sam 19 juin 2021 - 11:06

Du stress du SRAS

J’aurais dû être en loge hier soir, mais à l’opéra. Sauf que, en raison de cette épidémie due à un virus, la représentation a été annulée. Des mois d’attente pour ça, quelle déception. Déjà que des salons divers et variés ont été aussi annulés, par mesure de sé-cu-ri-té et de pré-cau-ti-on ! Donc, on ne fait plus rien.

Cette mésaventure m’a fait lire La Peste de Camus, ce magnifique roman sur la bêtise humaine. Et j’ai réalisé quelque chose : la société des morts a pris le pas sur la société des vivantsi. Nous vivons tellement dans le contrôle, nous avons tellement besoin de certitudes dans ce monde que nous avons rendu hypercomplexe que nous avons oublié que la vie est inattendue, et que rien, jamais rien ne se passe comme prévu. Nos structures mentales nous incitent à croire que demain sera comme aujourd’hui, ce qui est le cas 99 % du temps. Et puis, il y a des petits aléas. Ce peut être une rencontre, bonne ou mauvaise, une situation qui nous amène à des choix qui bouleverseront la suite des événements ou pas. Bref, il y a trop d’aléas, trop de variables à prendre en compte pour nos petites existences. Comme le chantait le poète, Vivre, c’est risquer de mourir (…)Celui qui ne risque rien ne fait rien, n’a rien et n’est rien !

A propos de risque, j’ai relu récemment un autre ouvrage, moins poétique mais très enrichissant : Métaphysique du tsunami de Jean-Pierre Dupuy, ingénieur et philosophe, créateur du catastrophisme éclairé. Si je devais résumer en quelques lignes, je dirais que le catastrophisme consiste à partir du principe que la catastrophe aura lieu et à la prendre en compte dans la conception de n’importe quel projet, pour qu’elle n’ait pas d’effet si tant est qu’elle ait lieu. Le contraire d’une prophétie auto-réalisatrice, en fait. En très gros, par catastrophe, on entend, du point de vue de l’autorité décisionnaire tout événement occasionnant un trop grand nombre de morts par unité de temps sur une petite superficie. Ainsi, on parle de catastrophe aérienne lors d’un crash d’avion qui occasionne la mort de centaines de personnes en quelques secondes. La catastrophe entraîne nécessairement une réponse immédiate et urgente, ce qui est normal.
Dans ce cadre, la violence routière, qui occasionne un mort par heure chaque année en France n’est pas une catastrophe pour l’autorité décisionnaire. Je ne suis pas sûr que les proches de victimes de chauffards ne l’entendent de cette oreille…

Nos dirigeants ont choisi la voie qu’ils estiment être celle de la prudence. Une très belle vertu que la prudence, qui s’associe avec la tempérance, le courage et la justice. Quatre vertus cardinales vers lesquelles nous autres, Francs-maçons voulons tendre. Une boussole à chaque instant de nos vies.
Sauf que fermer des salons, des manifestations etc. n’est pas de la prudence, mais bien de la peur. Peur d’un risque de contamination (réel, certes), peur de la maladie comme au temps de la Grande Peste, peur d’un procès au tribunal administratif et d’un jugement qui mette en cause les décisions publiques… Bonne idée, empêchons tout le monde de vivre, fermons tout au nom de cette peur. Ne bougeons plus. Sauf qu’en psychanalyse, cela porte un nom : la pulsion de mort. Si j’étais mauvaise langue, je dirais que nos décisionnaires sont morts de peur !

J’en entends certains me rétorquer que non, ce n’est pas la pulsion de mort, mais que c’est le sacro-saint « principe de précaution » écrit dans la non moins sacro-sainte Constitution. Certes, mais qu’est-ce que le principe de précaution, en réalité ? Ce principe se résumerait (très grossièrement) à dire qu’on ne fait rien tant qu’on ne sait pas.
Plus sérieusement, à la base, ce principe consiste à prendre les décisions allant dans le sens de la prudence et de l’intérêt général, sous réserve qu’elles soient scientifiquement étayées. La bonne application du principe de précaution suppose par conséquent un effort de recherche continu et soutenu. Il est très malheureux que ce ne soit pas le cas en France, où les chercheurs en sont à jouer au loto pour espérer financer leurs travaux que l’Agence Nationale de la Recherche ou l’État ne peuvent (ou ne veulent) pas soutenir, quand ils ne rentrent pas en compétition ou en coopétition
A propos de recherche, un effort ponctuel au début des années 2000 avait été engagé pour la recherche contre les coronavirus, à l’occasion de l’épidémie de SRAS. Dommage que les politiques et les crises aient interrompu ces travauxii, non ? Au fond, et si la vraie application du principe de précaution consistait à investir dans la recherche, toute la recherche plutôt que faire fermer des manifestations ? Evidemment, ça a un coût, incompatible avec les paradigmes de profit immédiat et le principe d’austérité au nom des déficits publics. Il est dommage que personne n’ait encore eu le courage politique d’opposer le principe de précaution aux différentes politiques dont nous subissons les effets depuis 18 ans…

Le moindre petit imprévu nous force donc à tout arrêter, par précaution, mais sans un réel appui scientifique. Pauvre Camus. Il doit bien se retourner dans sa tombe : la société des morts a bien pris le pas sur la société des vivants…

J’ai dit.

iC’est dans le roman !

iiLire la déclaration de Bruno Canard relayée par les Economistes Atterrés.

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Josselin Morand
Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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