lun 27 septembre 2021 - 18:09

Sacré secret – Sacré secret !

« Mais pourquoi donc faites-vous tant de secrets en Franc-maçonnerie ? », me demande le candidat.

Je souris. Maintes et maintes fois posée, sa question m’amuse :

– Vaste sujet que celui du secret ! D’autant plus difficile à aborder qu’il se présente toujours de manière ambivalente.

– Je ne comprends pas.

– Par construction, la nature du secret est paradoxale. Elle présente de nombreuses ambivalences qui en compliquent l’approche.

– Ah, bon ? Lesquelles ?

– La première ambivalence, c’est celle de la parole et du silence : le secret que l’on transmet est aussi celui qui se tait. C’est parce qu’il est caché à certains qu’il peut être communiqué à d’autres. Il cèle ce qu’il recèle, il voile ce qu’il dévoile.

La deuxième ambivalence, c’est celle de l’intérieur et de l’extérieur : le secret est lié au sacré, car il sacralise son contenu en donnant de l’importance à quelque chose que des personnes sont seules à posséder et que d’autres voudraient connaître – justement parce qu’ils ne la possèdent pas -. De ce fait, il divise la population en deux groupes : celui qui est dedans et celui qui est dehors, celui qui communie dans le secret et celui qui en est exclu, celui qu’il consacre et celui qu’il rejette. Il isole dans le partage. Ainsi parle-t-on de rites, de mots, de signes et d’attouchements secrets connus des seuls initiés, auxquels les profanes n’accèdent pas. Pour les protéger, ils se réunissent dans un lieu – tenu secret, lui aussi – : chez nous, c’est le temple. Si le secret et le sacré interagissent, le premier préserve ce que le second révère.

La troisième ambivalence, c’est celle du savoir et de l’ignorance : il n’y a pas de secret qui ne sécrète. Pour être, le secret qui protège ce qu’il sacralise doit aussi un peu le découvrir. Que serait un secret auquel personne ne s’intéresserait ? Ignoré, il cesse d’exister. Bien sûr, le secret a sa défense ; il est bien gardé, caché (sous le silence) et cacheté (sous son sceau)… Mais il peut tout de même être filtré, percé ou entrevu. Le voile qui habille la chair en dévoile tout le mystère. C’est à l’appât que mord le poisson. Le désir du secret est beaucoup plus fort que les secrets désirs qu’il recouvre. Et toute l’ambiguïté est là : faire voir sans montrer, sous-entendre sans dire, instiller l’envie de connaître sans révéler la connaissance. Divulguer, c’est trahir. Le maçon entrebâille la porte sans l’ouvrir ; il ne recrute pas, il coopte. Oui, le secret sécrète ce qu’il enferme, mais… pas plus ! Voilà pourquoi l’initié est “celui qui sait”… et toi tu ne sais pas ! » achevais-je.

Je gloussais de plaisir en lui décochant une œillade complice.

Mais le candidat n’aimait pas que l’on se moquât de lui. Il répliqua sur le champ :

« Et les valeurs humaines, dans tout ça, que deviennent-elles ? ».

Je ris de plus belle.

– Eh bien, on y vient ! Quatrième ambivalence, celle de l’individu et du groupe : le petit jardin secret que chacun resserre côtoie les grandes serres cultivées en commun. A côté des riches moissons collectives poussent les belles pensées personnelles ; ce que l’on ne dit pas, le trésor que l’on conserve en soi, l’être face au paraître. C’est le secret des secrets, celui qui porte les valeurs, qui donne un sens à sa vie, qui l’oriente, la finalise. C’est le tréfonds secret, le secret de vérité caché tout au fonds du puits, que l’on puise en soi. La source où l’on s’abreuve. Ainsi le secret donne-t-il du sens aux vérités des hommes, parce qu’il sacralise leurs valeurs. Le secret maçonnique est peut-être là : dans ces secrets personnels qu’échangent collectivement des individus qui s’associent parce qu’ils se font confiance, et qui se font confiance parce qu’ils se déclarent frères de cœur et d’esprit.

– En définitive, quel est votre secret ?

Je souris, la tête penchée et le regard de côté :

« Je me retrancherai derrière Guénon pour te répondre, car il en parle mieux que je ne saurais le faire : “Au fond” – dit-il -, “le véritable secret, et d’ailleurs le seul qui ne puisse jamais être trahi d’aucune façon, réside uniquement dans l’inexprimable, qui est par là même incommunicable, et il y a nécessairement une part d’inexprimable dans toute vérité d’ordre transcendant ; c’est en cela que réside essentiellement, en réalité, la signification profonde du secret initiatique”. Voilà pourquoi je ne t’en dirai pas plus. Non pas parce que je ne le veux pas ; mais peut-être parce que je ne le peux pas ; et peut-être aussi, après tout… parce qu’il n’y a rien à en dire !

Pierre PELLE LE CROISA, le 24-4-2015

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1 COMMENTAIRE

  1. Très belle démonstration et en plus pleine d’humour !

    Ne pourrait-on pas rajouter une autre fonction du secret, que certains considèrent comme la fonction princeps : le secret par essence justifie l’initiation ; celle-ci , si on la réduit à l’essentiel, n’est-elle pas en fait que la transmission d’un secret ?

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