mer 23 juin 2021 - 23:06

Gloire au Travail? Mon oeil! 1607.

J’étais en Loge hier soir et j’ai planché, sur un thème qui me tient particulièrement à cœur, le travail. Rassurez-vous, je ne vais pas vous en divulguer le contenu, une partie de celui-ci est déjà lisible dans mes bafouilles hebdomadaires. Toutefois, il y a un aspect que je n’ai pas eu le temps d’aborder, c’est le temps du travail comme monnaie d’échange. Bon, on sait depuis Taylor et l’organisation scientifique du travail que « time is money » (et que M. Taylor est richei), qu’il ne faut pas forcément prendre cette expression au pied de la lettre. L’idée de Taylor est de limiter les pertes de temps pour dégager plus de profits.

En fait, avant d’aller plus loin, il me paraît essentiel de donner une définition du travail. En physique, un travail est l’énergie nécessaire pour transformer un système d’un état dit initial à un état dit final. Comme toute variation d’énergie, le travail est mesuré en joules. Le problème est qu’il est physiquement très difficile de mesurer une variation de joules. On peut toutefois déduire une estimation par des mesures de phénomènes tels que des variations de températures, de courant électrique, etc. Si l’on veut appliquer la notion de joule au travail humain, il est physiquement impossible de mesurer ou d’estimer la quantité d’énergie investie, dans la mesure où il n’existe pas de phénomène équivalent à une variation du nombre de joules. Autrement dit, si tracer un plan, traduire un document, transporter une charge, conduire un véhicule, surveiller des enfants, préparer un repas etc. représentent bien une dépense d’énergie, il est impossible d’évaluer cette dépense. D’où l’importance de la définition d’objectifs atteignables qui permettent de définir un équivalent à la dépense physique d’énergie ou plutôt à la peine.

La société industrielle a vu l’avènement du travail ouvrier à la mine, l’usine, la manufacture, etc. Pour obtenir le résultat voulu, il est nécessaire d’engager de l’énergie et donc du travail humain. Par un mécanisme très complexe, incluant impératifs techniques, idéologie religieuse, contexte économique etc., l’ouvrier en est venu à vendre sa force de travail à son employeur. Je ne reviendrai pas sur l’histoire des luttes sociales en Europe, d’autres l’auront fait mieux que moi. Toutefois, je vous propose de garder l’idée du temps du travail. Une journée de travail vaut 7 heures de travail et la loi prévoit qu’un salarié à temps plein doit travailler 1607 heures par an en France. C’est là que ça devient intéressant. Nous disposons donc d’un étalon-temps : 7h de temps de travail quotidien, 35 heures de travail hebdomadaires et 1607 heures de travail annuelles. Ceci s’appelle un indicateur de ressources humaines.

En théorie, selon les accords professionnels, la profession, la pénibilité du travail, des équivalences ont été adoptées. Ainsi, un enseignant certifié devra assurer 18h de cours devant ses élèves. On considère qu’une heure de cours représente une heure de travail « ordinaire », sans compter les réunions interminables, les corrections de copies ou les préparations de cours. Et je suis bien placé pour affirmer que l’ensemble de tout cela représente pour la grande majorité plus de 1607 heures annuelles. De même, dans d’autres professions ou corps de métier, l‘énergie dépensée par heure de travail effectué doit valoir plusieurs heures de travail de bureau ordinaire. Je pense ainsi aux personnels d’entretien, personnels infirmiers etc.

Pour simplifier, disons qu’on peut appliquer à l’heure de travail un coefficient de pénibilité. Car contrairement à ce que certains cols blancs affirment, le travail est pénible. Curer un égout est pénible et difficile. Nettoyer une ville est pénible, difficile et parfois dangereux. Enseigner dans les conditions actuelles est pénible aussi. Je ne parle même pas de la nouvelle classe du prolétariat numérique : les livreurs divers, les modérateurs de réseaux sociaux ou les « travailleurs du clic »… Classe qui ne bénéficie de rien du tout. Toujours est-il que ramené à l’année et à la personne, on doit arriver à 1607 heures de travail par an et par employé. A ce propos, la Cour des Comptes a épinglé des collectivités territoriales et des établissements publics au motif qu’ils n’étaient pas forcément à ce résultat global et leur enjoint de se mettre en conformité. C’est peut-être un problème, cette vision globale d’un système, ramené à une moyenne mathématique, pour maintenir un indicateur à la bonne valeur. Mais c’est une autre histoire. Celle de la souffrance au travail que masque la froide réalité des chiffres.

Il existe un dispositif humainement très généreux, mais scientifiquement très dangereux : le don de jour de congés. Certaines entreprises et collectivités ont mis en place un système de don de jour non pris de manière à constituer une réserve pour des employés ou agents qui auraient à s’absenter pour veiller un parent ou enfant en longue maladie. Autrement dit, supposons qu’un salarié travaillant dans un bureau donne 3 jours de congés et qu’un salarié travaillant sur le terrain bénéficie de ces 3 jours. Pour le gestionnaire d’équipe de terrain, l’absence de l’agent, aussi régulière soit-elle, posera un problème d’organisation. Mais aux yeux de la loi (et de la Cour des Comptes), dans la mesure où on en sera à ce nombre magique de 1607 heures par semaine, tout ira bien. En fait, tout noble et éthique qu’il soit, ce système induit une confusion entre temps de présence au poste de travail et temps de travail effectif. Et cette confusion peut amener à des contresens, comme par exemple le fait d’exiger que les enseignants travaillent 35 heures par semaine. Ou bien créer des jobs inutiles ou des bullshit jobs qui n’apporteront rien que de la tristesse. Ou encore faire occuper des postes qui n’ont pour autre but que de donner une occupation…

Cette confusion peut engendrer une perversion (ou une pathologie) : être présent à son poste de travail, mais faire tout à fait autre chose, voire rien du tout. C’est une forme de présentéismeii. Au delà de tout cela, je pense qu’il est vraiment temps de s’interroger sur la durée du temps d’emploi. A en juger par la profusion de jobs inutiles, alors que d’autres corps de métiers ont besoin de personnel, ne serait-il pas important de convoquer des états généraux de l’emploi et peut-être de faire comme dans les pays scandinaves, si exemplaires qu’on copie leur système : réduire le temps légal du travail, pour plus d’efficacité mais aussi pour plus d’émancipation.

De manière similaire, quand on est en Loge, on peut être présent, et actif, autrement dit participer aux travaux. Ou bien, juste être en Loge et faire du présentéisme, ce qui est plus triste.

Gloire au travail ? Mon œil !

J’ai dit.

i Blague à assimiler.

iiLe vrai présentéisme consiste plutôt à venir à son poste alors qu’on est en arrêt maladie.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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