Proverbes et sentences : « Je n’enseigne point, je raconte »

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Il existe des phrases qui semblent faites pour être gravées au frontispice d’une bibliothèque, puis aussitôt oubliées par ceux qui les citent. Celle de Montaigne en fait partie. Elle figure dans les Essais, et elle résume admirablement la manière dont Montaigne entendait parler des hommes : non pas du haut d’une chaire, mais depuis le banc de l’expérience. Il ne prétend pas détenir la vérité ; il décrit ce qu’il voit, ce qu’il ressent, ce qu’il traverse. Et voilà précisément pourquoi cette sentence tombe à point nommé, en une époque où les belles théories commencent sérieusement à trembler sur leurs colonnes.

Quand les théories perdent leur monopole

Pendant des siècles, le savoir a ressemblé à une cathédrale. On y entrait par la porte des maîtres, on y montait par les degrés de l’autorité, et l’on y recevait des vérités présentées comme définitives. Il y avait ceux qui savaient, ceux qui enseignaient, et ceux qui devaient écouter.

Cette architecture est aujourd’hui secouée. Non

pas parce que le savoir aurait soudain perdu toute valeur, mais parce que les outils d’intelligence artificielle produisent, vérifient, croisent et mettent en mouvement des connaissances à une vitesse que nos anciennes pédagogies ne soupçonnaient même pas. L’exemple le plus frappant vient des mathématiques, discipline réputée être le dernier bastion de la certitude humaine. Après la publication par OpenAI d’un vaste ensemble de manuscrits prétendant résoudre de nombreux problèmes encore ouverts, Hugo Duminil-Copin, médaillé Fields 2022, a déclaré avoir pleuré en découvrant l’ampleur du bouleversement. Il a parlé d’un « choc monumental » et estimé que sa discipline devrait désormais se réinventer.

On peut discuter de la portée exacte de ces résultats, de leur vérification, de leurs conséquences réelles pour la recherche. Mais on ne peut plus ignorer le symptôme : lorsque l’un des mathématiciens les plus brillants de sa génération évoque le « démantèlement » de son domaine, ce n’est plus une anecdote technologique. C’est un séisme épistémologique.

Les maçons ne sont pas à l’abri

Chez les maçons, l’émotion est moins spectaculaire. Personne n’a encore quitté la Loge en larmes parce qu’un algorithme aurait résolu le symbolisme du triangle ou produit une exégèse impeccable du Rite Écossais Rectifié. Mais il serait naïf de croire que nous sommes protégés. Tout corpus finit par être interrogé. Les rituels, les symboles, les commentaires, les traditions d’interprétation, les hiérarchies de savoir : tout cela sera un jour passé au crible d’outils capables de comparer des milliers de sources, de repérer les emprunts, les variations, les reconstructions tardives et les légendes pieusement transmises comme des certitudes.

Certains Frères découvriront alors que leur « Tradition » comporte davantage de couches historiques que de révélations intemporelles. D’autres verront leurs certitudes doctrinales vaciller sous l’effet d’une simple question bien posée. Et quelques-uns pleureront, non pas parce que la maçonnerie aura disparu, mais parce qu’une part de leur capital symbolique aura cessé d’être intouchable. Ce ne sera pas la fin de la maçonnerie. Ce sera peut-être sa purification.

L’expérience ne se télécharge pas

C’est ici que Montaigne redevient notre contemporain. Parce que si les théories peuvent être contestées, corrigées, remplacées ou produites en série par une machine, l’expérience, elle, conserve quelque chose d’irréductible.

  • Un ressenti ne se télécharge pas.
  • Un vécu ne se copie pas.
  • Un souvenir initiatique ne se délègue pas.

L’Apprenti qui franchit pour la première fois le seuil de la Loge ne reçoit pas seulement un discours. Il reçoit une impression. Le mot est exact : cela s’imprime. Cela passe par le corps, par l’obscurité, par le silence, par la voix, par l’attente, par la main posée sur l’épaule, par le bandeau, par le vertige d’être introduit dans un lieu dont on ne comprend pas encore les règles. Et c’est pourquoi, dans nos ateliers, personne ne commente les impressions d’initiation d’un Apprenti. Non par snobisme rituel, ni par goût du mystère gratuit. Mais parce que ces impressions lui appartiennent. Elles ne sont pas un savoir à corriger. Elles sont le matériau même de son travail. On peut expliquer un symbole. On ne peut pas vivre un symbole à la place de quelqu’un.

