire que cela puisse paraître, le montant des cotisations annuelles se révèle un vrai problème pour le recrutement et la fidélisation des membres. Et la question va se poser encore plus, en cette période de crises économique et sociale, avec l’explosion du chômage et des faillites.

Mais il existe un autre phénomène, qu’il me paraît important d’explorer. Au moment où nous parlions de recrutement, et après avoir échangé sur les thèmes habituels (se dévoiler ou pas ? Le risque professionnel de se dévoiler, les collègues de boulot indignes de l’initiation etc.), nous avons observé que dans nos cercles, c’étaient surtout les femmes que l’Initiation intéressait. M’est alors venue une idée. Si des sociologues me lisent, j’aimerais en parler avec eux.

L’idée est la suivante. Nous vivons un changement de paradigme : les femmes s’affirment, et veulent continuer de passer du stade de l’objet au stade de sujet. C’est toujours la lutte pour l’égalité, la revendication des droits, avec un nouveau stade : la reconnaissance de la violence masculine et la revendication de la fin du patriarcat, du plafond de verre et de tout ce qui empêche l’émancipation des femmes. Autrement dit, la fin de la virilité imbécile et de la phallocratie institutionnelle (voir ici, page 92 et suivantes). Nous sommes en train d’en finir avec le statut mineur de la femme et le statut majeur de l’homme. Aussi, je me demande si les hommes ne développent pas un mécanisme de défense, comme un déni, qui les maintient dans l’illusion de la puissance virile imbécile et celle de la conservation du statu quo.

Il faut savoir que l’Initiation est un processus de déconstruction. Ainsi, quelle que soit son origine sociale, sa place dans la hiérarchie etc. , le travail de l’Apprenti est de prendre place, de se taire et d’écouter. En soi, ce processus est très déroutant. Imaginez un homme politique ou un grand capitaine d’industrie au grade d’Apprenti !

A tous les degrés, l’Initié doit être capable d’un travail de remise en cause, d’examen d’idées, ou de déconstruire ses certitudes. C’est une tâche difficile, qui implique un changement de regard, un changement de repère, et beaucoup de doutes. On ne s’attarde pas sur des sentiers fleuris, mais plutôt sur des pentes abruptes, on travaille sans relâche et on accomplit son Devoir. Il faut bien comprendre que le résultat de l’Initiation ne tombe jamais tout cuit dans le bec, contrairement à une carrière de mâle bien né, ayant fréquenté les bonnes écoles et les bons réseaux.

De là à penser que les femmes sont peut-être plus aptes que les hommes au travail initiatique, ma foi, c’est tentant. Car contrairement à un homme « bien né », une femme devra toujours faire ses preuves et faire plus, beaucoup plus que ce qui sera attendu d’un homme. Et à erreur équivalente, elle ne sera jamais pardonnée…
En attendant, ce que je peux voir, c’est que nous, Frères, à quelques exceptions près, nous sommes plutôt « mal nés », ou à défaut très insatisfaits de nos vies profanes. Nous connaissons aussi les difficultés de l’Initiation. Un Frère avait dit une fois que le Franc-maçon était quelqu’un qui boitait, qui voyait autrement le monde parce qu’il était « anormal ». Peut-être que cette faiblesse, que le fait de ne pas être né dans le camp des « vainqueurs » nous rend aptes, femmes comme hommes au travail initiatique.

Mais il est aussi possible que le changement de paradigme révèle l’inaptitude de certains à l’Initiation, comme certains se croyant encore fondés à « inviter à dîner » le sourire en coin les femmes qui leur demandent professionnellement des comptes sur la gestion de certaines crisesi. La Franc-maçonnerie dans sa forme actuelle étant un fait social concernant plutôt les classes moyennes supérieures, bourgeoises et aisées, peut-être devrons-nous nous poser la question du milieu social dans lequel nous recrutons.

Quoi qu’il en soit, restons vivants.

J’ai dit.

ihttps://www.franceinter.fr/emissions/pas-son-genre/pas-son-genre-24-septembre-2020

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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