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Le jugement est tombé le 14 octobre 2026, trois jours avant le Convent du 17 octobre. Saisie en référé par deux candidats à la tête de la Maison du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française, la Chambre de Justice de l’Obédience a infligé un blâme à l’Assistant Grand Maître en fonction de cette Maison et une admonestation fraternelle à son Député, candidat à sa succession, tout en refusant d’annuler cette candidature. 450.fm a pu consulter l’intégralité de l’ordonnance et les courriers adressés aux Loges qui sont à l’origine de l’affaire. Une décision en demi-teinte, qui laisse intacte la candidature contestée et pourrait bien, à la lumière de nos précédentes enquêtes, précipiter ce que beaucoup redoutent depuis des mois : une rupture entre les Frères écossais de l’Alliance et le Suprême Conseil pour la France.
DOSSIER SPÉCIAL — GRANDE LOGE DE L’ALLIANCE MAÇONNIQUE FRANÇAISE (3/3)
Un « imprimatur » qui a mis le feu aux poudres

Pour comprendre l’affaire, il faut revenir à une disposition peu connue du règlement particulier de la Maison du REAA, validé par le Conseil des Sages en 2023 : l’« imprimatur ». Quatre mois avant le Convent, l’Assistant Grand Maître (AGM) reçoit les candidatures à sa succession et les soumet au vote d’un « Grand Collège » composé des membres du Conseil du Rite, des officiers de la Maison et des Grands Experts Régionaux. La candidature arrivée en tête devient la candidature « officielle » de la Maison et se présente au Convent avec son imprimatur. Les candidatures libres restent possibles.
Trois candidatures ont été déposées et validées par le Conseil des Sages pour le mandat 2027-2029 : Jér∴ Bel∴ (AGM) avec Jea∴ Cai∴ (Député), Thi∴ Cam∴ avec Ber∴ Roq∴, et Bru∴ Pal∴ avec Jea∴ Mén∴. Le 5 septembre 2026, le Grand Collège réuni par l’AGM sortant, Jea∴ Uss∴, a donné son imprimatur au tandem Jér∴ Bel∴ – Jea∴ Cai∴. Jér∴ Bel∴ n’est autre que l’actuel Député de Jea∴ Uss∴ : c’est donc le candidat de la continuité de l’équipe en place qui a reçu la bénédiction officielle de la Maison.
Le problème n’est pas tant ce vote que ce qui a suivi. Le 9 septembre 2026, Jea∴ Uss∴ a adressé à toutes les Loges de la Maison une « Lettre à lire en loge » annonçant le résultat, présentant les candidats retenus comme ceux qui « semblent les plus aptes pour diriger notre Maison », et précisant que l’imprimatur « n’empêche pas les autres candidats de se présenter à votre suffrage ». Le 17 septembre, après une intervention du Conseil des Sages, un second courrier aux Loges défendait la procédure, en la comparant au Conseil des Vénérables qui, dans une Loge, propose aux Frères « la candidature la plus apte » au Vénéralat — tout en citant lui-même l’ordonnance 2026-09 du Conseil des Sages, selon laquelle « aucune communication liée à cette élection ne peut ni ne doit être effectuée, en utilisant les moyens de l’obédience ou tous autres, jusqu’à la proclamation des résultats au Congrès ».
Le même jour, le 17 septembre, Thi∴ Cam∴ et Ber∴ Roq∴ saisissaient la Chambre de Justice. Ils reprochaient à la direction de la Maison d’avoir mis l’autorité et les moyens de l’institution au service d’une candidature, rompu l’égalité entre les candidats, exercé des pressions sur les concurrents, et porté atteinte « à la sincérité et à la sérénité du processus électoral ». Ils demandaient que la liste Jér∴ Bel∴ – Jea∴ Cai∴ soit empêchée de se présenter.
Ce que dit le jugement
L’ordonnance n° 26-2026, rendue le 14 octobre 2026 par le président de la Chambre de Justice statuant seul en référé, après une audience contradictoire tenue le 10 octobre au siège de Clichy, est un texte nuancé, dont chaque camp pourra revendiquer une partie.
Sur la procédure d’imprimatur elle-même, la Chambre ne la condamne pas, faute de pouvoir le faire : elle figure dans un règlement validé par le Conseil des Sages. Mais elle ne cache pas ses réserves :
« Quelle que soit la défiance que l’on puisse montrer à l’égard de cette disposition qui introduit de fait une rupture d’égalité entre les candidats, la Chambre de Justice ne saurait remettre en cause sa force exécutoire. »
En revanche, la Chambre est sévère sur la manière dont le résultat a été communiqué. Le règlement prévoit que la candidature retenue « sera présentée au Convent avec l’imprimatur » ; il ne prévoit pas une diffusion à toutes les Loges en pleine période électorale. Pour la Chambre, cette « Lettre à lire en Loge » renforce « encore plus la rupture d’égalité entre les candidats », à l’image de la formule « les plus aptes pour diriger notre Maison ». La précision selon laquelle les autres candidats peuvent tout de même se présenter est jugée « aussi superfétatoire que malvenue ».
Le passage le plus dur vise une formule de l’AGM sortant :
« La Chambre de Justice ne peut cautionner la déclaration de l’Assistant-Grand Maître […] selon laquelle « influencer n’est pas contraindre », dans un contexte électoral où, comme l’ont confirmé les Défendeurs à l’audience, les candidats à l’élection sont méconnus de la plupart des Membres adhérents de la GL-AMF. Si aucune contrainte directe ne ressort de ce propos, il n’en demeure pas moins que ce sophisme constitue un manquement inacceptable à la Charte de Bonne Conduite électorale. »
La Chambre constate encore que « la sérénité du parcours électoral ainsi géré au sein de la Maison […] a été gravement remis[e] en cause », et que la diffusion de l’information, « non conforme et particulièrement dommageable, a ouvert une crise au sein de la Maison du Rite ». Elle relève enfin que Jér∴ Bel∴ a annoncé sa candidature dès les réunions des Grands Experts Régionaux des 19 et 21 mai 2026, soit bien avant l’ouverture de la période de communication électorale, fixée au 16 août.
Un échange de courriels versé au dossier retient aussi l’attention. L’AGM sortant y écrit à l’un des candidats concurrents : « Sachant que la position de Jérôme est que tous les candidats qui se présentent contre sa candidature légitime, ne feront plus partie de la Maison s’il gagne. » La Chambre, qui « ne juge qu’en droit », se refuse à qualifier ces termes. Les attestations produites par les plaignants, elles, ont été écartées pour un motif de forme : elles n’étaient pas accompagnées de la copie d’une pièce d’identité, comme l’exige le règlement de la Chambre.
Des sanctions réelles, une candidature intacte
Le dispositif tient en quatre lignes :