Raconter, c’est déjà transmettre

Montaigne ne dit pas : « Je n’enseigne point, je me tais. » Il dit : « Je raconte. »

Eddy Louvès pendant sa planche sur la spiritualité égyptienne
Eddy Louvès pendant sa planche sur la spiritualité égyptienne – Photo : Grande Loge de Misraïm

Le récit n’est pas l’ennemi du savoir. Il en est peut-être la forme la plus honnête. Celui qui raconte ne prétend pas imposer une conclusion ; il offre une expérience, un chemin, une matière à penser. Il laisse à l’autre la liberté d’en faire quelque chose. C’est exactement ce que devrait être une planche en Loge. Pas un exposé magistral destiné à prouver que l’Orateur a lu beaucoup de livres. Pas une démonstration savante destinée à écraser la salle sous le poids des références. Pas non plus une méditation vague sur la Lumière, prononcée avec suffisamment de gravité pour éviter qu’on demande ce qu’elle signifie. Une bonne planche raconte. Elle part d’une expérience, d’un doute, d’une rencontre, d’une lecture, d’un échec, d’une émotion. Puis elle propose. Elle ne ferme pas la question : elle l’ouvre.

Le savoir sans expérience est une bibliothèque fermée

L’IA peut aujourd’hui produire des démonstrations, des synthèses, des commentaires, des variantes rituelles et des planches d’un niveau technique redoutable. Elle pourra bientôt, sans doute, réciter tous les dictionnaires symboliques, comparer tous les rites et repérer toutes les incohérences d’un discours maçonnique.

Mais elle ne saura pas ce que c’est que d’avoir eu peur avant l’initiation. Elle ne saura pas ce que c’est que de reconnaître, des années plus tard, qu’un Frère qu’on jugeait insupportable nous a appris l’essentiel de la fraternité. Elle ne saura pas ce que c’est que de perdre un être cher et de retrouver, dans un symbole ancien, une parole qui ne guérit rien mais qui soutient. Le savoir peut être automatisé. L’expérience ne peut être que habitée.

Montaigne-Dumonstier

En pratique : le test de Montaigne

Avant de prendre la parole en Loge, on pourrait se poser trois questions simples :

  • Est-ce que je vais enseigner, c’est-à-dire placer les autres en position d’écoliers ?
  • Est-ce que je vais raconter, c’est-à-dire offrir une expérience dont ils pourront faire leur propre usage ?
  • Est-ce que je parle pour défendre un savoir que je crains de voir contester, ou pour partager un chemin que j’ai réellement parcouru ?
  • Si la réponse est la première, mieux vaut parfois se taire.
  • Si c’est la deuxième, la Loge a des chances d’entendre quelque chose d’utile.
  • Si c’est la troisième, alors oui, il y a peut-être une vraie planche à faire.

La seule chose qu’on ne pourra pas nous prendre

Les vérités théoriques d’hier seront sans doute revisitées. Les corpus seront interrogés. Les autorités seront bousculées. Les savoirs accumulés seront produits, vérifiés, contredits et remplacés à une vitesse vertigineuse.

Mais l’expérience demeure.

Et c’est peut-être là le dernier refuge du travail initiatique : non pas dans l’accumulation de connaissances, ni dans la récitation de formules, ni dans la possession jalouse d’un savoir que l’on croit éternel, mais dans la capacité à dire, simplement :

« Voici ce que j’ai vécu. Voici ce que cela a changé en moi. Je ne vous impose rien. Je vous le raconte. »

Car celui qui raconte ne prétend pas posséder la Vérité. Il propose simplement sa pierre. Et une pierre vécue vaut souvent mieux qu’un savoir parfaitement taillé, mais jamais habité.


Sources principales : Montaigne, Essais, II, 2 : « Je n’enseigne point, je raconte » ; déclarations de Hugo Duminil-Copin sur l’impact de l’IA en mathématiques.

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