Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?

Jean Guillaume Gyr, connu aussi sous la forme allemande Johann Wilhelm Gyr et souvent désigné comme « l’abbé Gyr », est un prêtre du diocèse de Liège, traducteur et essayiste antimaçonnique actif au milieu du XIXe siècle. Il a joué un rôle de passeur en traduisant en français, en 1854, l’ouvrage de l’Allemand Eduard Emil Eckert sur la franc-maçonnerie, puis en publiant en 1859 La Franc-Maçonnerie en elle-même et dans ses rapports avec les autres sociétés secrètes de l’Europe. Sa biographie reste mal connue.
Un prêtre liégeois mal documenté
De Jean Guillaume Gyr, on connaît surtout les livres. Les travaux spécialisés le présentent comme un prêtre du diocèse de Liège, auteur également d’une Science de la religion. Ses dates de naissance et de décès, sa formation et sa carrière ecclésiastique ne sont pas établies par les sources accessibles consultées ; il convient donc de s’abstenir de toute précision non vérifiée.
Son contexte, en revanche, est clair. La Belgique des années 1850 est le théâtre d’un affrontement vif entre catholiques et libéraux, et les loges y sont étroitement associées au camp libéral. L’épiscopat belge avait pris position contre l’appartenance maçonnique dès la fin des années 1830. Un prêtre liégeois qui écrit contre la franc-maçonnerie intervient donc dans une controverse à la fois religieuse et politique.
Le passeur d’Eckert
Le premier geste notable de Gyr est une traduction. En 1854, il fait passer en français l’ouvrage de l’essayiste saxon et protestant Eduard Emil Eckert, publié à Dresde en 1852 et rendu sous le titre La Franc-maçonnerie dans sa véritable signification, ou son organisation, son but, son histoire. L’historien Jacob Katz voit dans ce livre l’un des premiers lieux où se nouent, dans un même soupçon, l’hostilité envers les Juifs et envers les francs-maçons.
Le détail est significatif : un texte protestant allemand, traduit par un prêtre catholique belge, nourrit ensuite des lecteurs français. L’antimaçonnisme du XIXe siècle circule par-dessus les frontières confessionnelles et linguistiques, chacun puisant dans l’arsenal de l’autre.
Le livre de 1859
En 1859, Gyr publie sa propre synthèse, imprimée à Liège chez J.-G. Lardinois et diffusée à Paris par la librairie Lethielleux. Son titre complet précise l’ambition : étudier la franc-maçonnerie « en elle-même » et dans ses rapports avec les autres sociétés secrètes d’Europe, « notamment avec la Carbonarie italienne ». L’ouvrage, de plus de quatre cents pages, soutient notamment que la maçonnerie aurait conspiré pour faire éclater la Révolution française, thèse héritée de l’abbé Barruel.
La date n’est pas anodine. C’est l’année de la guerre d’Italie et celle où Crétineau-Joly publie les papiers prétendus de la Haute Vente. Le rapprochement entre loges et carbonari, au moment où le pouvoir temporel du pape est menacé, sert à présenter l’unification italienne comme l’œuvre d’une conjuration plutôt que comme un mouvement politique national.
Une diffusion européenne
Le livre de Gyr a voyagé. Des exemplaires en sont conservés dans de grandes bibliothèques européennes, dont la Bibliothèque d’État de Bavière, qui l’a numérisé, et des passages en circulent encore aujourd’hui sous forme de citations sur des sites de recueils. Ce destin illustre un phénomène plus large : des auteurs de second plan, aujourd’hui oubliés, ont servi de relais entre les grandes matrices de l’antimaçonnisme et les publicistes de la fin du siècle.
L’historien doit toutefois rester prudent sur l’influence exacte de Gyr. Faute d’étude dédiée accessible, il est difficile de mesurer son lectorat ou d’identifier avec certitude les auteurs qui l’ont repris. Sa place est donc moins celle d’un inventeur que d’un traducteur et compilateur, dont l’intérêt tient à ce qu’il révèle des circuits transnationaux du soupçon.
Jean Guillaume Gyr appartient à ces figures de l’ombre sans lesquelles les grandes thèses antimaçonniques n’auraient pas circulé. Traducteur d’Eckert, compilateur des accusations contre loges et carbonari, il montre comment un prêtre de province pouvait relier Dresde, Liège et Paris. L’antimaçonnisme s’est construit aussi par traductions successives, chacune ajoutant sa couche de certitude à un soupçon jamais démontré.
Voir aussi : Carbonarisme, Abbé Augustin Barruel, Maçonnerie et Révolution française, Complot judéo-maçonnique, Antimaçonnisme religieux, Catholicisme et franc-maçonnerie, Pape et franc-maçonnerie.