- un blâme pour Jea∴ Uss∴, AGM sortant de la Maison du REAA ;
- une admonestation fraternelle pour Jér∴ Bel∴, son Député et candidat à sa succession ;
- la relaxe de Jea∴ Cai∴, contre qui la Chambre n’a trouvé « la moindre allusion à une quelconque action contraire » aux règlements ;
- le rejet de la demande d’annulation de la candidature Jér∴ Bel∴ – Jea∴ Cai∴, avec exécution provisoire.
Autrement dit, le candidat adoubé par l’appareil de la Maison est sanctionné, mais il sera bien sur la ligne de départ demain. Un appel reste possible dans un délai de quinze jours, mais l’exécution provisoire rend la décision applicable immédiatement : rien n’empêchera le vote du 17 octobre. Pour la régularité du scrutin lui-même, la Chambre renvoie les parties vers le Conseil des Sages, qui, le 9 octobre, avait déjà indiqué qu’il n’entrait pas dans ses attributions de donner des instructions à la Chambre.
Selon nos informations, le tandem Jér∴ Bel∴ – Jea∴ Cai∴ reste favori, précisément grâce au poids de l’appareil qui l’a soutenu. Le scénario le plus probable pour samedi est donc celui-ci : un AGM élu après avoir été sanctionné par la juridiction interne de son Obédience pour sa manière de faire campagne, à la tête d’une Maison que la Chambre de Justice elle-même décrit comme en crise.
Pourquoi ce jugement peut faire exploser l’Alliance

