mer 23 juin 2021 - 20:06

De l’esprit des lois en 2020

Je comptais prendre des vacances, mais les Mauvais Compagnons n’en ont pas pris, eux. Je ne pourrai donc pas profiter de la trève estivale en confiance et en sérénité. La situation est grave, vraiment grave, et des choses doivent être mises au point. Avant d’aller plus loin, je crois important de faire un rappel sur l’histoire des institutions de notre beau pays.

Mais avant, un petit avertissement pour les âmes sensibles : ce billet va contenir des éléments politiques, parfaitement assumés. Si ça ne vous plaît pas, je vous invite à passer votre chemin et à ne pas me mettre de commentaires me reprochant que c’est trop politique pour vous. Vous aurez été prévenus.

Revenons à nos moutons. En 1789, le régime absolutiste est renversé pour être remplacé par un régime constitutionnel. La Constitution est elle-même basée sur les travaux de notre Frère Montesquieu, qui voyait la stabilité et la prospérité d’un régime politique basées sur la séparation nette des pouvoirs : un pouvoir législatif pour rédiger les lois, un pouvoir exécutif pour les faire appliquer et un pouvoir judiciaire pour sanctionner les écarts. Le pouvoir législatif est composé des élus du peuple (bon à l’époque, c’était plutôt la bourgeoisie, mais ne pinaillons pas), le pouvoir exécutif est composé des fonctionnaires des administrations diverses, qui produisent des normes et les font respecter en rapport avec la loi. Enfin, le pouvoir judiciaire est composé de l’institution judiciaire (police et tribunaux entre autres).

Une démocratie en bonne santé nécessite que ces trois pouvoirs soient strictement indépendants, et explique pourquoi il est très mal vu que le Parquet ait des connexions douteuses avec le pouvoir politique… De la même manière, un élu ne doit pas instrumentaliser l’administration pour son seul profit. C’est un délit, passible de prison (sauf dans certaines zones de non-droit ou territoires perdus de la République tels que les Hauts de Seine).

Notons également que les travaux de notre Frère Montesquieu recoupent les idées développées dans les écrits de Polybe, cet homme de lettres romain, qui avait décrit les 3 régimes possibles : monarchie, aristocratie, démocratie et leurs 3 déviances : autocratie, oligarchie et ochlocratie, et de Lycurgue, législateur grec, auteur de la constitution de Sparte.

Donc petit rappel d’instruction civique (cette matière oubliée que peu d’entre nous connaissent) : dans une démocratie, la loi est écrite par le Parlement. Elle peut être proposée par le gouvernement, mais doit être votée par les représentants du peuple, sauf dans des cas particulier, comme une guerre. On pourra alors trouver abusif l’utilisation d’articles constitutionnels à utiliser en temps de guerre pour faire passer rapidement disons, une réforme du code du travail ou une réforme des retraites dont personne ne veut, mais c’est une autre histoire. Enfin, Montesquieu avait remarqué que tout homme doté du pouvoir risquait d’en abuser. Il avait donc réfléchi à organiser pour chaque pouvoir un contre-pouvoir pour limiter les abus.

J’en viens maintenant à l’objet de mon ire. A l’occasion d’une visite en Haute-Marne, un homme, ministre de l’Intérieuri a déclaré que « c’est la police de la République, la gendarmerie, les forces légitimes d’intervention des forces de l’ordre qui font la loi dans notre pays ». Certes, il y a un contexte : l’arrestation de ressortissants prêts à en découdre dans une histoire de guerre de clans etc. Mais ces mots sont graves, très graves. Ils témoignent de l’ignorance de ceux qui nous dirigent. Ce n’est pas à l’administration ou à la police de « faire la loi », c’est bien au Parlement et à personne d’autre, à moins qu’on ne soit dans un état policier ou totalitaire. Le rôle de l’exécutif est d’appliquer, de respecter et de faire respecter la loi. J’ai du mal à admettre que nos dirigeants ne sachent pas faire cette distinction fondamentale. Pour l’exemplarité des dirigeants, mention peut mieux faire.

Il semblerait que dans les instituts d’études politiques, on ait non seulement oublié les fondamentaux comme Montesquieu, mais aussi négligé les travaux de philosophes contemporains comme Hannah Arendt. Petit rappel, doncii : Hannah Arendt définit le totalitarisme comme le maintien à tout prix de la cohérence d’un ordre du monde mensonger, et l’état totalitaire comme un Etat orienté vers le soutien du régime, dans lequel le pouvoir est aux mains de la police secrète. Affirmer que « la police (…) [fait] la loi » est donc une grave erreur traduisant une large méconnaissance des institutions, ou bien l’aveu que nous avons basculé vers un état totalitaire et que le gouvernement s’est fait déborder par son administration, ce qui n’augurerait rien de bon… Peut-être que je m’angoisse pour rien, nous n’en sommes bien évidemment pas encore là, mais des choses doivent nous alerter : le Parlement n’est plus qu’une chambre d’enregistrement inféodée à l’exécutif (et je ne parle pas de l’Europe, mais bien de notre beau pays), la justice voit ses moyens et ses compétences toujours diminués, j’en veux pour preuve les dispositions d’exception de l’état d’urgence entrées dans le droit commun ou encore les aménagements des tribunaux, et les règlements de moins en moins favorables aux justiciables.

Notre exécutif veut se débarrasser de ses contre-pouvoirs et « prendre le lead » pour notre bien, visiblement.

Mais alors, me direz-vous, que peut la Franc-maçonnerie face à ces dérives que nous observons ? La réponse est : absolument rien. En fait, la Franc-maçonnerie n’est plus un sujet politique et ne pourra pas grand-chose. Qui plus est, la Franc-maçonnerie est plurielle, et donc divisée en différentes fédérations ou obédiences. Il n’y a donc pas à proprement parler de bloc compact. Par contre, les Francs-maçons peuvent individuellement agir : décoder et alerter sur les dérives et les abus du pouvoir, informer, dialoguer. Les Rites maçonniques et les travaux symboliques agissent sur nous comme éveilleurs de conscience et peuvent nous donner une certaine lucidité.

Pour ceux qui estiment que nous n’avons pas à faire de politique, je tiens à leur rappeler que la Franc-maçonnerie a pour but d’améliorer l’Homme et la Société. Or, selon ma vieille amie Hannah Arendt, si nous voulons agir, il nous faut être politiques et nous impliquer, chacun à notre manière, dans la vie de la Cité et ainsi porter au dehors l’oeuvre commencée au dedans. Peut-être que de cette manière, on se débarrassera de la clique d’ignorants, de fanatiques et d’ambitieux qui prétendent nous diriger.

Vigilance et persévérance.

J’ai dit.

ihttps://www.francetvinfo.fr/politique/gerald-darmanin/aucune-communaute-sur-le-sol-de-la-republique-ne-fait-sa-loi-declare-gerald-darmanin-a-saint-dizier-sur-fond-de-tensions-avec-la-communaute-tchetchene_4076599.html

iiHannah Arendt, la nature du totalitarisme, Petite bibliothèque Payot, 2018

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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