mer 23 juin 2021 - 22:06

Francs-maçons ? Mais à quoi servons-nous donc ?

 

J’étais en loge hier soir, et après avoir entendu une planche symbolique très abstraite, je repensais à une question posée par une amie profane, question à laquelle j’étais bien en peine de répondre : « mais à quoi servez-vous, les Francs-maçons ? ». Et c’est une très bonne question : à quoi servons-nous ? Outre des travaux très personnels et illisibles aux profanes, que pouvons-nous apporter à la société ? Question qui m’a séché, soit dit en passant. Mais à laquelle j’ai pu trouver une réponse dans une bibliothèque oubliée.

Il est d’usage de faire remonter la fondation de la Franc-maçonnerie obédientielle à 1717 à Londres, lors de cette réunion de Loges dans l’arrière-salle d’une auberge, The Goose and the Grill, épisode qui aurait vu selon les historiens la création d’un fonds mutualisé d’entraide entre quatre loges. L’origine de la véritable maçonnerie spéculative, que nous pratiquons aujourd’hui encore est plus diffuse et remonterait à la Renaissance. Je laisse les historiens à leur querelles et disputations sur cette question ô combien épineuse.

L’histoire de la Franc-maçonnerie en France est riche, mais aussi complexe. Dans les pays anglo-saxons, la Franc-maçonnerie est un club-service, une organisation de bienfaisance impliquée dans la santé et les actions caritatives, à l’instar du Lions Club ou du Rotary. En France, la Franc-maçonnerie est indissociable du pouvoir politiquei, puisqu’au temps des Lumières, les grands intellectuels fréquentaient eux-mêmes les Colonnes : Montesquieu, d’Holbach, Condorcet, d’Alembert…
Du temps de la IIIe République, les politiciens du parti majoritaire, le Parti Radical, étaient eux-mêmes Francs-maçonsii et grand nombre d’idées développées en Loge se sont vues mises en application dans le monde profane. Il a fallu du courage à ces politiciens pour les porter et les faire accepter. Notre utilité a permis d’améliorer la société, et peut-être même l’homme !

A propos des Lumières, la Franc-maçonnerie s’est vue accusée d’avoir fomenté la Révolution Française, à cause d’une fake news dont les effets perdurent aujourd’hui : le délirant Mémoire pour servir l’histoire du jacobinisme du jésuite Augustin Barruel. On notera qu’aujourd’hui encore, la presse à sensation nous octroie un pouvoir à faire rêver ! J’aimerais bien avoir autant de pouvoir ou d’influence que ce qu’on peut lire dans la presse déchaînée. Néanmoins, si nous n’avons pas de réelle possibilité de disposer d’un réseauiii d’influence, à quoi servons-nous donc ?

Au-delà de ces considérations me vient une autre question : à quoi sert d’avoir une utilité ? Est-ce que toutes nos actions doivent être orientées ou intéressées ? Ne peut-on pas faire les choses sans réel but, pour le plaisir de les faire et la beauté de l’action ?

En faisant du tri dans les archives de ma famille, je suis tombé sur un compte-rendu de Convent de la Grande Loge de France. Un document très intéressant, où un ensemble de Frères proposaient la création d’une zone d’échanges commerciaux et intellectuels entre la France et son voisin d’outre-Rhin. Il y était décrit les conditions d’un marché commun entre les deux pays, d’échanges culturels et d’étudiants, l’utilisation d’une langue commune pour les documents officiels et techniques, en l’occurrence, l’espéranto. On y proposait aussi de mettre en commun les ressources stratégiques, et d’œuvrer à la paix. En fait, c’était Erasmus et la Communauté Economique Européenne avant l’heure. On y invitait aussi à renoncer à l’Alsace et la Lorraine, condition importante pour construire l’union de deux peuples.
Ce document très émouvant datait d’avril 1914. La suite nous est connue. « Nous autres, civilisations, savons que nous sommes mortelles » chantait Paul Valery. Rétrospectivement, on peut dire que nous avions eu raison trop tôt. Mais peut-être que nos belles idées de 1914 ont servi à la création de ce que l’Europe a de meilleur, le rapprochement des peuples ?

Si je voulais répondre à mon amie, je lui dirais que nous servons parfois d’espace d’échanges d’idées pour le futur, ou encore de laboratoire prospectifs. Mais à l’heure actuelle, nous n’avons plus guère d’utilité en tant que fonction, en tout cas guère plus qu’un club de sport, un club d’échecs ou club de réflextion.
Nous sommes surtout des sociétés de pensée, et nos Loges ont permis à de grands penseurs d’apparaître et d’exprimer leur potentiel : Léon Bourgeois et le solidarisme, Raspail et la santé, Jules Ferry, qu’on ne présente plus, Arthur Grousier, rédacteur du premier Code du Travail, et plus proche de nous, Pierre Simon et la loi Neuwirth (le droit à l’IVG, sans cesse remis en cause par les intégrismes de tout poil). Dans le fond, le travail maçonnique, sous réserve qu’il soit fait sérieusement, a la même utilité que la pratique de n’importe quelle autre discipline, telle que la gymnastique, la danse, ou les arts martiaux : faire de nous des hommesiv libres et éclairés, tout simplement.

J’ai dit.

i Aux Etats-Unis aussi, les pères fondateurs étant eux-mêmes Francs-maçons et on retrouve un certain nombre d’éléments symboliques dans les éléments de la nation… Mais c’est une autre histoire !

ii Je vous recommande deux passionnants ouvrages sur la question, Les Aventuriers de la République de Jacques Ravenne et Laurent Kupferman et Ce que la France doit aux Francs-maçons de Laurent Kupferman et Emmanuel Pierrat.

iii D’expérience, les réseaux d’anciens élèves, de syndicats ou d’associations sont bien plus efficaces dans les milieux professionnels.

iv Au sens d’être humain, donc merci de ne pas m’accuser de tentative de phallocratie.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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