Pris isolément, ce litige pourrait passer pour une querelle électorale comme en connaissent toutes les obédiences. Replacé dans le contexte que 450.fm documente depuis un mois, il prend une tout autre dimension.
Le REAA représente environ 70 % des effectifs de l’Alliance, soit près de 10 000 Frères sur quelque 14 200. Entre 4 000 et 4 500 d’entre eux relèvent aussi du Suprême Conseil pour la France (SCPLF), qui gouverne les hauts grades du Rite (du 4e au 33e degré) et qui laisse traditionnellement à l’Obédience l’administration des trois premiers. Comme nous l’avons rapporté le 23 septembre, plusieurs sources internes indiquent que le SCPLF aurait mis en demeure le Bureau National de mettre fin à des pratiques rituelles qu’il juge déviantes, sous peine de reprendre cette délégation.
Notre enquête du 24 septembre citait aussi une note stratégique interne, émanant de Frères proches du courant écossais traditionnel, qui reprochait à la direction actuelle de la Maison du REAA de s’opposer « depuis 6 ans à la Tradition » et de présenter le REAA comme un rite en trois degrés « qui se suffit à lui-même ». Cette note ne laissait au Suprême Conseil que deux options :
« Deux voies s’offrent donc à lui : la scission — une nouvelle organisation purement écossaise est créée en étroite relation avec le SCPLF [sur le modèle de la relation entre la GLDF et le SCDF] — ou la réforme de l’intérieur, dont l’élection est le premier étage de la fusée, avec un AGM qui travaillerait en étroite relation avec le SCPLF. »

C’est là que le jugement du 14 octobre change la donne. La « réforme de l’intérieur » supposait qu’une élection ouverte et équitable puisse porter à la tête de la Maison un AGM disposé à travailler avec le Suprême Conseil. Or le candidat favori est celui de la continuité de l’équipe que la note met en cause, et la Chambre de Justice vient de confirmer que sa désignation s’est faite dans des conditions qu’elle juge contraires à l’égalité entre candidats. Si Jér∴ Bel∴ l’emporte samedi, la voie de la réforme interne se referme, au moins pour trois ans. Il ne restera alors, selon la logique même de cette note, que la scission.
Et le courriel cité dans le jugement n’arrange rien. Si ceux qui se sont présentés contre la candidature officielle « ne feront plus partie de la Maison » en cas de victoire, l’élection de samedi ne produira pas une majorité et une opposition : elle produira des vainqueurs et des exclus. Des Frères qui n’auront plus leur place dans la Maison du REAA de l’Alliance pourraient trouver très vite un point de chute auprès d’une structure écossaise adossée au Suprême Conseil.
2012 : le précédent que personne n’a oublié

Les plus anciens Frères de l’Alliance connaissent ce scénario : ils l’ont vécu. En 2012, au plus fort de la crise de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), le Suprême Conseil pour la France a pris ses distances avec l’obédience dont il était jusque-là le partenaire naturel. Dans une déclaration datée d’avril 2012, il estimait que la GLNF « ne retrouvera pas la sérénité nécessaire » au travail initiatique, et annonçait qu’il accueillerait dans ses ateliers ses membres sans distinction de Grande Loge. La GL-AMF était consacrée quelques semaines plus tard, le 28 avril 2012, autour d’un noyau très majoritairement écossais. L’Alliance est donc née, en grande partie, d’un mouvement des Frères du REAA dans le sillage du Suprême Conseil.
Pour la GLNF, la facture fut lourde : des milliers de Frères et des Loges entières l’ont quittée en quelques mois, et leurs cotisations avec eux. La leçon de 2012 est simple : quand une juridiction de hauts grades décide de partir, elle n’emmène pas seulement des Frères, elle emmène aussi l’économie qui va avec.
Quatorze ans plus tard, les mêmes ingrédients sont réunis, mais cette fois au sein de l’Alliance : une juridiction de hauts grades qui se dit en désaccord avec la pratique du Rite dans les Loges bleues, une direction de Maison contestée, une élection dont la régularité est mise en cause par la propre juridiction de l’Obédience, et une gouvernance générale déjà fragilisée.
Ce que représente l’enjeu financier

Les chiffres que nous avons publiés le 23 septembre donnent l’ordre de grandeur. La cotisation annuelle versée à l’Alliance est de 110 € par Frère. Les quelque 9 900 Frères du REAA représentent environ les trois quarts des cotisations de l’Obédience, soit environ 1,09 million d’euros par an. Un départ, même partiel, des 4 000 à 4 500 Frères placés sous la juridiction du SCPLF priverait l’Alliance de près de 500 000 € de recettes annuelles. Et les Frères écossais qui suivraient le mouvement par solidarité, sans relever eux-mêmes du Suprême Conseil, alourdiraient encore l’addition.
Il y a aussi les murs. L’Alliance affiche plus de 7 millions d’euros de bilan, un patrimoine immobilier dont la gestion est déjà jugée « insatisfaisante » par son propre Conseil de Surveillance, et des engagements lourds à Marseille, où la perte globale est estimée à 1,4 million d’euros. Des temples financés en grande partie par les cotisations de Frères écossais deviendraient beaucoup plus difficiles à rentabiliser si une partie de ces Frères partait, et la question de leur partage se poserait inévitablement. C’est exactement la question qui, en 2012, avait transformé une crise institutionnelle en crise patrimoniale.
Samedi, trois scénarios

Le Convent du 17 octobre devra élire à la fois le successeur de Pierre Lucet à la Grande Maîtrise et les Assistants Grands Maîtres des Maisons de Rite. Pour la Maison du REAA, trois issues se dessinent.
- Le candidat adoubé l’emporte. C’est, selon nos informations, le scénario le plus probable. La direction de la Maison sort confortée par les urnes mais affaiblie par le jugement, et la voie d’une « réforme de l’intérieur » avec le Suprême Conseil se referme. La scission devient alors, selon la note stratégique elle-même, l’option la plus probable.
- Un candidat libre l’emporte. Thi∴ Cam∴ ou Bru∴ Pal∴, élu contre l’imprimatur, aurait la légitimité des Loges mais devrait diriger une Maison dont l’appareil a soutenu son concurrent. Ce scénario ouvrirait peut-être un dialogue avec le SCPLF, mais aucun des trois candidats n’en a fait un axe de campagne.
- Le résultat est contesté. Les parties pourront saisir le Conseil des Sages en cas d’irrégularité le jour du vote, et un appel du jugement reste possible pendant quinze jours. L’Alliance entrerait alors dans une longue période d’incertitude juridique, propice à tous les départs.
Dans les trois cas, la question centrale sera la même : qui, au sein de la future équipe dirigeante, sera capable de renouer avec le Suprême Conseil ? À la veille du Convent, aucun des candidats, ni à la Grande Maîtrise ni à la tête de la Maison du REAA, ne s’en est publiquement chargé.
Ce que nous ne savons pas encore
Le Suprême Conseil pour la France n’a, à notre connaissance, publié aucune position officielle sur l’élection ni sur ce jugement, et la mise en demeure évoquée par nos sources n’a pas pu être étayée par un document. La note stratégique citée dans cet article reste un document de campagne, partisan, que nous rapportons comme tel. Enfin, l’ordonnance du 14 octobre est susceptible d’appel. 450.fm sera attentif aux résultats du Convent de samedi et à leurs suites, et publiera toute mise au point que les personnes citées souhaiteraient apporter.
Méthodologie et sourcing :
Cet article s’appuie sur l’ordonnance n° 26-2026 de la Chambre de Justice de la GL-AMF du 14 octobre 2026 (11 pages), sur la « Lettre à lire en loge » adressée par l’Assistant Grand Maître de la Maison du REAA aux Loges le 9 septembre 2026, sur son courrier du 17 septembre 2026, sur la déclaration du Suprême Conseil pour la France d’avril 2012, et sur nos deux précédents articles des 23 et 24 septembre 2026. Comme dans les deux premiers volets de ce dossier, les membres de l’Obédience cités à partir de documents internes sont désignés par les premières lettres de leurs prénom et nom, à l’exception de Pierre Lucet, Grand Maître sortant. Les scénarios présentés relèvent de l’analyse de la rédaction et ne préjugent ni du résultat du vote ni des décisions du Suprême Conseil.
Lire les deux premiers volets de ce dossier
